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[PODCAST] Graine de Violence - The Beach Boys

Les Beach Boys, une niaiserie ? Cliché d'ignorant. Les californiens étaient les premiers concurrents des Beatles, bien plus ambitieux et novateurs que les Rolling Stones. De plus, là où la plupart des groupes de rock des années soixante travaillaient en équipe, les Beach Boys ne disposaient que d'une tête pensante, et pas n'importe laquelle : Brian Wilson, un authentique génie. Malheureusement, l'aîné de la fratrie Beach Boys est un garçon fragile, abimé par une enfance violente et dévoré par des angoisses intolérables. Après le triomphe des sixties, Brian passera la décennie suivante enfermé dans sa chambre, en proie à une terrifiante paranoïa. Graine de Violence vous propose de revenir sur l'une des plus émouvantes épopées de l'histoire du rock.

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Fond musical : The Beach Boys - I Get Around

Carl, Dennis, Brian Wilson, Mike Love & Al Jardine

Les plus attentifs d’entre vous ont pu remarquer que Graine de Violence faisait surtout dans le rock torturé et dans les personnalités tourmentées, alors il peut sembler légitime de se demander : qu’est-ce que les Beach Boys, symbole consumériste de l’Amérique insouciante, peuvent bien venir foutre ici ? Question pertinente en apparence seulement. Car l’image policée et grand public du groupe californien est l’un des plus grands malentendus de l’histoire du rock. Je m’étais moi-même accommodé de ce cliché pratique jusqu’au jour où je suis tombé sur ce grand méchant bouquin écrit par un rock-critic anglais, Nick Kent. L’œuvre s’appelait The Dark Stuff, et à l’intérieur il y avait une série de portraits explosifs illustrant certaines des rock-stars les plus allumées du siècle dernier. Parmi eux se trouvait un long récit de plus de cent pages racontant le calvaire infernal que traversa Brian Wilson, chanteur, compositeur et tête pensante surdouée des Beach Boys.

Brian Wilson, ainé des frères Wilson et leader des Beach Boys

C’est là que j’ai découvert un artiste au talent phénoménal, visionnaire et hypersensible mais parfaitement incapable d’affronter les affres d’un show-business rude et oppressant. Ce garçon au psychisme fragile qui avait toute les cartes en mains pour régner sur les sixties s’est retrouvé dramatiquement broyé par un contexte familial sordide et des impératifs artistiques délirants, au point d’en perdre totalement les pédales et de prendre une retraite anticipée en 1967, laissant la pop orpheline de son plus grand architecte. Il en fut toujours ainsi avec Brian Wilson : derrière les tubes ensoleillés qui définirent à eux seuls la mythologie californienne, se cache un être dévoré par des terreurs enfantines qui ne trouve le réconfort et la sécurité qu’enfermé dans sa chambre. Outre les classiques insouciants, du genre I Get Around, Surfin’ USA ou encore California Girls, on trouvait aussi au sein du répertoire des Beach Boys des indices sur la futur détresse de Brian. Le titre de 1963 In My Room s’éloignait déjà sensiblement de la carte postale superficielle pour offrir aux auditeurs un tableau mélancolique rendu poignant par des harmonies vocales d’une perfection époustouflante, résultat de l’incroyable maîtrise de Brian et de la pureté merveilleuse du chant des cinq Beach Boys alors âgés d’à peine vingt ans.

TRACK 1 : THE BEACH BOYS - IN MY ROOM

Fond musical : Beach Boys - The Lonely Sea

Il n’est pas exagéré d’affirmer que Brian Wilson, avec l’aide de ses Beach Boys, a inventé la Californie telle qu’on la fantasme aujourd’hui. L’impact de la musique des Boys sur l’image de cet état au soleil de plomb est indiscutable. Brian et ses deux frères cadets, Carl et Dennis, habitaient avec leurs parents à une dizaine de kilomètres de la plage, à Hawthorne, ville de banlieue plutôt banale et qui ne correspond pas vraiment à l’idéal bronzage et bikinis des plages de Venice ou de Malibu. Les trois frangins se sensibilisent à la musique par l’intermédiaire de leur père, Murray Wilson, un prolo colérique qui n’eut jamais l’occasion de concrétiser ses ambitions de compositeur. A son grand bonheur, ses fils ont l’air de vouloir reprendre le flambeau avec grand enthousiasme : surtout l’aîné, Brian, qui a de surprenantes facilités. Si le plus jeunes des frères, Carl, est pile poil dans l’air du temps se passionnant pour les riffs de guitare de Chuck Berry, Brian se démarque avec des goûts plus raffinés et anachroniques. A trois ans, il est déjà fan de Rhapsody In Blue, la symphonie complexe de Georges Gershwin de 1923. Le jeune Brian est un môme surprenant, déployant un talent si précoce que son père en est décontenancé. Ce n’est qu’un gamin lorsqu’il fait chanter ses frères et son cousin Mike Love, les menant comme un véritable chef d’orchestre pour recréer les harmonies chiadées des Four Freshman, groupe de jazz vocal qu’il considère encore aujourd’hui comme l’un de ses préférés. Plus tard vient se greffer à la chorale Al Jardine, un copain d’école branché sur la musique folk. Les quatre apprentis chanteurs sont dociles, bien conscient que Brian, dénué de toute éducation musicale théorique, a un feeling hors du commun. Le père Murray y voit un potentiel évident et une occasion en or de vivre par procuration sa propre carrière de musicien. Il aimerait bien leur faire chanter ses vieilles rengaines, mais les Boys ont déjà entrepris de composer leur propre répertoire.

