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[ITV] Eric Cooney (Organisateur de concert dans « En veux-tu? En V'la! »)

Lorsque nous avons commencé à imaginer ce webzine musical, une des premières choses que nous souhaitions, c'était de parler à tous ces activistes qui font en sorte de faire vivre la musique. Qui œuvrent dans l'ombre pour ne pas qu'elle devienne un objet comme un autre (genre un cintre), ou juste un objet de musée que vous allez voir de loin au Zénith, pour observer et entendre le pire show de votre vie.

Instagram : "Je suis au concert de Radiohead 💞 au Zénith, trop bien"

Quand nous réfléchissions à interviewer une association qui organise des concerts, nous avons immédiatement pensé à "En Veux-Tu? En v'la!". Depuis 2011, ces organisateurs stakhanovistes (et label de musique) font jouer une vingtaine de groupes par mois (de noise/hardcore/jazzcore et autres trucs bizarres) à Paris et en proche banlieue, dans des salles à dimension humaine, ou bien des caves suintantes. Eric Cooney en est un peu la "figure", parce qu'il en est l'un des deux membres fondateurs, qu'il est toujours à la caisse, à l'entrée, et qu'il "met un point d'honneur" à être présent sur toutes les dates.

On lui a donné rendez-vous chez Musicfearsatan, disquaire et label parisien, et on l'a enchainé de questions sur un fond musical martial et oppressant. On a donc parlé de son association, des groupes qu'ils ont fait jouer, de Myspace, des descentes de flics, et de son passé musical troublant.


Chicane :
Comment ça a commencé, En Veux-Tu, En V'La ?

Eric : Truc tout bête. Un pote musicien que j’ai connu après l’avoir vu en concert, L’œillère, envoie un mail à un ami et à moi : « Coucou les gars je vais voir Primus à Paris le 22 juin, est-ce que vous pouvez m’organiser une date pour que je puisse enchainer après sur une mini-tournée ? »
Et voilà, c'est parti comme ça.

Ah. Très belle histoire... Et t’avais déjà fait des concerts avant ?

Non, avant j’allais juste en voir tout le temps, genre plein plein plein, j’allais minimum à 3 ou 4 concerts par semaine, des fois 6... Des potes me disaient souvent « vas-y, mets toi dedans, ça a l’air d’être ton truc », mais moi je n’y voyais que des obstacles…

Quels genres d'obstacles ?

Du style : j'ai pas le temps, je sais pas faire, j’ai pas les contacts... pas forcément de vrais obstacles, mais suffisants pour que je ne le fasse pas. Alors qu'en fait aujourd’hui, je dirais simplement qu’organiser des concerts, c’est facile. Après, en organiser plusieurs sur la continuité, c’est autre chose. Mais comme c’est le plaisir qui est là avant tout, le reste, c’est juste des détails.

Et ce nom improbable, d'où il vient ?

C'est venu un peu avant la 1ère date, j’ai juste un vague souvenir d’un concert que je suis allé voir, et à un moment le chanteur, entre 2 morceaux, il fait un petit blabla en disant « en veux-tu ? et bah en v’la ! »... et je sais pas pourquoi, mais ça m’a marqué.

Avec le recul c’est intéressant parce que ça représente bien la quantité de concerts que vous faites.

Oui, pourtant au début ce n’était pas du tout dans notre idée d'en faire autant.

Et pourtant...

Là ça va je trouve, mais, à la période où on en faisait trop, c’est aussi qu’on se laissait déborder... genre, à l’époque de la Cantine de Belleville, il y avait au minimum 10 concerts par mois, et on a même fait, une fois, 16 concerts sur 1 mois… donc ça, plus jamais... Les groupes nous contactaient, on aimait, et on disait oui tout de suite. On en avait conscience de tout ça, mais bon, au final on ne réglait pas le problème.
C’est l’incendie de la Cantine qui nous a un peu « forcé » à modifier nos habitudes, parce que c’était dur de gérer d’autres salles. Maintenant, on accueille à peu près le même nombre de groupes, mais on se débrouille mieux, on essaie de réunir au mieux tous les groupes en tournée sur une date commune.

Vous êtes combien dans l'asso pour gérer tout ça ?

Au départ, on était deux, avec mon pote Camille, puis plein de gens nous ont rejoint pour filer des coups de mains... Aujourd'hui, on est 8.

