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[CHRO] Michael Chapman - 50

[British Country-Folk un peu dingue]
Véritable légende (sous-côtée) de la musique folk, l'anglais Michael Chapman sort un album magistral qu'il plombe d'un artwork dégueulasse. Comme pour tenir à distance les graphistes. Il faut dire que c'est un spécialiste des pochettes de disques bizarres et/ou moches, il y a donc forcément une idée derrière tout ça, mais je suis pas son psy. D'ailleurs, il apparait difficile d'en faire une chronique tant l'on est tenté d'en écrire un livre, du fait de la longueur et de la multiplicité de ses trajectoires musicales, et de vie. Enfin bref, c'est nécessaire, ne tergiversons pas.

"Fully-Qualified Survivor", front & back. Bizarre.

L'album se nomme 50 en référence à ses 50 ans de carrière et de tournées ininterrompues (et sa petite trentaine de LP). A 76 ans, on pourrait donc se dire, logiquement, qu'il devrait un peu faiblir, et finir par se courber en faisant une petite musique intimiste et discrète, mais ce serait une erreur de penser ça. Et personne ne souhaite rester dans l'erreur.

Cet album est un retour aux sources. A cette époque (fin des 60s et début des 70s), ses albums sortaient chez Harvest Records (la branche "prog" de EMI) aux côtés de Syd Barrett, Pink Floyd, Deep Purple, Love ou The Pretty Things. Puis sur Deram Records (Decca) avec Ten Years After, David Bowie ou Cat Stevens. Il avait derrière lui un groupe de 10 personnes (un orchestre à cordes hein, c'était pas Johnny), qui se réduira à 5, puis à 3... Enfin, depuis les années 80, il travaillait et tournait essentiellement seul, mais toujours sans discontinuer.

Michael Chapman chez lui, en plein jam dans le clip "Ancient Jules" de Steve Gunn (à gauche hein), autour de canards en bois (animal-totem qu'il a mis au sein de l'artwork de son album - voir "Trivia" en bas).

Malgré tout, fin 2015, Chapman pensait qu'il "n'avait plus rien sous le capot", qu'il avait fait le tour des choses... Puis, Steve Gunn et le label Paradise of Bachelors (qui le connaissent et le suivent depuis des années) lui ont proposé de sortir un album et de faire revivre un groupe autour de lui, comme dans les années 70. Avec cette fois un enregistrement moderne, propre, et l'assise mélodique de Steve Gunn, producteur, guitariste, génie, et principal héritier musical de Michael Chapman. "Soudain, j'ai commencé à réécrire des chansons", s'étonna-t-il, "et maintenant, j'ai comme l'impression qu'il y a d'autres endroits que je veux visiter".

Gunn explique de son côté que "ses albums des années 70 étaient vraiment en avance sur leur temps". On pense notamment à son chef d'œuvre Fully-Qualified Survivor (1970 donc), mais aussi à Millstone Grit (1973), et tous ses autres disques des 70s, clairement marqués par l'époque, expérimentale, pionnière. Sa musique a toujours été imprévisible, folk, blues, ragtime, rock, progressive, pleine de solos, s'autorisant des incartades que peu osaient, et qu'aujourd'hui peu oseraient, de peur de paraître ridicules. Une peur qui semble n'avoir jamais existé dans son esprit. Contrairement à la mort qui, avant même ses 30 ans, hantait déjà son esprit.

Comme tous les folkeux, il subit le violent désintérêt du grand public pour la folk, dans les années 80 et 90. Bien sûr, il ne vendra plus autant de disques qu'avant, mais ses albums, sortant toujours régulièrement, ont presque tous continué à être salués par la critique. Il n'a cependant pas échappé à cette période incroyable où les folkeux se sont essayés aux synthés et à la basse slap. L'album Heartbeat (1987) est de ce point de vue assez incroyable (ce clip...).

Et même si ses derniers albums semblaient en général plus calmes, il a toujours su s'entourer et voir plus loin, alternant sans règle précise les albums solos, expérimentaux et en groupe restreint. Comme sur The Polar Bear en 2014, avec son esprit plus jazz, se concluant sur un titre de 14 minutes, complètement noise, en duo avec Thurston Moore de Sonic Youth, un de ses plus grands fans. Deux ans auparavant, celui-ci l'avait

Oui.

d'ailleurs chauffé pour faire un album noise, et il avait obtempéré en livrant un truc plein de disto, triturant sa guitare, qu'il a entremêlé de field recordings bizarres (The Resurrection and Revenge of the Clayton Peacock, en 2012).

D'ailleurs, c'est intéressant d'écouter un de ses premiers concerts (!) en 1967 (Live at Folk Cottage, Cornwall, 1967), parce que c'est assez étonnant d'y entendre la maitrise et surtout la précision de ses interprétations, éreintant l'audience de sa voix nasillarde étrange, de Bob Dylan halluciné. Cette voix désormais grave, éraillée et profonde, qui porte la trace de ses 50 années de tournées, et les blessures internes provoquées par toutes ces clopes, ces drogues et ces verres de whisky.
Tout ceci lui sera presque fatal en 1990, survivant à une crise cardiaque qui le mettra sur la touche pendant quelques années.