Fond musical : The Beach Boys - Surfer Girl

C’est là que Dennis Wilson, la tête brûlée de la fratrie, propose de s'essayer à la surf music, un courant musical instrumental populaire en Californie caractérisé par la présence systématique d’une guitare lead avec une puissante reverb’. Dennis est le seul à s’intéresser un tant soit peu au surf en tant que discipline, les quatre autres n’étant pas tout à fait des sportifs accomplis. En fait, Dennis est surtout un coureur de jupon, et le surf est une méthode de drague efficace. C’est aussi un bon moyen de faire connaître la formation musicale de la famille Wilson. A partir de là tout un tas de perles pop vont germer dans le cerveau génial de Brian Wilson, toutes profitant de la mode surf. Surfin’, Surfer Girl, Surfin U.S.A., Surfin’ Safari, The Surfer Moon, The Rocking Surfer, Surfer Rules sont autant d’exemples de compositions splendides qui exploitent le sport aquatique dans toutes ses variations possibles et imaginables. Ainsi, le mythe californien est né, et on imagine les frères Wilson comme des beaux gosses musclés et bronzés, continuellement en maillot de bain et ne se séparant jamais d’un sourire Colgate censé faire fondre des blondes sexy et écervelées. Bien sûr, tout n’est qu’invention, Brian Wilson n’est qu’un gentil garçon pataud qui a peur de l’eau.

LP de Surfer Girl, 1963

Sa peinture idyllique de la Californie comme berceau de l’insouciance et du bon-vivre est un délire enfantin qui l’aide à s’échapper d’une réalité beaucoup moins reluisante. Car Murray Wilson fait vivre l’enfer à sa famille. Violent, tyrannique, manipulateur, il a pris pour habitude d’exorciser ses frustrations en tapant sur la gueule de ses gosses, et le bougre a la main lourde. Si lourde que Brian, tout bébé, a perdu l’usage de son oreille gauche, suite semblerait-il aux claques qu’il prenait dès l’âge du landau. Dennis, de nature rebelle, tentait  vainement de résister à la furie du vieux, tandis que Carl, terrorisé, échappait aux raclées en allant se planquer sous son lit. La mère, impuissante, s’était depuis longtemps réfugiée dans l’alcool. Et pourtant, ces mômes traumatisés avec un leader sourd d’une oreille étaient capables d’une musique incroyablement positive, entêtante et virtuose. Ce qui, probablement, devait rendre Murray malade de jalousie.

Tel était le terrible quotidien des Wilson, derrière le vernis glamour de leurs premières pochettes d’albums, des photos mettant en scènes les Boys tout sourire portant ensemble une gigantesque planche de surf. Cette vision enchanteresse d’une Los Angeles dénuée de toute embûche existentielle était elle-même une image trompeuse qui omettait les sérieux problèmes sociaux et raciaux qui gangrenaient alors la Cité des Anges. Terrible ironie, les Beach Boys correspondaient parfaitement à l’idéal eugéniste revendiqué par certains fondateurs de la capitale californienne : des WASP blonds aux yeux bleus qui chantaient les valeurs de leur patrie ensoleillée. Mais Brian était à mille lieues de ce genre de considération, tout en lui respirait une innocence désarmante. Toujours est-il que Chuck Berry n’apprécia pas d’entendre l’une de ses chansons recyclées par des blancs becs pour en faire leur premier tube massif. En effet, l’archi connue Surfin’ USA doit toute sa mélodie à un classique du pionnier rock’n’roll, Sweet Little Sixteen.

You don't fuck with the Chuck.

TRACK 2 : CHUCK BERRY - SWEET LITTLE SIXTEEN

Chuck Berry, qui en 1963 sort de deux ans de prison, n’est pas d’humeur à se laisser emmerder par des petits surfeurs à la manque et poursuit le groupe en justice. L’affaire se réglera à l’amiable, et ne viendra pas entacher l’ascension fulgurante des Beach Boys. S’il est vrai que Surfin’ USA est en partie un plagiat, pour beaucoup, il reste le grand symbole de la musique californienne, un appel irrésistible à un mode de vie dédié entièrement au fun.

Fond musical : Fun Fun Fun – The Beach Boys

Le succès des cinq garçons est dès lors retentissant. Au-delà de l’agréable sensation de légèreté et d’insouciance que renvoie immanquablement la musique des Beach Boys, les mélomanes les plus aguerris remarquent la finesse et l’inventivité inédite de leurs chansons. Certes, le tout est entièrement calibré pour plaire au plus grand nombre, c’est suffisamment joyeux pour faire oublier le conflit américano-vietnamien qui prend de l’ampleur et assez inoffensif pour plaire aux vieux cons qui ne se sont toujours pas remis de l’explosion du rock’n’roll au milieu des années cinquante. Les Beach Boys ont trouvé la formule, et le vieux Murray compte bien l’exploiter. Plus roublard que jamais, le paternel s’est empressé de s’autoproclamer manager. Les frères Wilson, Mike Love et Al Jardine n’eurent pas leur mot à dire. Leur nom de groupe, ils ne l’ont pas choisi, et d’ailleurs ils le détestent : c’est leur tout premier label qui leur a imposé. Pas le temps de s’y opposer, puisque le premier single, Surfin’, est vite devenu un carton. C’est bien, mais sûrement pas assez pour Murray : avec une bande démo sous le bras, il va lui-même faire la promotion de ses petits et décrocher un bon contrat avec Capitol. Un fait qu’il pourra désormais réutiliser à tort et travers pour culpabiliser ses fils et obtenir ce qu’il veut d’eux. La situation n’a rien d’idéal, mais au moins Brian Wilson a tout le loisir de composer et d’arranger les mélodies magiques qui lui passent par la tête. Et il y en a un paquet, la boulimie créative de Brian est éblouissante, ce qui blesse l’ego de son père. Pour compenser, le vieux déchaîne sa tyrannie en studio : contre l’avis des ingénieurs, il modifie à sa guise les volumes des instruments ou harcèle le groupe pour qu’ils accélèrent le tempo. L’équipe de Capitol a du mal à supporter son emprise sur les Boys, d’autant plus qu’il ralentit le travail et bride l’inventivité de Brian.

