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[ITV] Hoboken Division

[Garage/Blues minier] Le Grand-Est français regorge de groupes incroyables, dans la musique électronique, le post-punk, l'indus, la noise, mais aussi dans le blues. On a investigué afin de comprendre pourquoi, dans ce coin, on y fait une meilleure musique que là où il y a encore des emplois.

Hoboken Division est donc un groupe lorrain. Après avoir sorti un premier EP très garage en 2012 (S/t), la formation s'est depuis imprégnée de blues. Ce virage a été amorcé par un superbe single 45t au tempo lent à l'atmosphère tendue et lourde (A Night Out), et s'est concrétisé sur son 1er album, Arts & Crafts, combinant ces deux aspects. Ceci en attendant un nouvel album, annoncé pour mi-2017. Désormais, ils sont un trio : Thibaut, à la batterie, a rejoint le duo originel, Marie au chant et Mathieu à la guitare.
Nous les rencontrons peu avant leur concert en première partie du bluesman suédois Bror Gunnar Jansson, à La Boule Noire, pour qu'ils nous parlent de géographie, de blues, des deux à la fois, de climat, et de leur musique aussi.

Chicane : Dans une interview récente, vous parliez de votre terre d'origine comme étant « Le Texas lorrain ». Ça vient d'où, cette expression ?

Mathieu : Elle me vient de mon beau-père, qui venait de Poitiers, et qui, quand il est arrivé dans la région fin 70-80, m'a dit qu'il y avait une sorte de ciel orangeâtre dus aux fourneaux... Et que la Lorraine, c'était un peu « l'Eldorado » pour beaucoup de gens parce que c’est là où il y avait du boulot à l’époque, comme le Texas lors de la ruée vers l'or noir.
(S’adressant à Thibaut, le batteur) T’as déjà entendu ça toi aussi, non ?

Thibaut : Ouais, ça vient de la sidérurgie. Ma famille paternelle, c’est des mineurs, et ils appelaient ça le "Texas Lorrain" parce que c’était un peu la Terre Promise. Après la guerre, toute la France a débarqué ici pour bosser dans les mines et tout ça. Mais du coup, c’est plus les anciennes générations qui disaient ça.

Mathieu : Maintenant, vu que tout est désaffecté, il n'y a plus que de grandes structures vides, encore debout et en vie, et c’est assez beau. C’est glauque mais ça a un certain charme.
Et puis, par rapport à la musique qu’on fait, ça se rapporte à notre son un peu « industriel », amené par des boites à rythmes assez violentes.

Le fait que vous viviez à proximité de la Suisse et de sa scène blues et garage fleurissante, ou en Lorraine, est-ce que ça a une quelconque influence sur vous ?

Marie : Plus du côté Lorrain, en fait. A part les grands, genre le Reverend Beatman et compagnie, moi la Suisse je ne savais même pas que c’était réputé pour ça.

Mathieu : Ouais avant qu’on fasse des concerts, on n’en avait aucune idée.
Chez nous par contre, il y a beaucoup de gens qui font du blues bien roots, guitares acoustiques, il y a toute une clique de musiciens sur Metz et Nancy qui sont très attachés au Blues, mais pas au Chicago Blues, ce qui est cool. Du blues un peu plus dégueulasse, un peu cracra.
Et c’est vrai que, quand on fait des tournées, c'est rare qu'un groupe de blues ne vienne pas de l’Est...

Comme vos compatriotes de Thee Verduns, et d'ailleurs, comme eux, la pochette de votre album a été dessinée par Jean-Luc Navette. Elle est censée vous représenter ? (voir ci-dessous)

Marie : Ouais, c’est nous en super fatigués.

Mathieu : Au départ, on voulait quelque chose genre deux crânes dans un médaillon. Et quand notre label, Les Disques de La Face Cachée, nous a présenté le travail de Navette, c’est exactement ce qu’on voulait. Une esthétique bien 14-18, de vieux blues, un truc un peu glauque, noir... on a été totalement séduit par le projet. Il nous a dit par mail « ouais j’ai pas trop le temps, je bosse pour beaucoup de trucs en ce moment, mais je vais faire un petit truc », et quand on a reçu ce petit truc, bah, c’était super.

C'est super lugubre, c'est quoi le problème des Lorrains exactement ?

Mathieu : Il fait un temps de merde

Thibaut : C’est zone sinistrée

Mathieu : Y’a pas de boulot

Marie : D’ailleurs, on a eu un post sur Facebook à mourir de rire à ce propos, genre, le mec disait : « le dessin me file le mouron, bonne date mais moi je viendrai pas »… Alors qu'en vrai la musique qu’on fait n’est pas du tout froide ni glauque, et on n’est pas comme ça sur scène. C’est vraiment du second degré.

