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[PODCAST] Graine de Violence - Phil Spector

Il fut un temps où Phil Spector était un roi. Au début des sixties, toute l'industrie de la pop était à ses pieds. Ce petit mec de rien du tout, sorti de nulle part, s'était imposé en haut du podium de la production musicale, bousculant au passage tous les requins de maisons de disques. Car non content d'être un homme d'affaires roublard à l'instinct surhumain, Spector est un génie musical, un virtuose qui a repoussé les limites de la pop avec son révolutionnaire Mur de Son.
Son œuvre est de celles qui bouleverse les normes, Spector veut toujours aller plus loin, faire plus grand, plus fort. Mais, Phil Spector n'étant pas un adepte de la demi-mesure, il glissera du sommet pour explorer les fonds marins. C'est un cas exemplaire de dégringolade sociale à la Scarface, l'histoire d'un fou mégalomane qui aperçoit les jardins de Babylone avant d'être rattrapé par ses effroyables démons.

 

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Fond musical : George Gershwin - Rhapsody in Blue

Imaginez : un monde qui prendrait la pop au sérieux.
Un monde où l’art populaire n’aurait pas à rougir face aux grandes œuvres de la musique classique. Un monde où la bande FM ne serait plus synonyme de mauvais goût, chaque tube y serait le fruit d’un travail approfondi et d’une exigence artistique, on y parlerait de l’œuvre d’une pop-star comme s’il s’agissait de la Neuvième de Beethoven, on rangerait les albums de Mickael Jackson à côté du Sacre du Printemps de Stravinsky et Christophe Maé se réclamerait de Pierre Boulez. Ce serait un paradis grotesque dans lequel je ne suis pas sûr d’avoir envie de mettre les pieds, mais si on devait choisir un dieu à cet univers timbré, ce serait sans aucun doute Phil Spector, l’homme qui inventa la Pop respectable, la Pop avec un P majuscule.

Fond musical : Bob B. Soxx and The Blue Jeans - Zip-A-Dee-Doo-Dah

Phil Spector disposait de la folie nécessaire pour aller tutoyer les symphonies de George Gershwin sans trembler. Ce légendaire producteur a dominé la première partie des années soixante grâce à une détermination phénoménale, que seuls les génies malades peuvent se permettre. Spector avait une Vision, un grand projet : offrir l’immortalité à ce qui devait rester éphémère. Au passage, il avait bien l’intention de graver son blase dans les mémoires de tous les mélomanes de la planète. Mégalo incurable, Phil Spector a gagné son impossible pari, et a perdu à peu près tout le reste. Phil Spector concevait son art comme un dieu cruel, inconscient et perfectionniste. Aucun obstacle n’était suffisamment imposant pour l’empêcher d’atteindre ses objectifs. Une grande chanson nécessitait du sang et des larmes.

Fond musical : The Ronettes - Sleigh Ride

Prenez, par exemple, A Christmas Gift For You From Phil Spector. Un album de Noël, oui, un concept ringard qui aurait dû condamner la galette à pourrir dans les oubliettes du kitsch. Mais Spector sait rendre génial ce qui devrait être ridicule. Alors en 1963, il s’inspire d’Irving Berlin, compositeur juif comme lui qui est devenu riche en écrivant White Christmas pour Bing Crosby, l’un des plus grands classiques de Noël. Les fêtes de Noël ne faisaient pas partie de sa culture, il n’a pas connu les réveillons en famille, son amour pour les guirlandes n’a rien à voir avec une quelconque nostalgie. Dans la famille Spector, le père a rendu l’âme et ceux qui vivent encore ne savent que se hurler dessus. A partir de là, on devine sa représentation idyllique d’une famille unie se goinfrant de dinde aux marrons, un bonheur que fantasme le jeune Phil Spector, juif contrarié et noyé au milieu des conflits domestiques. Phil Spector tient à faire son disque de Noël car il veut se venger de son enfance mouvementée, de sa famille névrotique.  Et Spector a les moyens de ses ambitions.

Pour cela, il séquestre une trentaine de musiciens dans un studio pendant six semaines, et les oblige à rejouer inlassablement les mêmes partitions jusqu’à obtenir LE son. Le tout pour un coût de production total de 56 000 dollars, une somme colossale pour l’époque. Le résultat ? Un disque qui réunit la crème des chanteuses pop américaines du début des années soixante, à savoir des voix inestimables comme celles de Darlene Love, des Crystals ou encore des Ronettes. Elles interprètent des chants de Noël classiques avec un tel entrain et une telle majesté que ça vous donne envie de courir dans les rues enneigées de la ville pour souhaiter un joyeux Noël à tous les citadins, comme James Stewart à la fin de La Vie Est Belle de Capra. Et puis il y a cette orchestration, surpuissante et d’une richesse inépuisable, on se délecte des innombrables instruments qui transforment des standards désuets en des hymnes épiques indémodables.
Ça n’a rien à voir avec l’accompagnement habituel maigrelet des chansons pop pour baltringues. En fait ces chants traditionnels sont traités ici avec tant de respect et de passion qu’il est impossible de ne pas se laisser gagner par l’euphorie. Bien sûr, on peut accueillir un tel concept avec un certain scepticisme, mais Phil Spector a l’habitude de s’attirer la méfiance avant l’admiration. En 1959, alors qu’il n’était qu’un gringalet de dix-huit berges, il avait empoché son premier million de dollars grâce à un morceau tendre et langoureux, pour lequel il avait monté à la hâte un groupe quasiment fictif, les Teddy Bears. To Know Him Is To Love Him est le premier gros succès commercial de Spector, les premiers pas d’un surdoué qui ne se laissera dépasser que par sa propre démence.