Brian Wilson et Mike Love essaient d'en finir

Car personne ne doute que Brian est le moteur du groupe, celui qui les mènera au sommet de la gloire, et sûrement pas ce père narcissique ou cet opportuniste de Mike Love. Ce dernier assure de remarquables vocalises de baryton mais ne joue d’aucun instrument, et surtout il est réticent à toute idée musicale un peu trop audacieuse, il faut se cantonner à la formule surf, filles et bagnoles, car c’est celle qui rapporte le plus de biftons. Quand à Al Jardine et Carl et Dennis Wilson, ils sont un peu paumés, étouffés par ce festival de grandes gueules et intimidés par le talent colossal de Brian. D’une main de maître, ce dernier dirige la bande qui ne brille pas par sa dextérité instrumentale. Sans grande conviction, Al Jardine s’est emparé de la guitare rythmique, Carl Wilson est un soliste plein d’enthousiasme mais encore bien jeune, tandis que Dennis Wilson à la batterie a de l’énergie à revendre mais difficile à canaliser. Brian Wilson, qui tient la basse, parvient à tirer un potentiel immense de ces musiciens limités. Les harmonies vocales qu’il créé avec les voix de chacun atteignent déjà une perfection qui en laisse plus d’un bouche bée. Brian est bien décidé à pousser très loin ses capacités créatrices et à en remontrer à tous les plus grands artisans pop. Parmi eux, il y en a un qu’il admire particulièrement, ce producteur mégalomane venu de New York et qui bat tous les records avec ses girl bands et ses méthodes d’enregistrement légendaires, Phil Spector. Brian voit en lui un concurrent redoutable qui pourrait le pousser à se surpasser. Un jour, alors qu’il est au volant de sa voiture avec sa petite amie, la radio diffuse la dernière production spectorienne,  une chanson des Ronettes qui va le hanter pour le reste de sa vie.

On ne les présente plus...

TRACK 3 :  THE RONETTES - BE MY BABY

Brian se range brusquement sur le bas-côté, totalement désemparé. Il n’en croit pas ses oreilles. Il se tourne vers sa petite amie interloquée et s’écrit « Qu’est-ce que c’était que ça ? Comment est-ce possible? Comment a-t-il fait ?! » Il ne sait plus trop ce qu’il doit ressentir. D’un côté, il est absolument émerveillé par la voix fabuleuse de Ronnie Spector, les chœurs angéliques, l’écho parfait de la batterie en introduction, et l’hallucinante puissance de l’orchestration spectorienne, le fameux Mur de Son qui atteint ici son apogée. Mais en même temps, une rage sourde gronde en lui, il se sent dépassé par les événements et reçoit le morceau des Ronettes comme un affront. Il n’a pas pour autant l’intention de s’avouer vaincu, mais pour la première fois il est envahi par une angoisse profonde, celle de ne pas être à la hauteur.

Fond musical :  The Beach Boys - Hang Out To Your Ego

Mike Love, qui pourrait pu être un méchant de Batman mais qui a préféré être un Beach Boy.

Alors que Mike Love est bien décidé à faire fructifier les incroyables facilités du groupe à se faire passer pour des surfeurs branchés, le grand frère Wilson prend du recul avec le trip californien et aspire à une musique plus complexe et personnelle. Jusqu’ici, il avait toujours eu besoin d’aller chercher des paroliers à l’extérieur pour se donner confiance en lui. Il y eut d’abord Gary Usher, acolyte inestimable qui finit par jeter l’éponge suite aux multiples altercations avec Murray Wilson, et ensuite Roger Christian, responsable en partie de l’imagerie patriotique des Beach Boys. Mais désormais Brian a envie d’offrir une plus grande intimité aux auditeurs. Après tant d’années d’oppression familiale, c’est comme si son ego se réveillait et se décidait enfin à s’exprimer, comme si Brian se libérait à travers l’affirmation de soi. Son ambition commence à enfler et va atteindre des proportions gigantesques.