Mathieu : Le disque s’appelle « Arts & Craft » parce que c’est vraiment de l’artisanat. On s’était dit que pour l’album, quoi qu’il arrive, on ne mettrait pas d’argent de notre poche : tout ce qu’on mettra dedans, c’est uniquement des cachets qu’on gagnera en concert. Et ce côté DIY ça nous correspond bien, c’est une démarche qui est super intéressante parce que tu rencontres énormément de monde, des gens intéressants, qui s’inscrivent dans une démarche alternative.

Dans une interview d’ailleurs, vous disiez que ça ne vous intéressait pas de jouer pour des grosses structures, genre des banques tout ça…

Mathieu : C’est plus gratifiant je trouve.

Marie : Après, je vais pas juger ceux qui ont d’autres méthodes, mais je suis plus à l’aise en faisant comme ça, en me disant que c’est de l’argent qu’on a gagné, qu'on ne l’a demandé à personne. Faire de la musique c’est tellement difficile que tu le fais parce que tu as besoin de le faire et que tu le sens… J’arrive pas à m’imaginer aller demander de la thune à mes potes, à mes parents, aller faire des "ulule", ou des tremplins à la con, ça n’a pas de sens. Le but c’est pas de devenir des stars, le but c’est de faire de la musique.

Mathieu : Après quand t’y connais rien, tu fais des tremplins, des trucs qui te donnent un peu de visibilité, mais bon…

Marie : … Nous on en a fait 1 ou 2, et plus jamais ça.

Mathieu : L’ambiance entre les groupes, ça se tire dans les pattes , c’est l’arrache pour les balances…

Marie : Ça pue la foire au bétail aussi...

Mathieu : Alors que le but dans la musique, c’est le partage, discuter avec le public, les musiciens, c’est 10 fois plus intéressant que de faire une tournée des SMAC. C’est toujours le même schéma ça, c’est comme l’usine.

Thibaut : Et chez nous on peut pas travailler à l’usine, elles sont fermées.

Vous avez maintenant un batteur avec vous, comment se passe ta relation avec la boite à rythme, la batteuse originelle ?

Thibaut : Très bien, elle est chinoise, on est un couple maintenant. Nan, on travaille ensemble, en fait. C’est pas si facile que ça parce qu’il faut être très droit, pas aller dans tous les sens et essayer de garder la même intensité tout le long, mais je ne suis pas une machine.
C’est pas si évident, c’est pas ma manière habituelle de jouer, mais c'est intéressant de mixer les deux, on a pas mal travaillé ça, pour ne pas dénaturer l’esprit du groupe, du son.

A ce propos, revenons aux questions capitales de base : comment on se met au blues et au bottleneck en Lorraine ?

Mathieu : C'est un peu particulier. En fait, ça me vient du rock anglais, des Stone Roses, et de leur guitariste John Squire. Le premier morceau sur lequel j’ai bossé c’était « Love Spreads ». Et c’était la première fois que j’entendais de la guitare slide, et que j'essayais un accordage différent. Après, ça a découlé sur du Mississippi Fred Mcdowell et toute la scène Mississippi North Hill Country.
C’était donc il y a une quinzaine d’années.

Depuis votre EP, qui était plus « garage-rock », vous vous êtes davantage dirigés vers le blues, vers des ambiances plus sombres. Qu’est-ce qui vous a fait basculer ?

Mathieu : A titre personnel, c’est la recherche des grands bluesmen du delta, et notamment le documentaire de Fat Possum sur Cedell Davis, RL Burnside, ou Junior Kimbrough, "You See Me Laughin". La démarche qu’ils ont, c’est que même si on te met des bâtons dans les roues, et que même si c’est dur, bah tu continueras à faire de la musique toute ta vie.
En grattant, je me suis renseigné sur l’histoire de ces mecs-là, la musique qu’ils faisaient, et on est tombé sur Skip James et là c’était la révélation. Et c’est comme ça qu’on est passé à une musique plus blues/delta... et étant donné que moi je viens d’un côté un peu shoegaze/psyché, on a trouvé que les sons avec la Fuzz s’y prêtaient bien en fait, l’ambiance collait bien.

Vous avez repris « Devil Got My Woman » de Skip James en la déstructurant totalement. Qu’est-ce qui vous a poussé à en faire une ballade blues-noise complètement désespérante ?