Track 1 : THE TEDDY BEARS - TO KNOW HIM IS TO LOVE HIM

Phil est le petit garçon à gauche

Fond musical : The Ronettes - Paradise

A l’évidence, la voix de la chanteuse Annette Kleinbard susurre l’histoire d’un amour naissant comme on en a déjà entendu des millions. Pourtant ce morceau a une particularité sinistre qui en dit long sur la dualité de Phil Spector. En effet, To Know Him Was to Love Him était avant tout l’épitaphe gravée sur la pierre tombale du père de Phil Spector. Ben Spector était un ferronnier qui travaillait dur pour nourrir sa famille, mais sans jamais émettre la moindre plainte. Il aimait la musique et jouait un peu de guitare sous les yeux admiratifs de son fils. Phil adorait son père, plus détendu et jovial que sa mère qui semblait toujours en proie à l’anxiété. La tranquillité apparente de Ben Spector rend d’autant plus tragique sa disparition, le 20 avril 1949. On l’a retrouvé au volant de sa voiture, à quelques kilomètres de chez lui, empoisonné au dioxyde de carbone. Pour une raison que Phil ne saura jamais s’expliquer, son père s’est suicidé ce jour-là, plongeant le reste de la famille dans un enfer névrotique qui contaminera tous les membres.
L’immense réussite professionnelle de Phil Spector ne pansera jamais les plaies béantes de son âme, et si sa musique a une puissance incroyablement euphorique, l’homme en revanche est habité par une obscurité intolérable. Pour tout dire, dans l’industrie de la pop, vaste communauté de personnalités plus timbrées les unes que les autres, Phil Spector est probablement le maître-étalon de la démence. Mégalomane, lunatique, paranoïaque, mythomane, bipolaire, Phil Spector a toutes les qualités requises pour incarner un héros de Graine de Violence. C’est bien simple, pour évaluer la folie d’un rockeur ou d’une rockeuse, j’utilise l’échelle de Phil Spector. Par exemple, Iggy Pop est à sept sur l’échelle de Phil Spector, Sinead O’Connor est à six, tandis que Brian Wilson serait entre huit et neuf selon les humeurs. D’ailleurs, les grands esprits se rencontrent, car le génial chanteur compositeur des Beach Boys est le fan numéro un de Spector. Mais là où Brian Wilson a finit par guérir de ses terribles angoisses après des années de thérapie, Phil Spector n’est jamais revenu de ses délires, et ce n’est pas aujourd’hui, enfermé dans une prison californienne depuis l’année 2009, qu’il risque de trouver l’apaisement.

Dans sa cellule étroite, qui lui font oublier ses anciennes demeures aux allures de manoir, on imagine Spector ressasser les vestiges de sa gloire passée. Avant d’être un vieux taulard rabougris, Phil avait été le plus flamboyant des producteurs, un type brillant au flair unique, aux méthodes tellement novatrices qu’elles bouleverseront les codes des studios d’enregistrement. Systématiquement vêtu de costumes de dandy hors de prix et de perruques excentriques, Spector était aussi craint pour son caractère effrayant et impitoyable que respecté pour son génie. Le mec avait fréquenté les Beatles, s’était lié d’amitié avec John Lennon, il avait composé pour Ike et Tina Turner, il avait enregistré des disques pour Leonard Cohen, les Ramones et Georges Harrison, et était responsable des plus grands tubes du début des sixties. Parmi eux, cette chanson des Crystals de 1963 reprise dans toutes les langues, avec son refrain universel, complètement idiot et totalement irrésistible.