Cette émancipation a pour effet logique d’éclipser le père Wilson. Définitivement trop envahissant, Murray a fini par saouler tout le monde avec son obsession du contrôle. Ca a commencé par une engueulade à propos des filles que collectionne Dennis Wilson, pour se terminer en apothéose par un coup de poing de Mike Love dans la figure du vieux. Suite à ça, Murray fut remercié après deux années de dictature morale. Mais l’emprise du père tortionnaire ne s’arrêtera pas avec son éviction, puisque Brian en nourrira un atroce sentiment de culpabilité. Au moins il n’allait plus subir de critiques incessantes sur son travail et il pourrait se laisser aller à sa sensibilité naturelle. A partir de ce moment, Brian allait consacrer l’essentiel de ses chansons à des personnages tourmentés et fragiles, malmené par ses relations amoureuses qu’il est incapable de gérer en adulte. Fraîchement marié, Brian semble déjà bien mal à l’aise avec les responsabilités que cela implique. C’est aussi à cette époque qu’il se met à fumer de l’herbe, ce qui va briser les dernières barrières créatives. Brian est de plus en plus névrosé mais sa musique est de plus en plus belle. A force de prouesses mélodiques et de trouvailles inédites, les Beach Boys révolutionnent la pop et deviennent le groupe américain numéro un. Mike Love, plus que jamais attaché aux traditionnels hymnes à la plage et à la drague virile, s’assure que Brian compose toujours un quota raisonnable de hits inoffensifs comme Dance, Dance, Dance ou Fun, Fun, Fun, dont l’efficacité est étudiée jusqu’aux titres abrutissants. Mais en 1964, Brian n’a plus pour priorité de faire danser des ados décérébrés. Sa musique prend un tournant plus complexe et expérimental, grâce à des suites d’accords novatrices et des thèmes d’une nouvelle profondeur. Sur l’album Shut Down Volume 2, le titre The Warmth Of The Sun évoque une mélancolie inhabituelle, inspirée par le récent assassinat du président John Fitzgerald Kennedy.

Les Beach Boys en studio

TRACK 4 : THE BEACH BOYS - THE WARMTH OF THE SUN

Fond musical :  The Beach Boys - Girl Don't Tell Me

De l'autre côté de l'Atlantique, à Liverpool, les jeunes midinettes anglaises hurlent tellement fort leur passion pour les Beatles que les cris arrivent à l'unique oreille valide du leader des Beach Boys. Brian est admiratif du travail des quatre idoles, d'autant plus qu'ils arrivent à concilier un énorme succès commercial avec une crédibilité artistique indéniable. La concurrence rosbiff représente un challenge enthousiasmant, et Brian se sent de taille à leur tenir tête. Avec l'album Today, il franchit un nouveau cap grâce à des compositions sublimes qui ne se présentent plus du tout comme des hymnes ingénus à l'adolescence. She Knows Me Too Well, Please Let Me Wonder ou In The Back Of MyMind, toutes chantées à la première personne, exposent sans pudeur les failles du narrateur, un inadapté qui n'a pas tout compris aux lois implicites qui régissent les relations sociales.   Systématiquement, il est victime de sa naïveté et finit par affronter une solitude inéluctable. Le tournant psychologique des chansons de Brian est motivé entre autres par le succès critique des Beatles et sa propre envie de se défaire de l'imagerie californienne complètement toc si chère à Mike Love. Mais Brian a encore du mal à imposer ses idées, ses ambitions intellos ne valant pas grand chose face au succès monstrueux de l'irrésistible California Girls, qui sort en 1965. Cette même année, les Beatles bouleversent totalement les codes de la pop en sortant Rubber Soul, un album parfait de bout en bout et d'une cohérence inédite. Jusqu'ici, les albums avaient toujours été des véhicules de promos pour les singles, mis en valeur par des morceaux plus faibles faisant plus ou moins office de remplissage. Rubber Soul est le premier disque pop pensé comme une oeuvre à part entière, et aucun morceau n'est à jeter. Les Beach Boys, au même moment, imitent  les Beatles avec la jolie Girl Don't Tell Me et sortent un live au concept parfaitement ringard avec Beach Boys Party, qui existe surtout pour faire plaisir à Mike Love. Certes, les tiroirs-caisses sont pleins, mais Brian s'en moque, il veut élever sa musique au niveau de celle des liverpooliens, marquer l'histoire de la pop en sortant le plus beau disque de tous les temps. Rubber Soul n'a qu'à bien se tenir, car Brian Wilson travaille sur son futur chef d'oeuvre Pet Sounds.

Fond musical :  The Beach Boys - You Still Believe In Me

Malgré tout, Wilson à des closes contractuelles à respecter, et une série de concerts à donner. Voilà le genre de responsabilités qui pèse sur le moral de Brian, lui qui supporte mal le contact direct avec le public, et qui a bien du mal à se faire comprendre par son propre groupe. Les premiers symptômes de dé-sociabilisation se font bientôt ressentir. Un jour, alors que les Beach Boys s'apprêtent à décoller pour jouer au Texas, le fragile leader est pris d'une terrible crise de panique. En larmes, il est persuadé qu'il va mourir et supplie pour qu'on empêche l'avion de partir. Il est alors rapatrié en catastrophe à Los Angeles où il va commencer seul à composer Pet Sounds, tandis que Bruce Johnson le remplace au sein du reste du groupe. Comme il veut se consacrer entièrement à la musique, il a l'idée curieuse d'engager un spécialiste des jingles publicitaires pour écrire les paroles, Tony Asher. Ce dernier va se retrouver précipité dans une ambiance glauque digne d'un thriller psychologique.

Brian et son T-Shirt préféré.

