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[CHRO] Jake Xerxes Fussell - What in the Natural World

[Folk/Blues archéologique]
Peu de musiciens contemporains peuvent se permettre de réinterpréter à ce point des compositions aussi anciennes sans consterner. En écoutant cet album, effectivement, on ne maugrée pas jusqu'à nous rendre malade, et on n'insulte aucune mère. Ici, les réinterprétations de Jake Xerxes Fussell sont des recompositions passionnées et respectueuses : à défaut de les défigurer ou de les relooker bêtement, il leur donne un nouveau souffle. De la même manière que les grands titres de musique traditionnelle se construisent à partir de différentes sources, et évoluent sur de nombreuses générations.

© Brad Bunyea

Son érudition musicale, il la tient de son père, folkloriste et photographe. Dès son jeune âge, il l'emmena à travers le Sud-Est des Etats-Unis d'Amérique (dans les profondeurs de l'Alabama, des régions indiennes de l'Oklahoma - et tout autour de son état de naissance, la Géorgie) étudier et sauvegarder les musiques vernaculaires qui témoignent de l'histoire de son pays, en son cœur, dans ses territoires délaissés et en déclin, minés par la corruption, la criminalité et la pauvreté. Assistant émerveillé à l'enregistrement de morceaux de blues et de old-time joués par des musiciens du cru, en compagnie d'autres grands folkloristes et ethnomusicologues (Art Rosenbaum, George Mitchell), il s'évertuera à essayer de connaitre et d'apprendre toutes ces chansons et techniques différentes, vocales et instrumentales. Comme lorsqu'il entreprit un travail universitaire sur les indiens Chactas et leur pratique particulière du violon, ou comme "élève" de la maitresse du storytelling, l'incroyable blueswoman Precious Bryant, avec laquelle il a tourné et enregistré.

Son deuxième album, What in the Natural World, est un nouveau tome de ses recherches, qui prolongent celles de son père et de ses collègues, cités plus haut. Comme Billy Button, chanson qu'Art Rosenbaum lui a appris à jouer... qui, lui, l'a appris de Mary Ruth Moore, une femme travaillant à l'Université de Georgie... qui, elle, l'a apprise de son père, tiré de son répertoire de chansons traditionnelles qu'il jouait au coin du feu, au début du siècle dernier, dans le nord de la Géorgie. Après recherche, Jake Xerxes (oui c'est vraiment son deuxième prénom - on n'est pas ses parents donc on n'a rien à dire là-dessus) avance qu'elle provient probablement de minstrel shows du XIXème siècle, d'où l'absurdité et le côté comique des paroles.

C'est un aspect qu'il semble apprécier, cette légèreté, et c'est même la caractéristique principale de cet album. Comme sur le tube de l'album, au titre bien trop long et au contenu plein de non-sens, "Have you ever seen peaches growing on a sweet potato vine ?" (à écouter ci-dessus). Elle lui rappelle tout ce qu'il connait de la Géorgie : "avec ses pêches et ses patates douces"... belle analyse de cet Etat. Cette chanson d'un musicien nommé Jimmy Lee Williams, il l'a connue à travers un enregistrement de son ami folkloriste et documentariste, George Mitchell. Il explique que le côté serein qui émane de la rythmique et de la façon de jouer de la guitare est typique du sud-ouest de la Géorgie. Et c'est vrai que cette tranquillité est transmissible, il a même doublé la longueur du morceau d'origine, le laissant s'écouler lentement à la manière de son chant irrésistible, en parallèle de son jeu de guitare limpide.

Mais tout l'album n'est pas si "léger". Le titre "Furniture Man" (à écouter ci-dessus) par exemple, écrit en 1929 par Lil McClintock, à l'époque chanteur de rue, et qui, en pleine crise économique, raconte l'histoire d'un homme qui assiste impuissant à son basculement dans la pauvreté. Il se fait déposséder de tous ses meubles, son piano, son poêle, sa couette, et même de ses assiettes, par le "furniture man", un collecteur de dettes sans scrupule qu'il appelle "le diable né sans cornes". Le titre est empreint d'une atmosphère lourde, brumeuse, soutenue par une steel-guitar qui brise le cœur. Le superbe artwork de l'album, emprunté à l'artiste Roger Brown, semble d'ailleurs illustrer l'arrivée du camion du Furniture man (même si ce n'est probablement pas ça puisque cette œuvre date de 1974, mais on sait pas, et au moins ça me permet de le placer) :

De fait, chaque morceau est une plongée dans l'Amérique et son Histoire, en Géorgie évidemment (ci-dessus), du Colorado (Canyoneers - 1956) jusqu'à la Virginie (Pinnacle Mountain Silver Mine - 1981), en passant par l'Arkansas (St. Brendan's Isle - 1960), l'Alabama (Lowe Bonnie - 1930), la Caroline du Sud (Furniture Man - 1930). Ou par un poème gallois d'Idris Davis popularisé outre-atlantique par Pete Seeger (Bells of Rhymney - 1957), écrit à partir d'imageries de contes anciens, et une chanson folk (faussement) irlandaise parlant d'une île fantôme : St Brendan's Isle (1960).

Et évidemment, comment ne pas parler du morceau qui ouvre l'album, Jump For Joy (1941), du célèbre pianiste Duke Ellington (avec Ivie Anderson au chant), et son orchestre jazz qu'il réduit aux simples expressions d'une guitare, d'un piano, et de sa voix basse et chaude, lui donnant un côté mystérieux et affable. Et qu'on pourrait écouter en boucle jusqu'à la mort.

La lecture des notes qui accompagnent l'album ouvrent de nouvelles écoutes, et on se passionne pour ce travail d'archéologie. Et comme Youtube est devenu le media de préservation de ce patrimoine musical, voici une playlist avec toutes les influences de l'album (du moins, celles qu'il a dévoilé) :

Comme pour son premier album éponyme, la production est confiée à William Tyler, guitariste indie au sein de Lambchop et des Silver Jews, mais aussi musicien de génie de cette nouvelle génération folk, enfants de John Fahey et du répertoire sans fond de la musique traditionnelle américaine (l'année dernière, d'ailleurs, il sortait le très bon Modern Country). William Tyler s'attache à mettre autant en avant le bruit des cordes que leurs mélodies délicates et tranquilles, comme si nous étions en face de l'artiste. Ce son et son grain est reconnaissable, c'est aussi celui des derniers Steve Gunn et Michael Chapman, ce n'est pas un hasard, l'enregistrement est, lui aussi, le fait de Jason Meagher. En résulte alors un album folk/blues old-school mais curieusement actuel, porté par une production absolument parfaite. On appelle ça du "neo-traditional folk", faute de mieux.

Le disque en lui-même est moins enlevé que le précédent, qui, bien que plus inégal, était également plus éclatant (avec son incomparable version de Raggy Levy, un titre des Georgia Sea Island Singers de 1942, ou Pork & Beans). Ici, les morceaux sont plus intimistes, l'ambiance plus homogène et les interventions d'autres musiciens (à la steel guitar, au banjo, au piano, ou à la basse...) sont sporadiques, moins bruyantes. Nous sommes dans le calme. Dans l'écoute de l'histoire en mouvement, mais avec lenteur.

Il est temps de vieillir après tout. Alors mettez-vous dans votre fauteuil et appelez votre animal de compagnie.


Vous pouvez écouter l'album en streaming, sur Bandcamp :

 

Jake Xerxes Fussell
What in the Natural World
Paradise of Bachelors
2017

Erudition10
Action4
Rocking Chair10
8

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