TRACK 2 : THE CRYSTALS - DA DOO RON RON

Fond musical : The Crystals - Uptown

Les Crystals fut l’un des plus célèbres prototypes de girl band des années soixante, des gamines à peine majeures sorties des bas-fonds new-yorkais. Leur naïveté confondante a instantanément plu à Phil Spector. Il savait qu’il allait pouvoir façonner ces ingénues à sa guise, en faire les cobayes de son grand-œuvre. Dans un premier temps, les Crystals vécurent leur entrée dans l’industrie musicale comme un rêve, du genre qu’elles n’auraient jamais imaginé accomplir. Elles déchanteront assez vite quand elles réaliseront qu’elles n’étaient qu’un élément jetable du grand projet artistique de Phil Spector. Leur collaboration avec le producteur ne fut qu’une série de déceptions et de trahisons. Certes, elles lui doivent leur existence, mais sur leur pochette de singles le nom des Crystals est systématiquement plus petit que celui de Phil Spector. Les jeunes chanteuses ont inauguré Philles, le label de Spector et de son associé Lester Sill, avec deux succès plus qu’encourageants : There’s No Others Like My Baby et Uptown. La première est une splendide ballade qui empreinte au Gospel et la seconde est un mélange de rythm & blues et d’influences espagnoles, une chanson d’amour mais aussi un portrait mélancolique d’un ouvrier éreinté et maltraité par sa hiérarchie. Ce n’est pas la première fois que Phil Spector enregistre un morceau traitant d’un sujet social, puisqu’il avait coécrit auparavant un très beau titre pour Ben E King, Spanish Harlem. Uptown atteindra la treizième place des charts américain, ce qui ravit leurs interprètes.
Les chansons que les Crystals ont chantées sont celles qui ont propulsé Philles à la tête des labels indépendants, et ce après même pas un an d’existence. Puis, comme s’il désirait gâcher le potentiel du groupe, Spector oblige les Crystals à chanter sur un morceau aux paroles assez discutables. He Hit Me (And It Felt Like A Kiss), comme son nom l’indique, raconte l’amour qu’une femme battue porte pour son bourreau. Les membres du groupes s’exécutent, mais elles sont toutes catégoriques : elles détestent le morceau. Sans grande surprise, le titre sera un flop complet, car des mômes de quinze piges entonnant un hymne à la gloire du sadomasochisme, à l’époque ce n’était pas très vendeur. He Hit Me existe comme le résultat d’une expérience ratée d’un scientifique fou, il y a probablement du génie à dénicher au milieu de cette démence. Et Spector n’en a pas fini de tourmenter les Crystals.

Fond musical :  The Crystals - He’s A Rebel

He’s A Rebel, chef d’œuvre de pop kitsch, sera le premier numéro un de la maison Philles. S’il s’agit d’un morceau crédité aux Crystals, elles ne l’ont pourtant pas interprété. Comme elles étaient momentanément indisponibles, Spector n’a pas souhaité perdre de temps ; après tout, le nom des Crystals appartient à son label et il peut bien mettre qui il veut derrière. Ce qui intéresse l’auditeur, c’est la présence de Phil Spector au générique, pas les petites pimbêches interchangeables. C’est donc la voix de Darlene Love que l’on entend sur He’s A Rebel, ce que les Crystals vivront comme une humiliation. Pour se faire pardonner, Spector leur offrira deux hit, Da Doo Ron Ron et l’excellent Then He Kissed Me que reprendront entre autres les Beach Boys. Après quoi Phil Spector se désintéressera des Crystals, condamnées à moisir dans les oubliettes de l’industrie musicale. Il se trouve que le président de Philles a trouvé un nouveau jouet à martyriser : Les Ronettes.


Dès la première audition, Spector fut comme hypnotisé par la voix de la meneuse du groupe, celle qu’on appellera bientôt Ronnie Spector. C’est l’amour qui va inspirer à Phil certaines de ses plus grandes réussites, c’est avec les Ronettes qu’il va bâtir le fameux Mur de Son qui fera de son nom un label de qualité absolu. De cette collaboration ne vont naître que des perles, des chansons indispensables comme Do I Love You, (The Best Part Of) Breaking Up, Chapel Of Love, Paradise, Baby I Love You, ou encore l’infiniment triste I Wish I Never Saw The Sunshine. Et puis évidemment, il y a LE tube définitif, celui qui a rendu frappadingue Brian Wilson, le chef d’œuvre parmi les chefs d’œuvres, Be My Baby, ce diamant éternel que la loi devrait m’obliger à diffuser maintenant. Mais le fait est que je l’ai déjà placée dans mon émission sur les Beach Boys (NDLR : qui arrive bientôt), et je n’aime pas me répéter. C’est donc un autre trésor que je vous propose tout de suite, un sommet de la pop sixties, Walking In The Rain des Ronettes.

TRACK 3 : WALKING IN THE RAIN – THE RONETTES

Fond musical : The Ronettes - Be My Baby

Quand on pense à la pop, on pense à l’art d’Andy Warhol, au miroir qu’il tendait à la société de consommation et à celle du spectacle, à son concept de quart d’heure de célébrité, cette quête de gloire factice qui attirait les starlettes comme des mouches avant de leur arracher les ailes. La pop, c’est le nom que l’on donne à de la musique calibrée pour être vendue à des consommateurs, la pop c’est des petits morceaux d’arts produits en quantité industrielle pour combler les besoins impulsifs, la pop c’est un truc que tu ranges dans ton frigo entre les œufs et le yaourt et qu’il faudra que tu penses à bouffer avant la date limite. Les chansons pop ne seraient donc que ça, des appâts commerciaux qui n’existent qu’en fonction d’un espace-temps et d’une mode définie. C’est là que Phil Spector s’impose comme un contradicteur héroïque, car sa pop à lui n’a rien d’un art éphémère. Spector est bien trop narcissique pour ne pas prétendre à l’éternité. Il ne veut pas entendre parler de ses contemporains, tous des baltringues, des petits joueurs qui pédalent dans le vide. Ils se contentent de vendre une poignée de disques avant de sombrer dans l’oubli, alors que Spector lui se mesure à Beethoven, Wagner et à la rigueur Georges Gershwin. Entre le classique et le rock’n’roll, Phil Spector sait qu’il y a un monde à explorer, et c’est là sa raison d’être sur Terre : c’est lui le missionnaire, le prophète qui rendra son honneur à la pop et l’élèvera au rang de la Grande Musique. C’est ainsi qu’il invente le concept qui grave son nom dans le Panthéon de la musique moderne, le fameux Mur de Son.