Il y découvre un Brian Wilson illuminé et instable, capable d'un enthousiasme parfaitement disproportionné pour des futilités, mais aussi de rentrer dans des colères foudroyantes juste avant de se mettre à pleurer comme un enfant en bas-âge. Son environnement n'est pas plus rassurant : déjà Brian a un mauvais goût atroce en terme de décoration, il s'entoure d'objets kitsch aux couleurs criardes qui mettent Tony Asher franchement mal-à-l'aise. Mais surtout, Brian est entouré de sangsues particulièrement antipathiques qui l'abreuvent d'un mysticisme fumeux et qui lui font gober ses premiers acides. En fait, il n'y a qu'une chose qui retient Asher dans cette entreprise tumultueuse, et c'est bien le talent unique de Brian Wilson pour créer des mini symphonies somptueuses. Comme pris d'une inspiration divine, Brian créé des sonorités inédites avec des instruments atypiques : thérémins, ukulélés, hautbois, bouteilles de Coca, sonnettes de vélos et aboiements de chien sont au programme de cette œuvre incroyablement novatrice. Lorsque les Beatles entendent Pet Sounds pour la première fois, ils réalisent qu'au bout d'à peine six mois Rubber Soul a déjà été surpassé par le prodigieux californien. Pour Paul McCartney, le huitième titre du disque, God Only Knows, est tout simplement la plus belle chanson pop de tous les temps.

TRACK 5 : THE BEACH BOYS - GOD ONLY KNOWS

Fond musical :  The Beach Boys - Let's Go Away For A While

 

Pet Sounds fait preuve d'une unité encore plus remarquable que Rubber Soul. D'ailleurs, pour la première fois dans l'histoire de la pop et du rock'n'roll, on parle d'album concept. Car les treize titres de Pet Sounds semblent raconter une seule et même histoire : celle d'un amour adolescent, de sa naissance jusqu'à son terme. Le protagoniste de Pet Sounds traverse tous les passages obligés d'une relation, à commencer par l'euphorie de Would'nt It Be Nice pour terminer sur la profonde tristesse de Caroline No. Ce qui donne une telle force à l'album, c'est que cette aventure de jeunesse forcément éphémère est vécu comme un événement traumatique par le chanteur. Au final, il se renferme sur lui même en affirmant avec mélancolie qu'il n'est pas fait pour vivre à cette époque. Aussi, beaucoup ont vu dans Caroline No un terrible aveu de faiblesse de la part de Brian Wilson. La Caroline du titre, qui désormais brille par son absence, symbolise l'innocence déchue du chanteur. Brian Wilson est maintenant un gros consommateur de Lsd et une rock star obsédée par la compétition.

Brian dans son élément

Quand au reste des Beach Boys, ils sont quelques peu dépassés par les événements. Ils n'ont quasiment pas joué une seule note sur l'album, trop occupé à assurer la tournée que Brian avait abandonnée. A leur place, des membres du prestigieux Wrecking Crew, l'orchestre des enregistrements de Phil Spector, avaient été engagés. Du coup, Mike Love et Al Jardine ne savent pas tellement que penser de l'album et constatent simplement que les ventes sont maigres. Les deux frères Wilson en revanche admirent le travail de leur aîné. Carl Wilson est fier d'avoir assuré le chant principal sur God Only Knows et Dennis reconnaît en interview que les Beach Boys n'existent que grâce au génie de Brian.

Dennis Wilson

Fond musical : The Beach Boys - Good Vibrations

Brian est un génie, c'est d'ailleurs ce que va affirmer Derek Taylor à qui veut l'entendre. Derek Taylor, c'est l'ancien agent des Beatles et c'est l'homme que les Beach Boys ont engagé pour assurer leur promotion. “Brian Wilson est un génie”, c'est un slogan en forme d'évidence que personne dans le monde du rock n'ose contredire. En fait, s'il y en a bien un qui n'est pas convaincu, c'est bien sûr Brian lui-même. Plus que jamais, Brian a besoin d'être rassuré sur son propre talent, et pour cela il va harceler Derek Taylor jours et nuits. Brian ne supporte pas que Taylor puisse aimer autre chose que son propre groupe, alors à chaque fois qu'il entend une production concurrente, il ne peut s'empêcher de la dénigrer avec une arrogance totalement contrefaite, ce qui insupporte Taylor. Pourtant il reste à ses côtés, lui aussi subjugué par la beauté de sa musique. Pet Sounds à peine sorti, Brian a déjà commencé à travailler sur des morceaux qui s'annoncent encore plus révolutionnaires.

Brian en studio

Parmi eux, il y a Good Vibrations, une pièce montée progressive hallucinante, Heroes And Villains, un morceau épique traversé par un refrain étrange et légèrement inquiétant, ou alors la magnifique Surf'Up, qui malgré son titre n'a plus rien à voir avec les premiers tubes. Ces nouvelles compositions si novatrices inquiètent l'entourage de Brian. Elles deviennent trop complexes pour attirer un grand public, et en plus les paroles des chansons ne veulent plus rien dire. C'est Van Dyke Parks qui les a écrites, un petit génie défoncé et adepte de poésie abstraite particulièrement attaché aux images bizarres que créent l'inconscient. Exactement tout ce que déteste Mike Love, ce terrien peu fantaisiste qui dégueule les drogués et leur psychédélisme. La scission au sein de la bande va commencer à se faire ressentir sérieusement.

