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[PODCAST] Graine de Violence - The Pogues & Shane MacGowan

Dans le vaste univers du rock'n'roll, les Pogues ont un statut particulier. Les fans ne se contentaient pas de danser la gigue à leurs concerts: il n'y a qu'à voir leurs yeux s'humidifier à la simple évocation du chanteur Shane MacGowan. Il faut dire que ce dernier est un freak chargé comme de l'absynthe, capable de foutre en pelotes les nerfs des plus patients, mais en même temps c'est l'une des personnalités les plus attachantes et émouvantes de l'histoire du rock. Son attachement pour ses racines irlandaises et sa plume élégante y sont pour quelque chose. C'est à sa verve passionnée que l'on doit la magie des Pogues. Leur musique tient de la pure folie, un bordel joyeux et nihiliste qui dissimule une poignante mélancolie celtique. Malheureusement, le declin de Shane ne surprendra personne : alcoolique au dernier degré, il sabotera sa carrière comme seuls les plus glorieux des anti-héros savent le faire.

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Musique de fond : The Pogues - Poor Paddy (traditional)

Il y a un peu plus d’une semaine, le 17 mars pour être précis, c’était la Saint Patrick, et ne faites pas comme si vous l’ignoriez, vos regards torves et vos haleines houblonnées vous trahissent. Cette célébration de la culture irlandaise s’est exportée jusque dans nos contrées sans trop de difficultés, car au pays du camembert on n’a aucun problème avec les traditions exotiques si elles nous permettent de justifier notre alcoolisme. D’où la prolifération de pubs soi-disant irlandais un peu partout dans les grandes villes françaises, vous savez, ces rades vert kakis qui ont la politesse d’ajouter un peu de bière dans leurs pintes de flotte à cinq euros. Bref, la Saint Patrick est moins une occasion de rendre hommage à la culture celtique qu’un prétexte pour se bourrer la gueule sans éprouver trop de culpabilité. Avec trois grammes dans le sang, le beauf moyen ne fait plus la différence entre la grâce bordélique des fanfares irlandaises et les coussins péteurs franchouillards façon Forbans ou Licence IV, ces ignobles porteurs de drapeau à vous faire relativiser la déchéance de nationalité. Franchement, on devrait foutre la paix aux irlandais, assumer nos dégueulis paillards sans éclabousser les autres, on n’a qu’à renommer le 17 mars la Saint Patrick Sébastien et tout rentrerait dans l’ordre, tout serait cohérent.

En attendant, comme on est entre gens sérieux et distingués, on va se rappeler de ce qui fait la beauté de l’Irlande et lui rendre sa dignité. Cette île aux paysages sublimes à vous nouer la gorge d’émotion, qui abrite de délicieux spécimens d’êtres humains affectueusement surnommés les rouquins, et qui a le bon goût de placer la pomme de terre au centre de son alimentation, est également le berceau des Pogues.

Musique de fond : The Pogues - Kittie (traditional)

Shane MacGowan

Mené par un chanteur édenté lunatique à mi-chemin entre le clochard céleste et l’aristocrate érudit, ce merveilleux groupe de rock dont la simple évocation fait péter les éthylomètres à dix bornes à la ronde a su mixer la sauvagerie punk et la musique celtique avec un équilibre miraculeux. Il est certainement difficile de prendre au sérieux des types que le grand public français connait surtout par le biais du générique d’une vieille émission de Patrick Sébastien, encore lui. Le morceau s’appelle Fiesta, et on ne peut vraiment pas dire qu’il s’agisse d’un des meilleurs des Pogues. C’est une fanfare bien grasse qui a vite fait de coller une étiquette décérébrée sur leur musique. Et c’est bien malheureux, parce que s’embarquer dans la galère des Pogues, c’est la promesse d’une traversée mouvementée, une aventure épique sur des flots déchainés, une odyssée avec ses instants euphoriques ou désespérants. Bien plus que les Rolling Stones, les Pogues c’est un mode de vie, il faut avoir le foie bien accroché et ne pas craindre la noyade pour suivre ces marins barjots, bagarreurs et bruyants. Et une fois le rythme de croisière atteint, on ne peut plus se passer de ces énergumènes, ces ivrognes irrésistibles qui savent trouver la beauté partout où elle est, dans les mers irlandaises ou dans les caniveaux londoniens.

TITRE : THE POGUES - DARK STREETS OF LONDON

Musique de fond : The Pogues - Wildcat Of Kilkenny

Shane n'a pas le temps

Quand on évoque les Pogues, on pense forcément au chanteur, Shane Macgowan. Un personnage culte, un héros à l’allure d’épave qui n’a pas d’équivalent dans le monde du rock. On n’a jamais vu un type aussi moche dégager un tel charisme. Et ne me parlez pas de Gainsbourg, c’est un top model en comparaison. Les deux ont en commun des oreilles remarquablement décollées et un talent d’écriture inouï.

Le problème avec Shane, c’est qu’on parle moins de ses compositions que de son hygiène dentaire. MacGowan collectionne pas moins de cinq ratiches à faire hurler les dentistes, de ridicules morceaux d’ivoire qu’il a consciencieusement martyrisés à force de drogues et de bastons. Et pas question d’éprouver le moindre complexe sur cette défaillance physique, Shane l’affiche avec fierté, son regard bleu pâle trahissant une jubilation presque perverse. Ce sourire de boxeur annonce la couleur : c’est un repoussoir à bourgeois, un barrage contre la prétention et l’hypocrisie. Ce cimetière dentaire, comme l’appelait Nick Kent, est si flagrant qu’on en oublie le génie qui se cache derrière. Car sa finesse d’écriture est aux antipodes de son apparence, elle cache une profondeur insoupçonnable, une compréhension subtile du monde qui l’entoure.