The Wrecking Crew, groupe de musiciens de studio, en train de bosser sur le Mur de Son (Wall of Sound)

En prenant pour point de départ des petites pop-songs efficaces qu’il choisit surtout à l’instinct, Spector emploie une méthode révolutionnaire afin de gonfler le son et créer un grain épique, d’une richesse intimidante. Pour cela, l’accompagnement instrumental standard ne suffit pas. Spector ne se contente pas d’une seule guitare rythmique, il lui en faut au minimum trois qui grattent les mêmes accords. Pareil pour les pianistes, il en faut plusieurs qui aient assez de patience pour marteler les mêmes touches pendant des heures et des heures d’enregistrement. A cela, on ajoute deux ou trois basses, deux batteries sans les cymbales, et puis des violons, des saxophones, des harpes, des xylophones et j’en passe, en fait tant qu’il reste de la place dans le studio on peut en rajouter. Et puis, si y’a un stagiaire qui passe par là parce que c’est le chemin pour aller aux chiottes, on le recrute immédiatement, on lui trouvera bien un truc à faire, il doit bien nous rester des maracas ou des clochettes ou un truc du genre, histoire d’atteindre des proportions délirantes. En cours de route, beaucoup de ces musiciens finissent par claquer la porte, persuadés qu’on se fout de leur gueule et que Spector est un guignol qui ne sait pas ce qu’il fait. D’autant plus qu’il consacre un temps interminable à installer ses micros avec un soin maniaque avant d’en pousser le volume au maximum, ce qui est totalement impensable en studio. Les voix en revanche, il les enregistre séparément, et les mixe plus tard avec l’instrumental au cours d’un processus compliqué qui voit les pistes faire des allers-retours insensés entre mono et stéréo. Si la conception du Mur de Son semble tout à fait absurde, le résultat convertit les plus sceptiques qui ne peuvent plus nier l’évidence : Phil Spector est un génie, un véritable putain de génie.

Soudain, ce qu’on considérait comme des produits radiophoniques anecdotiques prennent une ampleur gigantesque et viennent chatouiller les grands maîtres que Spector respecte tant. Ces sympathiques ritournelles qu’on aime siffloter sous la douche sont immortalisées par des productions colossales, détruisant tout sur leur passage. Des petites symphonies pour les gosses, comme il les a décrites. Du genre à vous rappeler que les  amourettes adolescentes dont on se souvient avec une tendresse gênée ont finalement été nos premiers drames inconsolables, des moments de nos vies à ne pas renier ni amoindrir. Il faut entendre la dimension wagnérienne qu’atteint le morceau Ebb Tide des Righteous Brothers pour commencer à concevoir l’immense ambition de Phil Spector.

TRACK 4 : EBB TIDE – THE RIGHTEOUS BROTHERS

En 1965, comme l’intérêt du public pour les girl bands s’amenuise, les Rigtheous Brothers sont le joker de Phil Spector. Ici, on connaît surtout les Righteous Brothers pour la bande son archi-connue du film Ghost qui comprend leur version de Unchained Melody. Mais c’est avec eux que Spector produira le plus gros succès de sa carrière, un morceau étrangement méconnu en France d’autant plus qu’il détient le record mondial de diffusion radiophonique, You’ve Lost That Lovely Feeling.

Fond musical : The Righteous Brothers - You’ve Lost That Lovely Feeling

A une époque où ses productions sont alors en perte de vitesse, Spector s’autorise cette dinguerie grandiloquente et prend des risques inédits qui vont s’avérer plus que payant. Les Righteous Brothers se constituent d’un duo de chanteurs, Bobby Hatfield et Bill Medley, respectivement ténor et baryton. Comme ils ont déjà roulé leur bosse, ils ne se laissent pas impressionner par ce producteur qui se la joue wonderboy. Les choix de Spector sont systématiquement remis en questions, d’autant plus que ceux-ci ne manquent pas d’audace : Spector a l’intention de faire durer You’ve Lost That Lovely Feeling quatre minutes alors que le standard radiophonique de l’époque ne dépasse pas les deux minutes quarante. De plus, il prend le parti de faire chanter les trois-quarts du morceau à Bill Medley pour ne faire apparaître Bobby Hatfield qu’à la fin. Pour le duo, non seulement Spector compromet la diffusion du titre en radio mais en plus il joue avec leurs nerfs et leurs égo. La vérité c’est que Phil se fout de l’avis des artistes, ils n’ont le droit d’ouvrir leurs gueule que pour chanter, et si les Righteous Brothers ont certes du caractère, ils semblent ignorer à qui ils ont affaire. Phil Spector obtiendra d’eux exactement ce qu’il veut, et par la même occasion touchera un nouveau pactole en révolutionnant encore le monde de la pop. Une fois de plus, Spector a totalement annexé les interprètes du hit pour s’attirer toutes les louanges.