Et toi tu y fais quoi concrètement ?

Je m’occupe principalement du contact en amont avec les groupes, pour caler la date et tout, mais aussi de trouver les salles de concert, je fais un peu de communication, genre diffuser les infos sur les réseaux sociaux, et je fais la newsletter… En gros, ce que je ne fais pas du tout, c’est tout ce qui est lié à la technique. Je ne sais pas brancher une sono, je ne sais pas faire des flyers... j’en ai déjà fait et c’était des trucs vraiment dégueulasses…

Et qu'est-ce qui vous a décidé à lancer votre label ?

Ça s’est aussi fait un peu « naturellement »… ça faisait déjà un an qu’on organisait des trucs, et Camille venait d’enregistrer l’album de L’œillère. Et, euh, il s’est retrouvé avec des disques et du coup, bah il fallait les vendre quoi. Donc, c’est un peu comme ça que le label est né.

C’est encore une très belle histoire !

Ouais ça nous est un peu tombé dessus, mais à point nommé. C’était un prolongement naturel de l’organisation de concerts. On a lancé le truc comme ça, et au bout d’un an, on avait 5 à 8 prods sur le label.

Presque tous vos concerts sont à 5€, pourquoi ce montant précis ?

Comme l’idée principale est de faire découvrir des groupes, souvent pas très connus voire inconnus, ça n'a pas de sens de mettre un prix plus élevé. Parce que les gens peuvent mettre volontiers 5 balles pour voir 3 groupes qu’ils ne connaissent pas du tout. Au pire, ils se disent qu'ils perdent seulement 5 balles. Mais souvent ils ont une bonne surprise parce qu’il y a au moins 1 groupe qui leur plait…
L’idée générale du truc, c’est pas forcément de gagner des thunes avec, on a juste envie que les gens se bougent. Et tant qu’on arrive à payer ou défrayer les groupes, c’est cool…

Vous offrez des bonbons arlequins à l’entrée, du coup ça doit peser lourd dans les comptes

Bah vu qu’on en passe 1 ou 2 paquets par soir, à raison de 2€ le paquet, ça tape quelques centaines d’euros à l’année, c’est sûr.

D'ailleurs vous publiez vos comptes annuels en détail, c’est pour être le plus transparents possible, afin que tout ceux qui donnent ces 5€ sachent que ça ne passe pas que dans la bière ?

Disons que maintenant l’idée c’est ça, mais la 1ère fois qu'on l'a fait c’était juste parce qu'on hallucinait sur les chiffres. En fait, au début, on ne faisait pas spécialement de comptes, on savait que ça fonctionnait à peu près, on perdait pas trop trop, au pire. Jusqu’au jour où on a commencé à tout mettre dans un tableau et, au bout d'un an, j'ai fait les additions, les soustractions, avec les thunes dépensées, données aux groupes etc... Et quand j'ai fait les sommes... j’ai complètement halluciné. J’en ai parlé aux autres… et on l’a publié pour faire marrer les gens qui nous suivent, pour voir ce qu'on brasse avec notre petite asso, et voir où passe tout cet argent.

C’est le flux qui est impressionnant, c'est ça ?

Bah ouais... pour idée, avec des places de concert à 5 balles, on se retrouve au final avec une recette de l'ordre de 17 000 / 20 000 €...
Et l’idée c’est aussi de montrer que tout ça, c’est un équilibre fragile. Quand on voit les dépenses, en frais, défraiements, cachets, arlequins, tout ça. Pour montrer la réalité du truc.

Au fait, quelles sont vos pires fréquentations de concert ?

Alors je m’en souviens bien : c’est 2 entrées payantes. Il y avait 2 groupes qui tournaient ensemble et 1 autre qu’on avait rajouté… à la base je pensais qu’ils étaient parisiens, donc locaux, mais au final il se trouve que c’était pas du tout le cas… c’était la cata, personne n’est venu.

Et les meilleures fréquentations ?

Je crois que pour Deafheaven et Celeste à la Miroiterie (vidéo sombre du concert ici), on a bien eu 300 personnes, alors que la jauge de la salle… bah avec 80 personnes c’est blindé.
Là au Cirque Électrique c’est vraiment limité à 150, du coup impossible de faire plus. Donc c’est déjà arrivé de devoir refouler des gens, comme au concert de Rolo Tomassi et de Télédétente 666, par exemple...