S’il est né en Angleterre, dans le Kent en 1957, Shane a passé son enfance dans une Irlande rurale et prolétarienne, entouré d’une famille nombreuse et soudée. Ses parents sont contraints de rester aux alentours de Londres pour y travailler, mais ils tiennent à ce que Shane grandisse le plus longtemps possible loin de la froideur urbaine et hostile de l’oppresseur britannique. Dès son plus jeune âge, Shane assimile le folklore d’un pays ravagé par son histoire. Et c’est pas comme s’il avait vraiment le choix, la famille résidant dans une petite baraque qui fut un repère pour les activistes de l’IRA cherchant à se cacher des Black and tans, cette milice anglaise chargée d’écraser les indépendantistes irlandais. Pour un gamin bercé dans la culture gaélique et dans l’amour inconditionnel de sa terre miraculeuse, l’Angleterre est le croque-mitaine, et c’est probablement par opposition au pays de la reine qu’il développe une solide foi catholique. Pas pour longtemps néanmoins, puisqu’il abandonnera ses croyances avant ses douze ans, son naturel rebelle ne pouvant s’encombrer de religion.

Shane, tout môme

Musique de fond : The Dubliners - Seven Drunken Nights

Des premières années de sa vie, Shane tire des souvenirs précieux qu’il adore rabâcher dès que l’alcool lui monte à la tête, c'est-à-dire assez souvent. Il revendique une enfance joyeuse, loin des tableaux dépressifs que dressent la plupart des rock-stars de leur passé. Il est élevé par la famille de sa mère, un indémêlable foutoir d’oncles, de tantes et de cousins à faire passer l’arbre généalogique pour une toile qu’aurait tissé une araignée bourrée au gin. A la maison, toutes les nuits sont animées, les fêtes n’ont pas besoin de prétexte et il n’est pas rare qu’on entonne des chants folkloriques jusqu’au lever du jour. Les chansons traditionnelles irlandaises sont des bijoux qui transforment la mélancolie en hymne à l’existence, les paroles choisissent toujours la voie de l’ironie plutôt que celle de la lamentation. Souvent, la bibine y est célébrée comme une potion magique qui permet de s’armer contre les morsures de la réalité. Car chez les MacGowan, l’alcool est une denrée quotidienne et décomplexée, Shane se souvient avec tendresse de ses premières bitures à l’âge où on fait encore du vélo à quatre roues. Son éducation n’a souffert

Ronnie Drew, leader des Dubliners

d’aucune interdiction : le môme pouvait picoler, fumer, parier et se coucher à pas d’heure sans craindre les

remontrances ou les beignes dans la gueule. Ainsi les quatre cents coups de MacGowan nourriront son répertoire, véritable condensé de conneries de jeunesse auxquelles il injecte une certaine conscience politique, même s’il serait probablement le premier à dégueuler cette formule. The Dunes est un titre somptueux qu’il légat en 1995 à son idole Ronnie Drew, leader des Dubliners, groupe traditionnel irlandais. Les paroles racontent la découverte macabre que fit le jeune Shane en foutant des coups de pieds dans le sable des plages environnantes. Sous les dunes, on retrouvait les os des morts de la grande famine irlandaise, enterrés sommairement sous les plages de la province du Munster.

TITRE : RONNIE DREW - THE DUNES

Musique de fond : The Pogues - The Auld Triangle

A six ans, Shane MacGowan connaît son folklore irlandais sur le bout des doigts. Un véritable juke-box sur pattes : si on voulait entendre l’intégral du répertoire du poète Brendan Behan, il n’y avait qu’à demander, il s’exécutait avec entrain. Qu’il s’agisse de chansons à boire ou bien de récits amers sur les malheurs de son vert pays, Shane semblait saisir toutes les nuances des paroles avec une surprenante maturité. MacGowan n’a peut-être pas une tronche de trèfle à quatre feuilles, n’empêche qu’il avait déjà lu James Joyce, John Steinbeck et le sulfureux Venus In Fur de Sacher-Masoch à l’âge où galériez encore sur les premières pages de Caroline à la plage. Et puis vint le jour de son tragique départ vers la perfide Albion. Même s’il retournera régulièrement passer des vacances dans son Irlande bien aimée, le déracinement laissera des cicatrices. Lorsque ses parents le font scolariser à Westminster, dans le sud de Londres, le décalage avec les autres mômes crève les yeux. L’accent du jeune expatrié est évidemment sujet à moqueries, et sa candeur n’arrange rien à l’affaire. Parfois, ses camarades de classe lui réclament une chanson de son pays. Le cœur remplit de fierté, Shane entonne les premières notes, mais n’a pas le temps de dépasser trois mesures que les petites teignes se jettent sur lui pour le tabasser. Naïf, Shane MacGowan ne va pas le rester longtemps.