Avec ce tempérament tyrannique et narcissique, Spector se fait beaucoup d’ennemis mais remporte systématiquement la mise. Chaque succès est un mollard à la face de ceux qui se sont mis en travers de son chemin. Lui, le petit juif miséreux trop couvé par sa maman et dont tout le monde se moquait, lui, le maigrichon asthmatique à la gueule de pivert qui vivait dans la honte d’une famille monoparentale, lui sur qui personne n’aurait parié un dollar, désormais il roulait en Cadillac et portait des costumes qui valaient deux fois ton mois de salaire. Empli d’une rancune coriace, Spector racontait souvent en interview une anecdote pour le moins étrange, une agression cradingue qui lui serait arrivé en 1958, à l’époque de son tout premier succès avec les Teddy Bears. Dans les toilettes d’une boite, une bande de loubards l’auraient plaqué sur le sol pour lui pisser dessus, sans raison apparente. Maintenant qu’il en a les moyens, Spector s’entoure d’un nombre ridiculement excessif de gardes du corps, et il n’hésite pas à employer leur force pour punir un mauvais regard. Spector est tout-puissant, plus rien ne peut l’atteindre et le monde entier doit le savoir. Ses collaborateurs vont et viennent, attirés par la lumière comme des insectes misérables, avant de se tirer en courant, parce qu’ils n’ont pas les couilles d’être de vrais gagnants.

Jusqu’au milieu des années soixante, Spector n’était véritablement concurrencé que par la Motown, qu’il craignait en secret. Mais avec l’arrivée de la British Invasion, son empire est chamboulé. Beatles, Rolling Stones et autres Who sont entrain de ringardiser le Mur de Son, avec leurs provocs et leurs expérimentations. Chez Philles, beaucoup commencent à craindre ce changement de tendance, mais pas Spector, qui a assuré ses arrières et prépare la contre-attaque. Si c’est du rock’n’roll qu’ils veulent écouter, on va leur en donner, on va leur faire oublier ses tapettes d’anglais en leur collant de la nitroglycérine dans les oreilles. En 1966, Spector enregistre Ike et Tina Turner, et le résultat sera l’un des plus extraordinaires prototypes du Mur de Son, River Deep, Mountain High.

TRACK 5 : IKE AND TINA TURNER - RIVER DEEP MOUNTAIN HIGH

Fond musical : The Ronettes - I Wish I Never Saw The Sunshine

Sauf que cette fois-ci, Phil Spector n’a pas déjoué les pronostics, et son single a beau être spectaculaire, c’est un échec public. L’aire du psychédélisme est entrain de tout défoncer sur son passage, et le Mur de Son était en plein milieu du chemin. Petit à petit, le vide se fait autour de Spector. Jack Nitzsche, arrangeur surdoué et bras droit de Spector traine avec les Rolling Stones et va commencer à collaborer avec un petit mec prometteur, un certain Neil Young. Sonny Bono, après de longues années à cirer les basques de Phil, décroche un hit avec sa femme Cher et décide de se consacrer à son duo devenu lucratif. Quand au Wrecking Crew, le groupe de session qui contribua à bâtir son Mur de Son, il enregistre désormais avec Brian Wilson, l’ahuri transi d’admiration pour Spector et que ce dernier sous-estimait tant. Du jour au lendemain, le nabab de l’adolescence n’est plus à la mode, complètement dépassé par les évènements. De plus, la mort par overdose de son ami le comique Lenny Bruce le plonge dans une profonde déprime. Pour ne pas perdre la face, il prétend ne plus s’intéresser à la musique et veux se lancer dans la production cinématographique. C’est un Dennis Hopper complètement camé qui lui propose de financer son projet, The Last Movie, ce qu’il acceptera dans un premier temps avant de renoncer, le film s’enlisant dans un marasme hollywoodien dont Hopper a le secret. L’acteur et réalisateur offrira à Spector un tout petit rôle dans Easy Rider et lui transmettra sa passion pour les armes à feux, passion qui va bientôt s’avérer assez malsaine.