Marie : En fait moi le blues, avant de commencer à bosser avec Mathieu, j’y connaissais vraiment pas grand chose. Donc en gros dès qu’il m’apportait un morceau, j’avais pas de point de comparaisons, d’exemples. Et là, je ne connaissais pas la chanson, j’avais juste l’interprétation de Mathieu de cette chanson. Je pouvais pas copier parce que je connaissais pas. Donc le triturage du texte, qu'on ait pris que deux/trois phrases et la façon que j’ai de les chanter, c’est juste parce que j’ai tout découvert après coup.

Mathieu : C’est vraiment de l’expérimentation, je voulais faire quelque chose avec ce titre… et ça peut partir loin parfois…

Celle de RL Burnside est du même acabit. Comment est-il devenu la référence prédominante de Hoboken Division ?

Mathieu : En fait, il a un jeu fantastique, ça groove, c’est mélodieux, c’est entêtant, ça fait un peu penser au juke joint, le mec est toujours sur le même accord mais à force ça rentre, comme un mantra. Et aussi ce que j’ai aimé, c’est qu’au final ses morceaux sont très simples mais extrêmement difficiles à apprendre. Quand tu commences à y arriver, c’est là que tu comprends l’expression « ressentir la musique ». Tu sens le groove qui monte, qui vient, c’est vachement vivant.

Marie, tu dis avoir appris à « salir ce que (tu) connaissais de la musique et du chant »quand tu t'es mises à jouer au sein d'Hoboken Division. Tu veux dire quoi par là ?

Marie : En général quand t’apprends à chanter de façon classique, il faut que ta voix soit "jolie", qu’il y ait du souffle dessus, que tes notes soient bien droites, que les gens disent « oh, elle a une belle voix »

Matthieu : « Elle chante bien, hein »

Marie : Oui voilà. Jusqu’au moment où j’ai travaillé avec quelqu’un qui m’a vraiment forcé en me disant « Gueule ! gueule ! gueule ! » Je savais pas que ça pouvait être cool quand ce n’était pas ‘joli’.
Je sais pas si c’est en rapport avec le fait que je sois une fille, mais j'ai toujours eu l'impression qu'on voulait que ce soit vachement joli... et dans ce que j'écoutais, à part Janis Joplin, j’avais pas trop d’autres exemples, à l'époque.

Ce côté sale transpire de l’album, de par sa production, analogique, sur bandes...

Matthieu : Oui, ça donne un côté urgent, il n’y a pas de triche, c’est direct, et tu n’as pas comme idée d’avoir un morceau parfait avec mille prises différentes. Tu fixes la musique à un moment T.

Marie : Si on rate une prise, on la refait et on efface l’autre à tout jamais. Je trouve que ça va bien avec la musique qu’on fait.

D’ailleurs, vous semblez imprégnés par cet esprit « sud des Etats unis », aussi vague soit-il... vous y êtes déjà allés ?

Mathieu : Non, en fait c’est de l’imaginaire pur.

Marie : C’est de la culture générale et un imaginaire commun, qu'on a tous en Europe, je pense.

"A Night Out" semble sortir du lot par sa tension particulière. C'est quoi son histoire ?

Marie : On en a vraiment chié pour la sortir celle-là, mais genre VRAIMENT. Je me souviens juste de notre souffrance ultime pendant la composition.

Mathieu : C’est marrant parce que, quand tu composes, tu peux avoir des morceaux comme Shoot the Chicken, qu'on a fait en 2 secondes, alors que "A Night Out" ça a duré plus de 2 mois.

C’était un vieux truc qui trainait dans les fonds de tiroir, et on voulait quelque chose en open de Ré-mineur sur le mini EP, avec « Devil Got a Woman ». Et c’est tout.

Euh ok, si tu veux. Bon...

Marie : Mais c’est aussi un morceau que j’aime beaucoup hein… maintenant c’est bon, c’est passé…

Thibaut : Ce morceau je l’adore aussi, j’étais pas là quand ils l’ont fait à l’époque, mais quand on l’a abordé pour le live, ça a pas été facile. D'ailleurs au début on a fait une première version live… qu’on n’a pas joué.
Ce morceau, il est tendu de A à Z, c’est de la surtension, quand t’arrives à la fin t’es content que ça s’arrête.

Et au niveau des paroles ?

Marie : Je crois que de toute façon à peu près toutes les chansons qui sortaient de cette période, c’était que de la tristesse amoureuse. Il y a tout un bloc de douleur intense, et elle est dedans.

 

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Les albums qui ont marqué votre vie :

Mathieu :
RL Burnside - A pocket Full of Whisky
Velvet Underground - White Light / White Heat
Rowland S. Howard - Teenage Snuff Film

Thibaut :
The Who - My Generation
Stone Roses - 1er album

Marie :
The White Stripes - Elephant
RL Burnside - Ass Pocket of Whisky
Yeah Yeah Yeahs - Fever to Tell

 

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