Musique de fond : The Pogues - The Boys From County Hell

Shane, fin 70's

Sa rancœur envers le Royaume s’aiguise au cours de son adolescence. La plupart de ses fréquentations sont des immigrés comme lui, des gamins turbulents qu’il qualifie affectueusement de psychopathes. Plus hédoniste que délinquant, il se fera chopper la main dans le sac une paire de fois et sera même viré de son école à quatorze ans lorsqu’on retrouvera dans ses poches du shit et quelques pilules. Ses frasques le mèneront tout droit vers l’hôpital psychiatrique alors qu’il n’a pas dix-huit balais. Cette expérience traumatisante scellera chez MacGowan une haine farouche pour les institutions de toutes sortes. Si l’adjectif qui revient le plus souvent pour qualifier son caractère est « ingérable », c’est bien parce que l’autorité le terrifie, parce que l’obéissance résonne comme une forme d’aliénation. A l’époque, il a lui-même des doutes sur sa santé mentale, mais qu’importe, il refuse l’enfermement et supporte très mal sa diète alcoolique forcée. Il sait ce que les docteurs veulent entendre, et parvient même à rester sobre au prix de douloureux efforts. Pendant ses six mois d’internement, il va redoubler d’inventivité pour se faire libérer, et semer un joli chaos presque digne de Vol Au Dessus D’Un Nid De Coucou. Il terrifie les patients les plus atteints en leur montrant des dessins démoniaques qui tiennent surtout de l’escroquerie psychiatrique, déclenche des bastons générales grâce à son indéniable talent pour enflammer la poudre, ou plus simplement fait tourner ses examinateurs en bourrique en se montrant d’une cohérence insolente. Lorsque l’asile se débarrasse enfin de son encombrant pensionnaire, Shane ne perd pas une seconde et fonce vers la première pinte de Guinness qu’il aperçoit.

Musique de fond : Sex Pistols - God Save The Queen

Libre de déambuler dans les quartiers de londoniens, il y hume un air nouveau, dans lequel on décèle des nuances de souffre et d’anarchie. Un parfum tout à fait engageant pour qui se sent d’humeur à vandaliser la terre natale de la Reine Mère. Nous sommes en 1976, et le punk déferle sur Londres. Les Sex Pistols élèvent le scandale au rang d’art et Shane jubile, il avait le sentiment d’avoir attendu ça toute sa vie. Le groupe de Johnny Rotten va créer bien des émules, des petits énervés qui profitent de l’émeute pour briser quelques vitrines de plus. Les Clash sont probablement les plus malins et les plus créatifs de la mouvance. C’est lors d’un concert de ces derniers que MacGowan va se faire remarquer pour la première fois, sans même avoir foulé la scène, comme par accident. Alors que des rejetons de la classe ouvrière brandissent leur torche et menacent d’incendier le Royaume, le futur chanteur des Pogues s’affiche en première page des journaux, archétype de la racaille nihiliste qui fait trembler les fondations du vieux Londres bourgeois et bien-élevé.

TITRE : THE CLASH - LONDON’S BURNING

Musique de fond : The Nipple Erectors - Vengeance

Dans la revue NME du mois de novembre 1976, se trouve un article effrayant mettant en scène un Shane MacGowan hilare, alors que son oreille droite pisse le sang le long de sa mâchoire. La photo fut prise juste après une altercation bon-enfant avec une jeune femme du public. La punkette a mordu le lobe de Shane dans une sanglante démonstration affective. Qu’importe s’il s’agit d’un pur chahut d’adolescents, le mot cannibalisme est lâché et l’imaginaire de l’Angleterre conservatrice fait le reste. Ravi de faire partie du gang des ennemis publics numéros 1, il va pendant un temps se faire appeler Shane O’Hooligan et monter son propre groupe, auquel il donnera le doux nom de The Nipple Erectors. Leur musique ressemble à celle des Clash, bien que fade en comparaison. On note tout de même la présence vocale hors du commun de Shane, capable de relever des mélodies banales avec son grain rocailleux et passionné. On n’y trouve encore aucune trace d’influence celtique, The Nipple Erectors se contentant surtout de remplir le cahier des charges du punk anglais de 1977.

C’est une période trouble dont le rock-critique Nick Kent se rappelle avec une certaine amertume. Alors même qu’il avait filé un coup de pouce indéniable aux Pistols en leur conseillant de s’inspirer des Stooges, Malcolm MacLaren et ses sbires n’ont rien trouvé de mieux en guise de remerciement qu’un bon vieux passage à tabac des familles à coups de chaînes à vélo. L’agresseur n’est autre que Sid Vicious, et à l’époque ce non-bassiste dont le Q.I. équivaut à son talent est la coqueluche de tous les dégénérés qui veulent briller dans l’univers des trois accords binaires. Nick Kent doit raser les murs s’il ne veut pas tomber sur des disciples du gourou Vicious. Au début, il lui semble que Shane O’Hooligan en fait partie :

Nick Kent, monumental écrivain - rock

 « I remember we had a barney that stopped just short of blow. I was fair prey to every « aspiring young psychopath » in club-land who wanted a quick mention in the weekly music comics. He wasn’t physically threatening, but he was on so much speed he was shaking and his eyes had an unnervingly demented quality to them. At the moment I needed him berating me like I needed cancer »

« Je me rappelle avoir eu avec lui une altercation qui s’est arrêtée juste avant les coups. J’étais apparemment la proie rêvée de tout jeune apprenti psychopathe désirant se faire un nom dans le milieu du rock. Shane ne fut pas vraiment menaçant dans le sens physique du terme, mais il avait pris tellement d’amphés qu’il était secoué de tremblements nerveux, et que ces yeux lançaient d’inquiétants éclairs de démence. A ce moment précis, je souhaitais autant une engueulade avec lui que d’attraper le cancer »