Du coup il ne lui reste plus que sa femme, Ronnie, l’ancienne chanteuse des Ronettes qui n’est pas la star qu’elle aurait dû devenir. Pour être bien sûr de ne pas la perdre, il la harcèle de coups de téléphone, épie le moindre de ses faits et gestes et fait même placer des micros dans leur maison. Pour finir, il la séquestre à domicile, et comme elle trouve le temps long, elle s’adonne pleinement à la boisson. Alors que le couple semble voué à l’échec, ils adoptent  un gosse, comme ça, sous le coup de l’impulsion, ça devait être les soldes. Toujours dans le registre des décisions raisonnables, ils font croire à leur entourage que l’enfant est bel et bien de Ronnie, même si personne ne la jamais vue enceinte. A vingt-sept ans donc, Phil Spector est le papa comblé d’un petit Donte dont il va s’occuper avec une joie non feinte pendant à peu près cinq minutes. Une fois lassé de son épuisante carrière de père, Phil Spector se replonge dans la musique, et, comme enfin prit d’un éclair de lucidité, se dit qu’il serait temps de s’intéresser à tous ces gobeurs de LSD aux cheveux longs qui ont empoigné des guitares.
Cette fois il va devoir utiliser son talent sur un album entier, car à la fin des années soixante un bon single ne suffit plus. S’il veut reconquérir l’industrie, il va devoir se conformer aux tendances et oublier tous ses tics de productions, et laisser l’artiste s’exprimer à sa guise. Et c’est exactement ce qu’il ne va pas faire. En produisant Let It Be, le chant du signe des Beatles, il va s’attirer la colère de Paul McCartney, qui ne supporte pas d’entendre le son de son groupe si dénaturé par la grandiloquence de Spector. La somptueuse Across The Universe est un parfait hold-up de Spector. Ce morceau intimiste de John Lennon prend une dimension presque héroïque avec ses chœurs célestes, son envolée de violons lyriques sur le refrain et l’écho dans la voix si typique de l’art spectorien.

TRACK 6 : THE BEATLES - ACROSS THE UNIVERSE

Fond musical : John Lennon - How Do You Sleep

Mais décidément, Spector semble largué. Son mixage de Let It Be déplait fortement aux fans, et le résultat est si controversé au sein même du groupe que l’album ne sortira qu’après la séparation des Beatles. Certaines critiques iront même jusqu’à sous-entendre que le producteur était la cause du split des Fab Four. Mais dans cette histoire, Phil Spector s’est quand même trouvé deux alliés de taille avec George Harrison et John Lennon qui tous deux défendent le travail du producteur. Ils sont assez satisfaits de Le It Be pour demander à Spector de produire leurs albums solos. C’est ainsi qu’il se retrouvera à Londres pour enregistrer All Things Must Pass de George Harrison et une bonne partie de la discographie de Lennon. Ces nouvelles alliances sont autant le résultat d’une entente artistique qu’un pied de nez à Paul McCartney. Le titre How Do You Sleep sur le deuxième album de Lennon, Imagine , en est une parfaite illustration : produite par Spector et accompagnée de la guitare d’Harrison, elle charge ouvertement l’ancien bassiste des Beatles.

Spector devrait se ravir des succès qu’il emporte avec les albums des ex-Beatles. All Things Must Pass devient rapidement numéro un dans le monde entier, et inutile de s’étendre sur la popularité de Imagine. Pourtant Spector n’éprouve pas de satisfaction, il s’ennuie ferme en Angleterre, et comme s’il n’était pas suffisamment perturbé comme ça, il se met à picoler. Deux verres lui suffisent à vriller et à faire une démonstration de ses plus abjects traits de caractère. Les séances studio avec George Harrison sont des tortures pour certains musiciens qui subissent ses moqueries humiliantes et acharnées. John Lennon lui, a une expérience autrement plus solide de l’ivresse, en 1970 c’est surtout avec l’héroïne qu’il se débat. C’est une période très sombre pour le compagnon de Yoko Ono en plein traumatisme post-Beatles. L’écriture de son premier opus solo se transforme rapidement en exutoire : Lennon veut en découdre avec le monde entier, régler ses comptes avec tout ce qui régit son existence, l’amour, la religion, ses parents, la célébrité, la société. Spector se retrouve bien dans cette vision acide, car l’argent n’a jamais été un lot de consolation suffisant. C’est ainsi que Plastic Ono Band prend forme. Le premier album solo de John Lennon est un capharnaüm de considérations cyniques qui s’ouvre sur la complainte Mother, le cri déchirant d’un adulte qui n’a pas avalé son enfance orpheline. S’en suit le rancunier I Found Out, la peinture sociale déprimante Working Class Hero, ou encore le nihiliste et définitif God. Pour la première fois, Phil Spector est réellement au service de l’interprète et met de côté sa virtuosité pour livrer un son rugueux, âpre, quasiment minimaliste par rapport au Mur de Son. Sa production sert parfaitement cet album si froid et revanchard qu’il vous fera presqu’oublier que c’est aussi le même mec qui a chanté Imagine. Difficile de penser à l’hymne humaniste lorsqu’on l’entend brailler comme un dément sur Well Well Well, un titre qui semble vouloir enterrer l’espoir hippie des années soixante, cette époque lointaine où les Beatles promettait une révolution qui n’aura jamais lieu.