Brian Wilson et Van Dyke Parks

Fond musical : The Beatles - A Day In The Life

Pendant ce temps-là, de l'autre côté de l'Atlantique, les Beatles s'acharnent à créer une musique assez forte pour faire un peu oublier Pet Sounds qui leur a mis une bonne claque. D'abord, ils se sont servis des leçons des californiens en composant Here, There and Everywhere pour l'album Relvolver, chef d'oeuvre qui se hisse au niveau de Pet Sounds. Brian Wilson a du soucis à se faire. Mais la véritable claque va venir de l'album suivant des Fab Four. Sergent Pepper, qui sort en 1967, est un album méta dont le concept dépasse la musique elle-même. L'œuvre dévore la culture populaire du vingtième siècle pour mieux la représenter et l'imposer comme un courant artistique majeur. Pacôme Thiellementen livre une analyse complexe mais brillante dans son livre Pop Yoga : "Avec Sergent Pepper, les Beatles inventent cette relation moderne de l'identité collective, la forme du masque psychédélique, bariolé, métissé, qui se donne lui-même comme temporaire parce qu'il est régit par la conscience de l'absence de moi. Et c'est peut-être ce jeu avec l'identité qui va nuire à la santé de Brian Wilson. Parce que si Pet Sounds est déjà l'annonce de l'album concept, il ne se pense pas encore comme un tout dont la somme dépasse l'addition des parties".

Paul McCartney fait son malin

Lors d'une soirée festive dans le studio où Brian Wilson travaillait sur son prochain projet, Paul McCartney, gracieusement invité, s'installa au piano et offrit aux convives une magnifique version de She's Leaving Home, extrait de Sergent Pepper. Alors que Marylin Wilson, la femme de Brian, pleurait à chaudes larmes, le leader des Beach Boys réalisa que ce nouveau défi relevait de l'impossible, à moins qu'il ne sacrifie sa propre conscience au bénéfice de la folie.

 TRACK 6 : THE BEATLES - SHE'S LEAVING HOME

Fond musical : The Beach Boys - Heroes &Villains/Children were raised

Il est temps maintenant pour Brian de brûler les dernières étapes qui le séparent de la démence pure. A son tour, Wilson veut redéfinir les limites de la pop en sortant un disque immense, imposant, impénétrable, inaccessible et qui pourtant ferait l'unanimité. Autant dire que les ambitions du génial compositeur n'ont plus grand chose de réaliste. Ce projet insensé portera le nom de Smile, et il restera inachevé jusqu'au début des années deux-mille. En 1967, alors que Brian Wilson avait quand même déjà composé, produit et arrangé en l'espace de cinq années une grosse centaine de chefs d'œuvres, il se replonge corps et âme dans un travail titanesque dont il ne semble pas mesurer l'énormité. Smile, sur le papier, devait être un album d'humour cosmique ainsi qu'une symphonie adolescente offerte à Dieu qui retracerait les grandes heures de l'Histoire américaine, sans oublier de faire la promotion de la nouvelle lubie végétarienne de Brian. C'est pour cette raison que le titre Vegetables sera enregistré dans un studio rempli de carottes, poireaux et autres courgettes. Totalement perché mais au sommet de son art, Brian Wilson multiplie les exigences et les caprices supposés favoriser les ondes positives pour l'enregistrement de Smile. Il n'est pas rare que Brian débarque en studio le matin, prenne une longue respiration en fermant les yeux, puis secoue la tête négativement pour signaler la présence d'une atmosphère hostile à la musique. Dans ces conditions, la séance était annulée, ce qui occasionnait évidemment une perte conséquente de temps et d'argent. Les Beach Boys ainsi que les nombreux collaborateurs de Brian ne savaient plus s'il fallait rire ou s'inquiéter de ces excentricités. Désormais, les plus sérieuses réunions de travail devaient se dérouler dans le bac à sable que Brian avait fait installer en plein milieu de son salon. Il y avait aussi disposé son piano car il aimait composer les pieds dans le sable. Il accordait une importance délirante à ce bac à sable tandis que sa femme Marylin s'arrachait les cheveux à force d'y ramasser les merdes de leurs chiens.

Brian et son bac à sable

La musique elle aussi devenait de plus en plus étrange, en fait personne ne comprenait rien à Smile, même si la plupart de l'équipe est persuadée que le génie malade est entrain de pondre un monument. A l'exception de Mike Love qui fulmine contre cette supercherie progressive.

Il est à deux doigts d'en coller une à Van Dyke Parks, cet allumé notoire qui a écrit les paroles grotesques de Cabinessence et qui est incapable d'en expliquer le sens. Le vieux Murray, de son côté, joue à un jeu vicieux en essayant de monter les frangins Wilson contre l'aîné. Brian se montre trop autoritaire en studio, sa musique n'est pas assez commerciale, il est entrain de perdre la tête... Brian a le sentiment justifié que le chemin qui le mène à Smile est jonché d'obstacles semés par son entourage. Cela le mine, mais il y a plus inquiétant.