Musique de fond : The Pogues - The Battle Of Brisbane

Par la suite, Nick Kent reverra son jugement. Le potentiel de Shane est invisible à l’œil nu, et si l’expérience Nipple Erectors n’a rien de honteuse, elle ne rend pas pour autant justice à son talent. James Fearnley, futur accordéoniste des Pogues et guitariste intérimaire chez les Nipples Erectors, raconte dans son livre Here Comes Everybody que malgré sa déplorable hygiène de vie et sa présentation le disqualifiant d’office de tout entretien d’embauche, MacGowan fascinait son entourage grâce à un authentique charisme et une finesse de pensée qui ne surgit jamais quand on l’attend. Un jour, dans la chambre de MacGowan, sorte de squat délabré dans lequel on a du mal à trouver le matelas au milieu des détritus, Fearnley ramasse une flûte irlandaise dans laquelle il souffle sommairement quelques notes maladroites. Cela suffit à réveiller le démon qui sommeille en Shane. D’un bond, il se retrouve debout sur la table, et se met à exécuter une série de gestes compulsifs et désordonnés d’une fluidité contestable, une chorégraphie toute personnelle qui lui donne l’air d’avoir à nouveau six ans. Le punk bête et méchant dont se délecte Shane depuis l’arrivée des Pistols n’a pas entériné son amour pour la musique de son enfance, et l’idée de mixer les deux inspirations apparaît soudain évidente. Spirituellement, les Pogues sont nés. Du punk, ils conserveront l’irrévérence et l’audace, mais pas la volonté de décapiter les idoles. Le boucan de leur premier album n’occulte jamais la poignante dignité avec laquelle est traité le répertoire folklorique irlandais. Ce qui tranche radicalement avec la philosophie punk, pas vraiment branchée tradition. Mais qu’importe, nous sommes en 1984 et ça fait déjà sept ans que plus personne n’y croit.

Musique de fond : The Pogues - The Body Of An American

Entraide

Et puis, Shane MacGowan ne cherche pas une quelconque crédibilité artistique ou politique, il a toujours fait tout ce qu’il voulait en se foutant de l’opinion publique. C’est un zonard sans grande considération pour l’humanité, mais qui a tout de même pris l’habitude de filer des liasses de billets aux malheureux qu’il pouvait croiser. Une contradiction titubante ce MacGowan, capable de pondre des chansons bouleversantes sans trop se forcer. A Pair Of Brown Eyes, l’un des chefs d’œuvres du deuxième album Rum, Sodomy And The Lash, raconte malgré son élan épique et romantique une histoire de paranoïa éthylique engendré par un sombre contexte social, celui qui accompagne le règne de la glaciale Margareth Thatcher.

TITRE : THE POGUES - A PAIR OF BROWN EYES

Musique de fond : The Pogues - I’m A Man You Don’t Meet Everyday

A Pair Of Brown Eyes sera la première chanson des Pogues à avoir droit à une vidéo. Le clip fera surtout parler de lui pour l’une de ses scènes, celle où l’on voit Spider Stacy, flûtiste et compagnon de bringue de MacGowan, cracher sur une affiche représentant la Dame de Fer.

L’insolence juvénile du groupe existe dès ses prémices. Le nom Pogues est une abréviation du précédent Pogue Mahone, l’équivalent gaélique de « kiss my arse ». Une farce potache pour un gang d’enfants perdus à la dérive, forcés d’apprendre seuls à manier leurs outils de chasse. Spider Stacy ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts quand il est engagé dans les Pogues, mais il sait faire sonner les canettes de bières et MacGowan l’a à la bonne. C’est un sauvageon intenable qui pourrit les premiers concerts en poussant des hurlements aléatoires au milieu des chansons, ce qui a le don de mettre en rogne les plus studieux James Fearnley et Jem Finer, respectivement à l’accordéon et au banjo. Le batteur Andrew Ranken lui n’a pas trop à se soucier de la virtuosité, avec son unique cymbale et sa grosse caisse orpheline, il doit juste faire preuve d’une endurance éprouvante, car les titres des Pogues ont souvent des tempos de marteaux-piqueurs.

Cait O'Riordan

Et puis il y a Cait O’riordan, bassiste et chanteuse aussi craquante que mal-embouchée. Son débit d’insultes est encore plus fleuri que celui de MacGowan, pourtant rodé à l’exercice. L’atout charme des Pogues, à l’image d’une chanson des Kinks, marche comme une fille mais parle comme un homme. S’il y a quelqu’un à virer du groupe, c’est son boulot, les autres membres étant des poivrots un peu trop fleur bleue. Cait aura droit à son instant de grâce sur la reprise traditionnelle I’m A Man You Don’t Meet Everyday portée par sa voix tout simplement angélique.

Mais c’est MacGowan qui chante l’essentiel des morceaux, dans un style forcément moins délicat. S’il n’a pas vocation à être le leader, il l’est tout de même par défaut : non content de focaliser naturellement l’attention du public, MacGowan a une formidable capacité à s’approprier les reprises celtiques et surtout à composer des chansons merveilleuses qui semblent appartenir à un autre temps. Le premier album se nomme Red Roses For Me, il souvent ignoré au profit des deux suivants, ce qui est une erreur regrettable, puisque toute la mythologie poguienne s’y trouve déjà. Côtés reprises traditionnelles, il y en a pour tous les goûts, entre un Waxie Dargle dégénéré et un The Auld Triangle beau à chialer, les Pogues font totalement oublier qu’ils ont presque tous la nationalité anglaise. Mais surtout il y a ces fantastiques compositions originales, bourrée d’audace et remarquables d’inventivité.