TRACK 7 : JOHN LENNON - WELL WELL WELL

Fond musical : John Lennon - Love

La fusion artistique de Lennon et Spector durera encore le temps d’un album, le célèbrissime Imagine, puis s’estompera avec les suivants, en même temps que l’ambiance en studio se dégrade dangereusement. La santé mentale du duo semble se fragiliser alors que leur vie sentimentale tourne à la catastrophe. Lennon vit très mal d’être séparé de sa Yoko et se met tellement minable qu’un jour Spector et l’un de ses assistants sont obligés de le ligoter. Il parvient à se libérer, et, fou de rage, colle son poing dans la gueule du producteur. Dès le lendemain, Spector débarque au studio avec du fond de teint pour cacher son coquard. La séance d’enregistrement s’achève lorsque Spector, dans une pathétique démonstration d’autorité, sort un flingue et tire au plafond. Recroquevillé sous une table, Lennon lui hurle : « Si tu veux me buter, bute-moi, mais ne me défonce pas les oreilles ! »

La vie domestique de Phil Spector n’est pas plus calme. Son mariage est un cauchemar passionnel qu’il alimente allègrement. Comme sa jalousie tourne à la psychose, il se met à enfermer Ronnie dans leur immense baraque, là où elle a tout le temps de noyer ses rêves de célébrité dans l’alcool. Impossible de s’échapper, la demeure est entourée de plusieurs couches de clôtures électrifiées et autres fils barbelés, cernée de caméras de surveillance et de chiens de gardes hystériques.
Les seuls moments où Ronnie se sent libre c’est quand Phil la fait interner dans un sanatorium pour soigner son alcoolisme. Raison de plus pour elle d’enchainer les cuites plus sévères les unes que les autres. Spector ne sait plus quoi faire pour sauver son mariage, alors il adopte à nouveau, des jumeaux cette fois-ci, ce qui bien sûr n’a pour effet que de renforcer le sentiment d’enfermement de Ronnie. Après des années de luttes vaines et violentes, le divorce est enfin prononcé en 1975. Au dos des chèques de pension alimentaire qu’il enverra tous les mois à son ex-femme, Phil n’oubliera jamais de noter un charmant « Fuck You » histoire de rester en bon contact.

Fond musical : The Ramones - Rock’n’roll Radio

Phil en 1975, avec son garde du corps (et ancien US Marshall)

Spector ne produira plus grand-chose dans la deuxième partie des années soixante-dix, il semble habité par l’angoisse de ne jamais pouvoir surpasser ses anciens chefs d’œuvres. Les rares fois où il se retrouve en studio, Spector passe plus de temps à se mettre en spectacle et à épater la galerie qu’à enregistrer de la musique. Le chanteur Dion Dimucci se rappellera d’un Phil Spector éparpillé et peu sûr de lui, à côté de la plaque. Parfois, des éclairs de génie semblaient s’abattre sur lui, et c’est le Spector des sixties qui ressurgissait le temps de quelques idées miraculeuses. Quant à Leonard Cohen, qui a enregistré avec lui son album Death Of A Man’s Lady, il se souvient principalement de l’omniprésence de flingues de toutes sortes, dans toutes les poches, sur la console, près des cendriers, dans les hamburgers, des flingues partout.
C’est à cette période que l’attrait de Spector pour les armes à feu devient inquiétant. Régulièrement interpellé par la police pour port d’armes illégal, il adore les fourrer dans sa ceinture en prenant soin de laisser la crosse bien apparente, ou, plus problématique, il prend l’habitude de braquer les interlocuteurs qui le contredisent. L’une des plus célèbres anecdotes se déroule en 1978, lors de l’enregistrement de End Of Century, le cinquième album des Ramones. Phil Spector n’a évidemment aucun égard pour la scène punk mais une vraie tendresse pour la voix de Joey Ramone, dont les vibratos lui rappellent ceux de Ronnie. En toute logique, il offre au groupe de reprendre Baby I Love You des Ronettes, un titre romantique qui se voulait une réponse de Ronnie au Be My Baby qu’a composé Phil. Dee Dee Ramone, la tête brûlée de la bande, trouve l’idée ridicule et ne manque pas de le signifier. Mais en lui collant son revolver sur la tempe, le producteur siphonné finira par convaincre le batteur des Ramones. A l’exception de Joey, les Ramones détesteront l’album, une progéniture mutante de deux univers musicaux qui se complètent étrangement. On peut supposer qu’en bons punks, les Ramones regrettent d’avoir fait des concessions à la pop.
Mais il est aussi probable que l’ambiance durant les sessions d’enregistrement, les plus longues et éprouvantes de leur carrière, ont largement conditionné leur jugement. Lorsqu’un ami lui demanda un jour si toutes ces histoires de flingues en studio étaient vraiment arrivées, Phil Spector répondit en haussant les épaules : « Le problème, c’est que les gens ne comprennent pas mon humour »