Depuis, il dit boire du vin rouge pour garder la santé.

Oui d'accord, super, et sinon l'album ?

50 est un mélange de nouvelles compositions et d'anciens titres réorchestrés (The Prospector de 1978, The Mallard et Navigation de 1995, et That Time of Night et Memphis in Winter de 1999). Le processus de sélection demeure une énigme, mais ce qui est certain, c'est que ce ne sont absolument pas les titres les plus connus qui ont été retenus, ni les plus évidents. Le fait est que ce sont des chansons originellement jouées en solo, à l'exception de The Prospector (auparavant, titre de folk-rock plein d'effets avec un pont abrasif improbable et un final enchanteur chelou, devenu en 2017 une superbe ballade country-folk). Il y avait donc un écueil à y adjoindre un groupe, mais celui-ci, presque entièrement constitué d'artistes du catalogue de Paradise of Bachelors, lui est totalement dévoué et lui pave la route avec déférence, sans en faire trop, ni pas assez, comme des élèves en compagnie de leur maître. Faisant de 50 un vrai disque de Michael Chapman, honnête, brut, fidèle à son parcours. Clairement folk, country et électrique, il renoue avec ses solos dantesques que l'on ne voit ni arriver ni finir.

Nathan Bowles (Pelt), Bridget St John, Jimy SeiTang (Rhyton), Michael Chapman, et Steve Gunn qui rêvasse.

L'album a été enregistré à Westtown (dans l'Etat de New York), aux Etats-Unis, avec donc toute une nouvelle génération de jeunes américains qu'il a influencé sans le savoir. Il l'appelle d'ailleurs "son album américain". On apprend au passage, étonnamment, qu'il n'y avait jamais rien enregistré, lui dont l'imaginaire a toujours été teinté d'Amérique, en témoigne notamment ses deux superbes LP intitulés Americana I & II (eux aussi très étranges, avec cette apparition impromptue d'une boite à rythmes).

Un des grands moments de ce disque, diversifié tout en restant cohérent, c'est tout d'abord Memphis in Winter : chanson folk hyper sombre inspirée d'une nuit lugubre et glaciale, passée dans un motel dégueulasse de cette ville, seul, au cours d'une tournée fin 1990. Dans ces moments-là, "tu n'as plus qu'à te terrer, attendre que l'orage passe, et passer à autre chose". Comme toujours avec lui, la gravité y côtoie le sarcasme, la nostalgie et la rêverie. La peinture qu'il nous offre de la ville et de son tissu social est un poème. Je pense qu'aucun mot ne suffit, écoutez et planquez-vous.

 

 

Mais il y a aussi Rosh Pina, instrumental très "american primitive", d'une beauté amenant à reconnaître que la production est impeccable : les guitares électriques noyant par couches le son imparfait des cordes, qui grésillent à mesure des chocs, laissant émerger chaque instrument qui nous enveloppent d'un linceul.

Et comment oublier la chanson country à banjo Money Trouble, titre enlevé dans la plus pure tradition country, où le groupe chante en chœur "It's only money trouble". En fait, presque tout semble irréprochable. Malgré les quelques longueurs, langoureuses et "gnan-gnan" (comme on dit dans le milieu), des titres Navigation et The Mallard. On les relativise vite, on se dit que ce ne sont que des chansons-tampons, nous permettant de passer d'un titre extrêmement fort à un autre, sans fêlure au crâne.

En résumé, 50, en plus d'être un superbe point d'entrée pour les néophytes, est très loin d'être une porte de sortie. L'album semble avoir relancé et libéré Michael Chaman du repli sur soi. Il continuera donc de tourner inlassablement et sera -notamment- en juin au festival Folk You à Paris, et réfléchit déjà à un retour, possiblement plus intimiste, en Automne...

Pour plus d'information là-dessus, suivez son tourneur : La Chaise - les Tabourets (Fb / Site)
(suivez-le quoi qu'il en soit, d'ailleurs)


Trivia :

Michael Chapman est aussi un amoureux des animaux. Dans l'artwork de 50, il y a mis un canard. Mais il est aussi fan de chiens. Sur le dos de la pochette de son album de folk-rock rétrospectivement assez affreux (mais il y a prescription), The Man Who hated Mornings (1977), il y est inscrit cette mention : "Turn this record up so the dog can hear it. Listeners without a dog are strongly advised to get one" ("Monte le volume pour que le chien puisse entendre. Ceux qui n'ont pas de chien sont fortement conseillés de s'en procurer un").

Ce qui en fait un homme aimable, bien que fou. Aimez-le.

 

Michael Chapman
50
Paradise of Bachelors
2017

 

Honnêteté10
Vieillesse4
Rockin' Chair8
Classe10
8

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