Musique de fond : The Pogues - Stream of Whisky

Red Roses For Me (1984)

Inspiré par ses errances londoniennes, MacGowan multiplie les clins d’œil aux pubs qu’il fréquente et y fait évoluer des personnages de conte légendaires. Il fait également de nombreuses références pointues à des évènements historiques révélateurs pour mieux dépeindre un présent morose que seuls des torrents de whisky permettent de tolérer. La première partie de Red Roses For Me atteint une perfection démentielle, avec Transmopolitan qui ouvre les hostilités à coups de pieds au cul. Et puis il y a l’enchaînement quatre étoiles du milieu d’album, Boys From The County Hell, Sea Shanty, Dark Streets Of London et Stream Of Whisky, une succession mouvementée et dénuée de temps morts de claques dans la gueule à vous laisser sans voix. L’album sera accueilli comme une agréable surprise au milieu du néant musical des années quatre-vingt, et attire l’attention de quelques grands noms du rock, séduits par l’énergie et la majesté du song-writing. Parmi eux on retrouve le parrain Joe Strummer, leader des Clash pour qui les Pogues ont déjà ouvert quelques concerts, mais aussi Tom Waits, le néo-beatnik à la voix d’ogre. Mais c’est une autre star qui va s’incruster dans l’histoire du groupe, un petit binoclard impulsif qui s’est fait connaître en dégueulant sa bile sur les beaux quartiers de la capitale british, un irlandais narquois qui se fait appeler Elvis Costello.

TITRE : ELVIS COSTELLO - I DON’T WANT TO GO TO CHELSEA

Musique de fond : Elvis Costello - Watching The Detectives

Elvis Costello

De son vrai nom Declan Patrick MacManus, Elvis Costello est un pastiche teigneux de Buddy Holly, à qui il a piqué l’idée des lunettes à grosses montures. La comparaison s’arrête ici, le romantisme naïf du chanteur rockabilly n’ayant pas sa place dans l’œuvre de Costello. Il a débarqué dans le paysage rock en 1977 avec My Aim Is True, un album rempli de tubes géniaux mais habités d’une rancune pernicieuse. Il a beau être entré dans la cour des grands à l’âge tout à fait raisonnable de vingt-trois ans, il n’en conserve pas moins une aigreur que l’on prête généralement à des types deux fois plus vieux. Shane MacGowan se fout pas mal des médailles et autres décorations : il ne vit que pour la jouissance de l’instant. Costello au contraire est avide de reconnaissance, et il en veut mortellement à tous ceux qui n’ont pas su s’apercevoir de son génie plus tôt. Il tient même un petit carnet noir dans lequel il note les noms de ceux qui l’ont considéré à la légère. Avant son succès, il s’emmerdait avec un petit boulot d’informaticien qui lui permettait tout de même de nourrir sa femme et son gosse. C’est avec un culot monstre qu’il a forcé le destin : par exemple, mécontent de la non-distribution de son album aux Etats Unis, armé de sa seule guitare, il est allé brailler ses titres les plus acides sans aucune autorisation lors d’une convention du label CBS jusqu’à se faire arrêter par la police. Costello sait ce qu’il veut et comment l’obtenir. Lorsqu’il produit le deuxième opus des Pogues, c’est surtout parce qu’il a des vues sur la bassiste. Au grand désespoir de MacGowan, le sentiment est réciproque, et Cait O’Riordan cèdera facilement à l’assurance de Costello. Au terme de l’enregistrement, elle quitte les Pogues pour suivre le Buddy Holly énervé du rock. Reste que la collaboration entre Costello et les Pogues donnera un album légendaire qui à lui seul suffit à inscrire le groupe dans l’histoire. Rum, Sodomy And The Lash, avec sa pochette magnifique tirée du Radeau de La Méduse de Géricault, demeure pour beaucoup leur chef d’œuvre.

Musique de fond : The Pogues - The Old Main Drag

Rum, Sodomy & The Lash (1986)