Comme on est chez un disquaire, on va te passer des vinyls de groupes que vous avez fait jouer. Oui, on s’est tapé toute la liste de votre site internet, et c’était très très long.

Bosse de Nage... ouais c’est il y a vraiment longtemps... je m’en souviens plus du tout...

Ok, bon début. Autre chose donc.

Six Organs of Admittance. Là, je me souviens d’une date ultra blindée à la Cantine. C’est un groupe qu’on n’aurait vraiment pas du faire jouer là...

Bah nan.

Je connaissais pas du tout, quand on a eu la proposition dans la boite mail, personne ne connaissait, on a écouté, bien aimé, et en discutant avec eux, on leur dit qu’on organise souvent des trucs dans une petite cave. On leur demande si c’est cool pour eux, et les gars nous répondent « ouais pas de soucis c’est cool ». Donc on réfléchit pas plus que ça.

A quel moment vous vous êtes rendu compte que c’était quand même un groupe un peu culte pour beaucoup de gens ?

Genre 3 semaines avant. Quand c’était trop tard pour changer de lieu. On avait même eu une proposition de l’Espace B, limite implorant qu’on les fasse jouer chez eux… mais bon, c'était trop tard. On a forcé le truc à la Cantine, et, parmi les dates surblindées, on a du en faire 5 ou 6 comme ça, bah celle-là en fait partie. Il y avait des gens dans le couloir, dans l’escalier, ça débordait de partout et il faisait vraiment trop chaud, les gens tombaient.
Mais bon, on a pu leur filer un cachet bien cool, et aussi pour les autres groupes, donc c’était parfait.

Tu reconnais cet artwork incroyable ?

Haha, Cult Of Occult ! On les a fait jouer 3 fois, deux Cantines et un Cirque électrique. Il se trouve que, quand on les a fait jouer la première fois, ils jouaient la veille aux Combustibles, à l’époque. On a été les voir pour parler aux mecs, et pour voir le concert parce que c’est pas évident quand on organise… et c’est un groupe qui joue ultra fort. Parmi tous les groupes qu’on a pu faire jouer, c’est lui qui a joué le plus fort de tous. C’est pas une référence, mais c’est un fait.
Donc quand on les a vu, on leur a dit : « vous allez vraiment jouer avec tout ce matériel, dans une petite cave ? », et ils nous ont répondu : « bah ouais ».

Honnêtes.

Oui et en effet, à la cantine, ça a joué vraiment trop fort... au point de faire paniquer l’équipe de la Cantine, ils sont venus au moins une quinzaine de fois pendant leur set en gueulant : « MAIS QU’EST-CE QU’IL SE PASSE ??? FAUT BAISSER !!! CA VA PAS LA TÊTE OU QUOI !?? », au-dessus, dans le restaurant, les assiettes vibraient... Mais tout s’est bien passé, jusqu’à ce que les keufs arrivent, mais c’était la fin du set donc ça va.
Ils sont revenus l’année d’après, au même endroit, et c’était tout aussi fort. On avait prévenu le bar, mais bon, même cinéma, ils descendaient toutes les 10 minutes pour demander de baisser.

J’ai l’impression que les flics sont abonnés à votre newsletter, cela dit. Comme pour le concert de Deafheaven où ils ont arrêté le set de Céleste au bout de 10 minutes…

Non, ils ne sont pas venus tant de fois que ça… deux fois à la Cantine, deux ou trois fois à la Miroiterie, et une fois aux Nautes mais là ils ont même pas arrêté le concert, et sont repartis.

Tu as commencé à écouter de la musique très jeune ?

Pas tellement, enfin, « de la musique » oui… mais du Rock non…

Continue…

J’ai eu une longue période techno-dance, dance machine et compagnie, et puis j’ai un peu vrillé techno-hardcore, j’écoutais en boucle Thunderdome dès qu’une nouvelle compile sortait, j’étais vraiment à fond dedans…

Voilà on y arrive... Et que s’est-il passé ?