Car depuis quelques temps, Brian entend des voix dans sa tête, des voix moqueuses, sinistres, parfois menaçantes. Il aimerait pouvoir se concentrer sur son grand-œuvre, y consacrer cent pour cent de son talent et ringardiser Sergent Pepper, mais ces murmures n'ont de cesse de le hanter, de lui dire qu'il est fini, qu'il est un has-been, qu'il n'a plus l'ombre d'une mélodie à offrir. Alors que des personnalités prestigieuses comme Paul McCartney ou Leonard Bernstein chantent publiquement les louanges de Brian, des forces obscures lui hurlent qu'il n'est plus à la hauteur. Et ce n'est pas le moindre de ses trips paranoïaques. Un jour, il raconte à sa femme qu'il est persuadé que Phil Spector l'espionne, tout ça parce qu'il a vu un film, L'Opération Diabolique, dans lequel le personnage de Rock Hudson s'appelle aussi Wilson. “Phil Spector, il a des parts dans ce film, pas vrai ? C'est lui qui est derrière tout ça, non ? Je crois qu'il est après moi, c'est lui qui a tout manigancé, vraiment. Il veut ma peau. Il est furieux parce qu'il croit que je lui ai piqué ses trucs de productions, ce son qu'il a... Ce n'est pas une coïncidence, mon pote. Spector est à mes trousses, il a tout manigancé.” Et bientôt, c'est sa propre musique qui le terrifie. Il faut dire que certains morceaux qu'il a concocté pour Smilefoutent les jetons. Il a composé tellement de pièces symphoniques qu'il ne sait plus tellement ce qu'il avait prévu d'en faire, dans quel ordre il comptait les disposer. Smile est un labyrinthe de sons étranges, de voix grotesques, de mélodies gracieuses et d'images surréalistes qui donnent le vertige. Brian Wilson est perdu au sein de sa propre création, une musique virtuose qu'il finit par considérer comme maudite, voire carrément diabolique. Smile s'apprête à devenir l'une des légendes les plus commentées et fascinantes de l'histoire du rock, et l'épisode le plus célèbre se déroulera lors de l'enregistrement en studio d'un instrumental digne d'un film d'épouvante, The Element Fire.

 TRACK 7 : THE BEACH BOYS - THE ELEMENT : FIRE (MRS O'LEARY'S COW)

Brian en plein délire

Fond musical : The Beach Boys - I Wanna Be Around(The Workshop)

Pendant la conception de Fire, Brian exige que tout son orchestre porte un casque de pompier pour se mettre dans l'ambiance. Sauf que ce soir là, étrange coïncidence, plusieurs incendies se déclarent dans Los Angeles. Pour Brian, c'est un signe, un avertissement que Satan en personne lui a envoyé pour le dissuader de mener son projet à son terme. Dès lors, Brian abandonne Smile, persuadé que sa musique est démoniaque. Le chef d’œuvre visionnaire qui devait éclipser Sergent Pepper et que le monde attendait est révolu pour de bon. A partir de cet instant, quelque chose s'est définitivement brisé au sein des Beach Boys.
Brian s'est totalement dé-sociabilisé, il passe le plus clair de son temps enfermé dans sa chambre à se gaver de bouffe et de cocaïne, qu'il découvre en 1968. Les autres Beach Boys, livrés à eux-mêmes, continuent tant bien que mal à faire vivre le groupe.

Les Beach Boys et Maharishi Mahesh Yogi

Les albums suivants, plus classiques et assez inégaux, seront influencés par la méditation transcendantale que Mike Love a imposé à tout le monde. Au début des années soixante-dix, c'est le cadet Carl Wilson qui reprendra le contrôle du groupe, sans grand succès néanmoins. Les disques originaux se vendent très mal, seules les compilations nostalgiques trouvent leur public. On retrouve disséminés dans la discographie de la fin des années soixante les titres de Smile qui terrorisent encore Brian. Ce dernier ne compose quasiment plus, il aspire à une solitude éternelle et déprimante. Marylin Wilson ne peut que constater la déchéance de son mari, qui passe ses journées à pleurer au fond de son lit en grossissant à vue d'œil.

Fond musical : The Beach Boys - Wibd Chimes

Puis Brian a presque totalement disparu de la circulation pendant une décennie entière. Il y eu certes cette tentative de come-back en 1976 orchestrée par les Beach Boys et leur management, mais ce fut un tollé général assez glauque. On brandissait un homme sérieusement malade en guise de caution artistique pour sortir un lamentable album de reprises que personne n'eut envie d'écouter.

Fin des 70's. Probablement la pire période des Beach Boys.

Quand le journaliste Nick Kent rencontre Brian Wilson en 1980, il estime le poids du californien à 140 kilos environ. Il est hébété, incohérent, et son malaise est particulièrement contagieux. En fait cela fait quatre ans qu'il suit une thérapie de choc avec le docteur Eugene Landy. Marylin a imposé le psychiatre à son époux avant de partir avec leurs deux filles, épuisée par cette situation intenable. Landy pense pouvoir soigner Brian par la confrontation, c'est à dire en l'obligeant à reprendre sa carrière en main, à composer et à donner des interviews. Au début, cela a eu certains effets bénéfiques, Brian s'est effectivement repris en main et a même repris un poids normal. Mais ce qui est inquiétant c'est qu'il est absolument incapable d'agir sans l'autorisation de Landy qu'il considère comme son maître. Un problème qui ne se posera jamais au frangin Dennis, l'indiscipliné de la famille.

Fond musical : Dennis Wilson - River Song

Dennis Wilson, qui a perdu de sa superbe.