On remarque dès les premiers instants de l’album que le son s’est enrichi par rapport au précédent. Avec plusieurs tournées dans les pattes et quelques premières parties prestigieuses, Les Pogues ont une meilleure maitrise de leurs instruments et la cohésion entre les musiciens s’en ressent. Mais ne parlons pas de discipline pour autant, désormais ils sont une dizaine sur la scène à battre la mesure en s’écrasant des canettes sur le crâne. Tout l’attirail irlandais est là : mandoline, accordéons, flûtes, cor, banjos, violons, cornemuse, un troupeau d’engins capricieux dont l’accordage requiert une patience infinie que n’ont pas toujours les Pogues. Sous la supervision de Costello, ces imperfections seront gommées, ce qui agace un MacGowan en quête d’authenticité. Les fanfares irlandaises ne sonnent pas toujours juste, ce qui compte c’est l’envolée lyrique, la magie. De ce point de vue, il n’a pas à s’inquiéter : la première fois qu’il a entendu Sally MacLennane, l’accordéoniste James Fearnley peinait à croire qu’il ne s’agissait pas d’un véritable chant traditionnel irlandais mais bien d’une composition de MacGowan. Quand à A Pair Of Brown Eyes, elle lui tire carrément les larmes des yeux. Fearnley est bluffé : lui qui considérait que la plus grande qualité de MacGowan résidait dans l’énumération subtile d’insultes, force est de constater que derrière l’alcoolo de service se cachait un auteur sensible et raffiné. Si le chanteur paye évidemment son tribut à la boisson, éternelle source d’inspiration, il n’oublie pas pour autant qu’un sang vert et bouillant circule dans ses veines, que son cœur est celui d’un sauvageon en liberté surveillée, et que la terre qu’il foule est celle de ses ennemis ancestraux, des colons royalistes cruels et vicieux. Sur The Old Main Drag, le narrateur raconte comment son arrivée à Londres, à l’âge de seize ans, s’est soldée par la misère, les addictions et les violences diverses. Aucune cuite ne fera oublier à Shane les raclées qu’il prenait lors d’interrogatoires musclés, menotté sur une chaise inconfortable face à des psychopathes en uniforme. Mais la brutalité policière ne viendra pas entacher son honneur : s’il décrit complaisamment les humiliations qui lui sont infligées, il n’en demeure pas moins droit dans ses bottes, arrogant, provocateur. Un pur produit du terroir irlandais, qui reste fier malgré les baffes dans la gueule. S’il a déjà été tenté de rejoindre les troupes de l’IRA, ce n’est pas un sentiment nationaliste qui l’anime, mais plutôt un désir de justice. Dès le premier morceau de l’album, The Sick Bed Of Cuchulain, il se place du côté des opprimés, parmi les minorités noires et pakistanaises, et promets aux fachos tyranniques que les cocards et autres balafres seront tous remboursés. Cuchulain, héros de la mythologie celtique, sera le bras armé de la vengeance narquoise de Shane.

TITRE : THE POGUES - THE SICK BED OF CUCHULAIN

"Ksssschhhhhhhhhhh..."

Musique de fond : The Pogues - A Rainy Day In Soho

Au milieu des années 80, les Pogues ont désormais acquis une popularité fulgurante, le personnage de Shane MacGowan est un objet de fascination pour tous les jeunes paumés des îles britanniques. Tous se demandent ce qui se trame dans la caboche de cet illuminé au regard ébahi, éternellement évasif durant les interviews et évitant les questions sur son alcoolisme évident en déclenchant son fameux rire énigmatique, un son étrange venu d’ailleurs que tous les journalistes rock se sont vainement employés à décrire. Pour ma part, je dirais qu’il s’agit d’un mix entre de l’huile qui crépite dans une poêle et un chat en colère, et c’est probablement pas ce qu’il y a de plus musical chez MacGowan.

Musique de fond : The Pogues - A Fairytale Of New York

Avec son look décadent, ses invitations à la débauche et la société moribonde qu’il dégueule dans l’ensemble de son œuvre, Shane c’est le pire cauchemar de Thatcher, le trublion effrayant qui réveille la culpabilité bourgeoise, le pirate qui pille les navires avec gourmandise, jetant les pièces d’or par-dessus-bord  en gardant le souvenir des regards apeurés en guise de butin. Du coup on oublie souvent que derrière la facette bourrue et revancharde que MacGowan adore arborer se cache un grand sentimental. Les vrais fans des Pogues vous le diront, le Shane qu’ils préfèrent est celui qui vous fait chialer des rivières dans vos bières.

Jusqu’à Rum, Sodomy And The Lash, le romantisme du chanteur s’exprimait surtout à travers ses racines et son patriotisme effréné. S’il lui arrivait de chanter l’amour ou l’amitié, c’était la plupart du temps par le biais de ballades traditionnelles irlandaises et rarement avec ses propres mots. Quand Elvis Costello, peu de temps avant de se barrer avec la bassiste, lance le pari que les Pogues seront incapables d’écrire un chant de Noël réussi, il est à peu près sûr de son coup. Sauf que ce défi un brin taquin va donner naissance à ce que beaucoup considèrent comme la plus beau titre jamais écrit sur la Saint Sylvestre, A Fairytale Of New York.

Kirsty MacColl et Shane MacGowan

Construite autour d’une mélodie de banjo imaginée par Jem Finer, cette œuvre s’extirpe naturellement du tout-venant pop/rock pour s’élever au panthéon de la grande musique moderne, quelque part entre Irving Berlin ou Georges Gershwin. Néanmoins, les bons sentiments habituels des périodes de fêtes n’y ont pas vraiment leur place, car Shane MacGowan, s’il n’est pas du genre pessimiste, n’a pas non plus vocation à se laisser bercer dans un confort béat et factice alors que la détresse règne autour de lui. Ce qu’il sait de Noël, lui, c’est que c’est une période propice aux suicides et aux engueulades, et que même si c’est pas aussi sympa que les sapins et les papiers cadeaux, ça fait aussi partie de la tradition.

Le texte met en scène un couple passionnel qui se déchire mais qui ne se résout pas à la séparation. On y entend d’abord MacGowan, accompagné d’un piano émouvant, qui se laisse aller à la nostalgie amoureuse alors qu’il cuve en cellule de dégrisement. Sa dulcinée est incarnée par la voix gracieuse de Kirsty MacColl, fille d’Ewan MacColl à qui l’on doit Dirty Old Town, autre pépite qui fut justement popularisé par les Pogues. Dès qu’elle se met à chanter, le morceau s’envole littéralement vers des stratosphères mythiques. Elle dépeint un New York de carte postale rapidement désacralisé par la triste réalité. Le couple s’esquinte alors dans une série d’insultes vachardes, qui culmine par un échange cruel, d’une simplicité exemplaire mais qui percute les consciences avec un impact phénoménal. Shane marmonne, amer, qu’il aurait pu devenir quelqu’un. Ce à quoi Kirsty lui répond, lapidaire, que tout le monde aurait pu devenir quelqu’un.