Bah, petit à petit, un pote du lycée -chez lequel j’allais après chaque cours- me faisait écouter des trucs à lui. Que du rock. Et petit à petit mon oreille s’est faite à certains trucs, j’ai commencé à aimer quelques petites choses par-ci par-là… et ce qui m’a vraiment ouvert et m'a donné envie d’en voir plus, c'est au lycée quand j’ai commencé à faire de la batterie dans un groupe, et surtout à voir des concerts. Donc là, comme ça, je ne pourrais pas te donner le nom d'un disque en particulier qui aurait tout changé, c’est plus quelque chose de général…

Mais quand même...

Au début c’était Metallica, Guns & Roses, mon pote écoutait vachement Iron Maiden aussi, j’avais du mal mais j’ai commencé à aimer quelques trucs… Offspring, Rage Against the Machine...
Mais les vrais coups de cœur de malade, que j'écoute encore aujourd'hui, c’est Das Simple de Marseille, et le groupe Ni de Bourg-en-Bresse.

Exotique. Tu les as découvert comment ?

A l’époque, c’était par Myspace. Quand je tombais sur un groupe que j’aimais bien, je cliquais sur les "amis" qu’ils avaient mis dans leur "top amis" pour voir d’autres groupes que je ne connaissais pas, et de clic en clic, je suis tombé sur Das Simple.
Il y avait juste un morceau à l’époque et je l’écoutais en boucle.
La 1ère fois que je les ai vu, au Café de Paris, ce jour-là je bavais, c’est un concert qui m’a marqué, qui m’a chamboulé.

Et tu les as fait jouer peu après. Ça t'a fait quoi ?

Le fait de les accueillir, de les faire jouer avec les copains, les faire découvrir aux gens, c'est un sentiment de grande joie intérieure… du coup, on leur a organisé 2 dates à la suite, à prix libre pour chauffer tout le monde. Et ça a bien marché. Et pourtant à l’époque, je n’avais que 50 personnes sur la newsletter… alors que maintenant on est autour des 2000…

Par contre excuse-nous mais concernant ton t-shirt là, Psykup, qu’est-ce qu’il s’est passé dans ta vie pour en arriver là ?

... C’est un groupe que j’écoutais bien bien avant d’organiser, vers 2004 je crois, je connaissais pas grand chose à l’époque. Et, à leur façon et sans le savoir, ils ont influencé pas mal de choses pour moi dans ma façon d’écouter de la musique. Genre j’ai le souvenir que, lorsque j’ai écouté leur 1er album, je me suis dit : « putain il y a des groupes français qui jouent de la musique comme ça ? » ça m’avait vraiment bluffé.

C'est ton droit.

C’était l’époque où j’écoutais des trucs plus gros genre Deftones, Mr Bungle, etc. J’ai pris une claque de fou, du coup je me suis inscris sur un forum qu’ils avaient monté avec un collectif, et j’ai découvert plein d’autres groupes de la scène toulousaine, et petit à petit, de partout. C’est un groupe qui m’a ouvert à plein plein de choses, et peut-être qu’aujourd’hui je ne serais pas dans l’orga si je n’avais pas, un jour, écouté Psykup.
D'ailleurs, je les écoute encore aujourd’hui.

Et tu as l’air de mettre assez souvent ce t-shirt, parce qu’il est complètement défoncé.

Ouais il est clairement en lambeaux.

Pourtant tu reviens directement du travail là, non ?
Ouais, je suis fonctionnaire à la piscine de St Ouen, ça fait genre 15 ans que j’y suis...
(ndlr : Depuis, il a démissionné)

T’es en short de bain toute la journée, du coup ?

T-shirt, short et claquettes. C’est une des raisons qui fait que j’ai du mal à faire un autre boulot, parce que, quand t’es en Février ou en Mars, qu’il pèle dehors, que t’arrives au taff et qu’il fait super chaud... c’est quand même cool.
On n’a pas trop le droit, et d'ailleurs je ne le fais plus maintenant, mais à l’époque je pouvais aller nager en dehors des heures d’ouverture. Dans un bassin vide. Seul. C'était bien.

☞ Pour vous renseigner sur les prochains concerts et les prochaines sorties d'En Veux-Tu? En V'La! :
http://www.en-vla.org/
https://www.facebook.com/en.veux.tu.en.voila/

☞ Dernièrement, Eric a fondé Nisaraleta, une autre association d'orga de concert où il officie seul, pour faire jouer de plus "gros" groupes :
https://www.facebook.com/nisaraleta

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