En 1983, pendant que son frère aîné se bat contre sa schizophrénie, Dennis est quasiment à la rue, viré des Beach Boys qui n'en peuvent plus de son train de vie de dépravé. En effet, régulièrement Dennis Wilson monte sur scène raide défoncé et s'amuse parfois à se foutre à poil en espérant que cela plaise au public féminin. Sauf que les filles ne viennent plus vers lui, les Beach Boys ne sont plus du tout à la mode et le beau gosse des plages est devenu une loque qui refoule l'alcool à des kilomètres. En interview, on ne lui parle plus que de ses anciennes relations avec le psychopathe hippie Charles Manson, et jamais de ses réussites en tant que musicien, comme ce fantastique album solo sorti en 1977, Pacific Ocean Blue. Autant dire que Dennis n'a plus grand chose à foutre sur cette Terre. De toutes façons, il a toujours préféré la mer, après tout, l'obsession des Beach Boys pour le surf, c'était bien son idée. Alors, lors d'une énième soirée de beuverie, Dennis délire à plein tubes et décide de rejoindre définitivement l'océan. Le Pacifique recrachera son corps noyé quelques heures plus tard, il avait trente-neuf ans.

TRACK 8 : DENNIS WILSON - END OF THE SHOW

Après la mort de Dennis Wilson, les Beach Boys ne sont plus grand chose. Mike Love a pris les pleins pouvoirs, injecte tout le mauvais goût dont il dispose dans la musique des Beach Boys devenue infâme et affiche fièrement ses tendances réactionnaires en obligeant le groupe à jouer pour le président Ronald Reagan en 1983. Histoire d'asseoir définitivement son statut de personnalité la plus détestée de l'histoire du rock, il traînera en justice Brian Wilson pour être crédité en tant que coauteur sur les productions des sixties. Carl Wilson lui, a pris ses distances dès le début des années quatre-vingt, et quand Al Jardine fera de même il aura lui aussi droit à un procès de la part de Mike Love. Les trois se sont tout de même retrouvés ponctuellement pour rafler un billet à droite à gauche. En 1988, ils réussiront même à obtenir un succès énorme avec une chanson pour la B.O. de Cocktail, Kokomo. À la fin des années quatre-vingt dix, Carl Wilson succombe à un cancer des poumons et Mike Love continue à mener un groupe appelé Beach Boys qui n'a plus rien à voir avec celui des sixties.

Mike Love et son horrible reformation - N'y allez évidemment pas.

Fond musical : The Beach Boys - Our Prayer

Brian Wilson récupère l'ensemble de ses facultés au début des années quatre-vingt dix et réalise que le docteur Landy s'est copieusement goinfré en abusant gravement de sa faiblesse. Il s'est gavé de royalties en cosignant les premiers albums solos de Brian Wilson. Le psychiatre malsain a poussé le vice jusqu'à superviser la sortie d'une autobiographie qu'il a en partie dictée à Brian Wilson. Appelé Wouldn't It Be Nice, l'ouvrage s'étale longuement sur les méthodes miraculeuses du docteur Landy, Wilson ne tarissant pas d'éloges sur cet escroc qu'il considérait comme son meilleur ami. C'est cette histoire que raconte le film Love & Mercy, de Bill Pohlad. La bande annonce met en valeur Melinda Wilson, la femme que Brian a rencontré en 1980 et qui s'est battue contre l'emprise de Landy. Le film est largement approuvé par Brian Wilson, redevenu maître de lui-même.

Aujourd’hui, à soixante-dix ans passés, il s’est miraculeusement tiré de son enfer personnel, s'est débarrassé de ses dépendances multiples ainsi que des nombreuses sangsues qui l'entouraient. Il s'est réconcilié avec Mike Love et Al Jardine et a redécouvert le plaisir d'être sur scène, chose qu'il n'avait quasiment plus fait depuis sa crise d'angoisse de 1964. Mais le plus incroyable dans cette guérison spectaculaire, c'est qu'en 2004 il a décidé de se relancer dans l'aventure de Smile, pour l'achever cette fois-ci, presque quarante ans après avoir abandonné sa conception. Signe que l'œuvre était trop personnelle pour être un disque des Beach Boys, il a sorti l'album sous son propre nom. Et le résultat est grandiose, flamboyant, intimidant, parfois effrayant et souvent sublime. Certes, on peut lui préférer les enregistrements moins clean de 1967, mais le fait que Smile soit sorti officiellement est un tel miracle que je préfère terminer cette émission avec la version 2004 de l'une des plus belles compositions de Brian Wilson et accessoirement une de mes chansons préférées, Surf's Up.

TRACK 9 : BRIAN WILSON - SURF'S UP

The Beach Boys en juillet 1964

 


Quelques références :

 

Des bouquins :

"The Dark Stuff" (titre français "L'envers du rock") chez Austral, recueil d'articles de Nick Kent.

"Pop Yoga" de Pacôme Thiellement, chez Sonatine

"Waiting For The Sun" de Barney Hoskyns, éditions Allia

"The Beach Boys, l'enfance pour l'éternité" de Gaël Tynevez, chez Camion Blanc

 

Des albums :

"Brian Wilson presents SMILE" de Brian Wilson (2004)

"The Smile Sessions" des Beach Boys (2011)

"Pet Sounds" des Beach Boys (1966)

"Today" des Beach Boys (1965)

"Summer days (and summer nights!!)" des Beach Boys (1965)

"Surfer Girl" des Beach Boys (1963)

"Pacific Ocean Blue" de Dennis Wilson (1977)

"Rubber Soul" des Beatles (1965)

"Revolver" des Beatles (1966)

"Sergent Pepper & The Lonely Hearts Club Band" des Beatles (1967)

 

Et un film :

"Love & Mercy" de Bill Polhad (2015)

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