A Fairytale Of New York est en fait une œuvre essentielle et douloureuse sur les désillusions du rêve américain, un sujet que beaucoup d’immigrés irlandais connaissent bien. Sur If I Should Fall From Grace With God, troisième album et nouveau chef d’œuvre des Pogues, un autre titre se réfère à ce thème, le fantastique Thousands Are Sailing, écrit par le guitariste Phillip Chevron.

TITRE : THE POGUES - THOUSANDS ARE SAILING

Musique de fond : The Pogues - Hell's Ditch

If I Should Fall From Grace With God (1988)

Ce troisième disque sera le triomphe du groupe. If I Should Fall From Grace With God est un plaidoyer héroïque, les Pogues s’imposant définitivement comme des défenseurs de la cause irlandaise. Des morceaux fabuleux en témoignent, comme la chanson titre qui ouvre l’album de façon épique, Thousands Are Sailing que vous venez d’entendre, ou encore The Birmingham Six, un morceau polémique qui revendique l’innocence de six présumés terroristes de l’IRA pour des attentats qui tuèrent vingt et une personnes. L’avenir donnera raison aux Pogues puisque tous furent reconnus non coupables en 1991. L’œuvre comporte également les plus grands moments de tendresse de MacGowan, avec les somptueuses Lullaby Of London ou encore The Broad Majestic Shannon.

On considère généralement If I Should Fall From Grace With God comme le dernier grand album des Pogues. Et il faut bien reconnaître que les successeurs ne seront pas à la hauteur. A commencer par le quatrième, Peace And Love, dont le titre neuneu annonce déjà la couleur. Là-dessus, il ne reste plus grand-chose du génie de MacGowan à un London You’re A Lady près, nouvelle preuve que son ressentiment envers les rosbiffs ne l’empêche pas de pondre des hymnes pour leur capitale. Mais en dehors de ça, c’est un opus d’une fadeur déprimante, même pas assez mauvais pour en rire, juste totalement dénué de passion. Et pour cause, Shane MacGowan, totalement cuit par ses dépendances multiples, n’a plus l’énergie nécessaire pour réitérer ses miracles d’antan. Le leader des Pogues semble s’évaporer psychiquement. La folie qui jadis animait son regard bleu clair se mue en un mutisme effrayant, en face duquel le reste des Pogues demeure impuissant. Tous traversent d’ailleurs des moments difficiles, leur santé étant altérée par des tournées incessantes. Mais aucun d’entre eux n’atteindra le stade de Shane, qui ne supporte plus le rythme épuisant de son statut de rock star. En général, lorsqu’on est invité à ouvrir les concerts de Bob Dylan sur une tournée entière, on se tient à carreau pour donner le maximum sur scène. MacGowan ne saisira pas cette occasion. La faute à un mauvais trip au LSD qui lui fera rater l’avion trois fois de suite. Victoria Mary Clarke, sa compagne depuis 1982, racontera l’avoir retrouvé dans son appartement couvert de sang, dévorant littéralement un album des Beach Boys et persuadé que la troisième guerre mondiale était déclarée. Le cinquième album des Pogues, l’inégal mais attachant Hell’s Ditch, sera le dernier à bénéficier de la présence du poète dépravé, avant d’être remplacé par un outsider de luxe, Joe Strummer, qui ne parviendra pas à le faire oublier pour autant. C’est avec le cœur lourd que les Pogues se séparent de leur apathique leader en 1991. Pour toute réaction, Shane se fendra d’une phrase laconique : «Qu’est ce qui vous a pris autant de temps… ? »

Musique de fond : Shane MacGowan & The Popes - This Woman’s Got Me Drinking

Mais trois ans après son licenciement, Shane MacGowan revient avec un nouveau groupe enragé qu’il appelle The Popes, un nom qui diffère d’une seule syllabe de son ancien gang, une manière de faire comprendre que c’est lui, l’essence des Pogues, et personne d’autre. Le premier album des Popes se démarque cependant avec une approche beaucoup plus électrique qui n’est pas toujours sans rappeler le grunge qui fait alors fureur. Il n’y a qu’à entendre l’intro That Woman’s Got Me Drinking, une basse bien dégueulasse qui renvoie aux brulots les plus incisifs de Nirvana. The Snake est une collection de titres d’une violence décomplexée, une œuvre qui n’épargne personne et encore moins son auteur principal. MacGowan y livre un autoportrait sans merci en assumant sans honte ni fierté un train de vie chaotique qui tuerai n’importe quel autre quidam ayant l’audace de s’y essayer. Le premier morceau en est une démonstration exemplaire. Shane y trucide le rock’n’roll, cette saloperie de vache sacrée qui a fait de son existence une malédiction.