TRACK 8 : THE RAMONES - BABY I LOVE YOU

Tommy Ramone et Phil, 1977

A quel moment Phil Spector a-t-il définitivement perdu la boule ? Avant l’alcool et les flingues, son comportement était déjà préoccupant, mais ses amis les plus proches parvenaient à relativiser ses mouvements d’humeur. Ils prenaient en compte sa fragilité, son douloureux passé familial, sa phobie de l’abandon. Mais désormais il s’isolait et plus personne ne le suivait dans son délire. Son inspiration s’était totalement asséchée, plus personne ne l’intéressait dans l’industrie musicale, alors même que des gros vendeurs comme Blondie ou Bruce Springsteen brandissaient son héritage artistique avec fierté. Dans ses instants de cohérence, Spector passait son temps à rabâcher ses gloires passées, comme s’il essayait de se convaincre que tout ça avait vraiment existé. Enfermé dans sa piaule au fin fond de sa gigantesque demeure aux allures de labyrinthe, Spector regarde Citizen Kane en boucle, fasciné par le personnage d’Orson Welles qui lui rappelle son reflet dans le miroir. Quand parfois il appelle un ami pour briser sa solitude, pour ne pas perdre la face, il fait semblant de parler à quelqu’un dans la pièce. S’il lui arrive d’avoir des invités, c’est pour les noyer dans un flot d’histoires dont il est le héros, des anecdotes plus moins vérifiables, parfois totalement fantaisistes. Spector peut déblatérer jusqu’à l’épuisement sans laisser personne en placer une, et ses convives sont condamnés à subir puisqu’ils ne peuvent pas partir, le producteur invoquant la présence de chiens féroces sur son terrain ou carrément de tireur d’élites armés de fusil sniper. Les années quatre-vingt s’ouvrent sur l’assassinat de John Lennon, et pour Spector, c’est la fin d’un rêve, la mort de la pop. Comme il n’a plus sa place dans ce monde envahit par la disco et qu’il n’a pas envie de devenir la bête de foire ringarde qui n’assume pas d’être passé de mode, il disparaît totalement de la circulation.

Fond musical : George Harrison - Beware Of The Darkness

Pendant une vingtaine d'années Spector ne fera plus parler de lui, et l'anonymat semble lui réussir : il épouse Janis Zavala avec qui il aura des jumeaux. A l'abri des regards indiscrets, désormais braqués sur Michael Jackson et Madonna, Phil Spector trouve un équilibre et remplit admirablement son rôle de père, avec ses enfants biologiques du moins, puisqu'il a renié ses responsabilités envers ceux qu'il avait adoptés. A de rares occasions il donne des interviews où il décanille la scène actuelle, toute cette vague de starlettes informes qui braillent des conneries sur des bips bips électroniques qui ne parviennent pas à cacher la pauvreté affligeante des mélodies.
Dans les années 2000, il réfléchit à son grand retour dans le game, celui qui mettrait tout le monde d'accord et qui le replacerait au sommet du showbiz. Mais ça fait longtemps qu'on le l'attend plus, et le monde poussera un soupir de soulagement lorsque ses projets avec Starsailor et Céline Dion vont capoter. On parle d'incompatibilité d'humeurs avec la chanteuse canadienne, ce qui laisse penser que Spector a probablement conservé une bonne partie de son tempérament borderline. En 2003, il confiera au journaliste Mick Brown: "En pratique, je dirais que je suis, dans une certaine mesure, probablement relativement fou ». C'était quelques mois avant que l'on retrouve le cadavre de Lana Clarkson au domicile de Phil Spector.

La pauvre Lana Clarkson, capture d'écran en qualité VHS

Cette actrice de série B devra malheureusement sa célébrité à sa mort ultra-médiatisée. Une balle est venue se loger dans sa tête, et elle provenait de l’artillerie de Spector. Son chauffeur assure l’avoir vu sortir de chez lui, hébété, serrant un flingue contre sa poitrine, et déclarer avec effroi qu’il pensait avoir tué quelqu’un. Phil Spector niera avoir prononcé la phrase et clamera son innocence avec une maladresse suspecte, assurant que l’actrice s’est elle-même donnée la mort, par détresse ou par accident. Hélas pour lui, tous ses antécédents semblent parler à sa place : Phil Spector est un déséquilibré à la gâchette facile, un has been frustré qui n’a que mépris pour la beauté et la jeunesse de Lana Clarkson. Rien sur cette planète n’aura donc su apporter le réconfort et la sécurité que réclamait Phil Spector, ni la richesse, ni la notoriété, ni l’amour, ni la paternité, rien. Enfermé dans une prison californienne depuis 2009, il a aujourd’hui soixante-seize ans, et selon sa compagne actuelle il semblerait qu’il ait perdu l’usage de la parole.
Il y a donc peu de chance qu’il nous éclaire un jour sur les mystères de sa vie tragique alors qu’elle aurait dû être le plus incroyable exemple de rêve américain accompli. Pour terminer sur une note largement plus lumineuse, j’ai choisi un morceau de George Harrison que vous connaissez probablement. Il provient de son triple album All Things Must Pass, cette incroyable collection de chansons magnifiques refusées par les Beatles alors que le talent d’Harrison n’avait rien à envier à Lennon et McCartney. C’est aussi l’une des plus belles œuvres produites par Phil Spector, une somptueuse association de deux artistes brillants et perfectionnistes qui parviennent à tutoyer les cieux avec ce morceau céleste, My Sweet Lord.

TRACK 9 : GEORGE HARRISON - MY SWEET LORD

 


 

Quelques références :

"Le Mur de Son" de Mick Brown (Editions Sonatine)

L'excellent site http://www.ed-wood.net/

"Back To Mono (1958-1969)" coffret 4 CD de Phil Spector (Phil Spector records Inc)

"Plastic Ono Band" de John Lennon (EMI Records Ltd)

"Let It Be" des Beatles (EMI Records Ltd)

"All Things Must Pass" de George Harrison (Apple)

"End Of The Century" des Ramones (Sire Records Company)

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