The Snake - Shane MacGowan & The Popes (1994)

TITRE : SHANE MACGOWAN & THE POPES - CHURCH OF THE HOLY SPOOK

Musique de fond : Shane MacGowan & The Popes - Song With No Name

Mais au milieu de ces hymnes trash, The Snake renferme aussi en son sein l’un des sommets émotionnels du chanteur. Song With No Name est une bouleversante ballade sur le thème classique de l’amour perdu, une chanson nostalgique secouée par les flots marins comme une bouteille à la mer destinée à s’échouer sur une île déserte. On peine à croire que Shane ait pu dénicher un morceau d’une telle pureté dans les marécages fumants de son cerveau, mais c’est ainsi, on ne se pose plus tellement la question : les voies de Shane sont impénétrables. Nick Cave, avec qui il collabora sur une reprise de What A Wonderful World en 1992, se souvient du personnage comme d’une contradiction ambulante. Cave se rappelle avoir observé Shane pendant qu’il fouinait dans le capharnaüm immonde de son appartement pour y dégoter des vieilles feuilles chiffonnées sur lesquelles il avait écrit quelques vers. D’ordinaire, Nick Cave, hanté par son passé de junkie, n’aurait pas pu rester plus de cinq secondes dans cette pièce effroyable, merde, même en enfer y’a des places pour s’assoir. Mais voilà, les quelques phrases gribouillées de Shane en valent la peine, les mots sont somptueux, brillamment imbriqués, ils témoignent d’une intelligence saisissante, mais surtout d’une tendresse infinie, d’une bienveillance désarmante. MacGowan ne ferait pas de mal à une mouche, et il est d’autant plus désolant de le retrouver mêlé à des faits divers sordides. Dave Jordan, Brian Ging et Robbie O’Neill, membres du staff des Pogues et des Popes, sont tous les trois morts d’overdose en mimant les habitudes narcotiques de l’irlandais. Shane est un artiste unique et précieux, mais le poète en lui coexiste avec un démon autodestructeur et irresponsable. En 2001, Sinead O’Connor, chanteuse et compatriote irlandaise, tenta maladroitement de sauver son ami en le dénonçant à la police pour possession d’héroïne. Il fut arrêté mais ça ne le fit pas décrocher pour autant.

Shane et sa femme, Victoria Mary Clarke

Musique de fond : The Pogues - Dirty Old Town

Shane MacGowan est tout sauf un hypocrite : il n’a jamais revendiqué une quelconque exemplarité, ne prétend pas être un héros ou un porte-parole, et ne demande pas à être sauvé. D’ailleurs, a-t-il réellement besoin d’être aidé ? Il n’a pour ainsi dire jamais connu la sobriété, et ce n’est pas aujourd’hui, à presque soixante balais, qu’on va l’obliger à arrêter la picole. Le bougre a tout de même fait quelques concessions : il en a fini avec les drogues dures, et a même accepté de se faire remplacer les ratiches à Noël dernier. Son nouveau sourire tout blanc devrait lui ouvrir les portes d’Hollywood, selon sa dulcinée Victoria Mary Clarke, qui semble partager l’humour débonnaire de son compagnon. Avec elle, Shane MacGowan est retourné à Tipperary, au cœur de l’Irlande de sa jeunesse, où visiblement il mène sa vie au rythme qu’il entend, entre glandouille, bitures et contemplation béate des vertes plaines sur lesquelles il courait étant gamin. Désormais ses jambes le portent difficilement, mais qu’importe, il n’a jamais aimé le sport.

Shane, beau comme un camion avec ses nouvelles dents.

Dans le livre A Drink With Shane, il s’entretient longuement avec Victoria Mary Clarke. Et malgré les excès, Shane a une mémoire d’éléphant : le récit de son enfance fourmille de détails désopilants qu’il prend un plaisir évident à énoncer. Une partie du mystère s’éclaircit alors : MacGowan vit dans la nostalgie de ses premières années, et son comportement ingérable lui est probablement dicté par le môme de six ans qu’il fut et qui ne l’a jamais quitté. Une attitude de sale gosse insoumis et inconscient qui rebute autant qu’elle fascine, mais qui n’a rien à voir avec un quelconque statut de rock star idolâtrée genre Jim Morrison. Pas d’arrogance ou de fierté mal placée chez MacGowan, juste un appétit hédoniste et un refus de céder aux exigences de la réalité, qu’il défit encore aujourd’hui en repoussant l’issue fatale malgré un train de vie kamikaze. Terminons avec une dernière pépite des Pogues, un morceau aux accents orientaux tiré de leur troisième album, beau à faire danser les morts : Turkish Song Of The Damned.

 

TITRE : THE POGUES - TURKISH SONG OF THE DAMNED

En haut : James Fearnley, Jem Finner, Spider Stacy, Andrew Ranken. En bas : Shane MacGowan et Cait O'Riordan


Quelques références :

 

Des bouquins :

"A Drink With Shane MacGowan" - Livre d'entretiens entre le chanteur et sa compagne, Victoria Mary Clarke (livre en anglais)

"Shane MacGowan : London Irish Punk Life & Music" - de Joe Merrick (livre en anglais)

"Here Comes Everybody" - Excellent bouquin de James Fearnley, accordéoniste des Pogues (livre en anglais)

"The Dark Stuff" (titre français "L'envers du rock") chez Austral, recueil d'articles de Nick Kent

 

Des albums :

Red Roses For Me - The Pogues

Rum, Sodomy & The Lash - The Pogues

If I Should Fall From Grace With God - The Pogues

Hell's Ditch - The Pogues

The Snake - Shane MacGowan & The Popes

Seven Drunken Nights - The Dubliners

Brendan Behan Sings Irish Folksongs and Ballads - Brendan Behan

The Clash - The Clash

Give'Em Enough Rope - The Clash

My Aim Is True - Elvis Costello

This Year's Model - Elvis Costello

 

Des films :

Le Vent se Lève de Ken Loach

Bloody Sunday de Paul Greengrass

 

Remerciement spécial :

Merci à mon ami Jeff Caboche, très grand fan des Pogues qui m'a beaucoup aidé pour ce texte.

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