Sign in / Join

[PODCAST] GRAINE DE VIOLENCE – RED HOT CHILI PEPPERS (ONE HOT MINUTE)

Les Red Hot Chili Peppers, c'est une affaire qui roule, un peu comme les cailloux de Jagger et Richards. En ce début de siècle bien entamé, les californiens sont confortablement installés dans le paysage pop comme une institution vieillissante et radoteuse. Des professionnels du rock, avec trente ans de carrière dans les pattes, de bons artisans qui ont passé l'âge de prendre des risques. Plus grand chose à voir avec la bande de branquignoles fendards qu'ils furent pendant les 80's, des garnements borderline, toujours à flirter avec leurs propres limites, quitte à les franchir régulièrement.

Du délire initial, il ne reste plus grand chose, et si les fans historiques ne manqueront pas de hurler à la trahison, il semble que cette transition spectaculaire ne soit pas uniquement le fruit d'une concession commerciale. Durant les années 90, après le succès gigantesque de Blood Sugar Sex Magik, les Red Hot Chili Peppers sont au fond du trou, incapables de gérer raisonnablement cette nouvelle popularité.
A ce moment-là, le changement n'est pas simplement souhaitable, il est une condition de survie. C'est ce que va illustrer en 1995 l'album One Hot Minute, disque malade et viscéral, explosif et effrayant, qui marquera la fin d'une ère chaotique et le début d'une retraite post-traumatique pour les poivrons sautillants.


TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers - Pretty Little Ditty

Contrairement au vin, le rockeur ne s’améliore pas forcément avec l’âge.  Et c’est pas Pete Towshend qui viendra dire le contraire, lui qui, à la fin des années soixante, avait décrété qu’il préférait mourir plutôt que vieillir, cinquante ans avant de devenir le vieux con tant redouté. On les a connus, les gâteux qui racontent les mêmes sornettes à chaque album,  les virtuoses qui ont laissé tomber leurs instruments, les anciens punks énervés qui finissent comme les pires réactionnaires. Non pas que le rock troisième âge n’ait pas lieu d’être : la dignité d’un Léonard Cohen, la sagesse d’un Neil Young ou la folie créatrice d’un Scott Walker enrichissent indéniablement le paysage.  Mais il faut bien reconnaître que souvent, le temps ne laisse pas le génie intact, et surtout que le public se montre rarement indulgent avec ses idoles vieillissantes. Prenez les Red Hot Chili Peppers : ils n’ont certes pas atteint un âge canonique, et pourtant ça fait presque vingt ans que l’intelligentsia rock les considère comme finis, foutus, perdus pour la cause. Avec Californication en 1999, ils avaient définitivement  franchi la ligne rouge pour devenir l’un des grands représentants du « son pop/rock » cher à RTL2. Parce que les californiens assumaient davantage leurs pulsions mélodiques, parce que le chanteur Anthony Kiedis s’achetait une rédemption en abandonnant son rap lubrique, parce que peu à peu le funk laissait sa place à la pop, les Red Hot se sont transformés en groupe à midinettes. Un renoncement, une trahison qui restera à jamais en travers de la gorge des fans historique. En bon snob de la pop music, l’évocation de ces blancs-becs du funk rock ne me fait plus grand-chose, même si la nostalgie m’empêchera toujours de cracher sur Californication et By The Way, vestiges de mon adolescence. J’ai arrêté les frais à Stadium Arcadium, double album interminable et exempt de toute audace.

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers - Funky Monks

Mais alors pourquoi faire une émission sur les Red Hot Chili Peppers, pour chialer sur une époque révolue ? Pour décrire complaisamment la fadeur d’une fin de carrière guère passionnante ? Sûrement pas. Ce qui va nous intéresser ici, c’est la transition turbulente qu’opéra le groupe entre son âge d’or et sa retraite pantouflarde. On sépare bien souvent la carrière des Red Hot en deux parties, la première, qui va des débuts bordéliques jusqu’au triomphe de Blood Sugar Sex Magik en 1992, et la seconde, qui démarre en 99 avec Californication, et qui correspondrait donc, selon les plus radicalisés, à l’anéantissement des Red Hot originels, un sacrilège, une concession commerciale impardonnable. La majeure partie des années 90 voit les Red Hot traverser le désert dans une quasi indifférence, et pourtant il y a bien un album qui est sorti durant ces sept années de galère. Un album dont on ne parle jamais, nommé One Hot Minute, un disque étrange que les connaisseurs font semblant d’ignorer de toutes leurs forces. Sorti en 1995, soit 3 ans après les succès de Give It Away et Under The Bridge, One Hot Minute eu un accueil décevant, certains refusant de lui accorder le moindre crédit sous prétexte que John Frusciante, le guitariste virtuose des deux albums précédents s’était fait la malle. Plus bizarre encore, le groupe lui-même l’élude comme un mauvais souvenir : pas un extrait de One Hot Minute pendant leurs nombreux concerts, pas une mention en interview, comme s’il n’avait jamais existé. Presque par accident, One Hot Minute est un album qui met le doigt là où ça fait mal, obligeant ses créateurs à se confronter à une réalité peu reluisante et à opérer la mutation artistique tant décriée des élites mélomaniaques. Plus qu’un album de transition, il s’agit d’une œuvre de rupture, primordiale pour comprendre l’évolution de ces garnements white-trash en professionnels du rock-business. One Hot Minute ne vous fera pas enflammer le dance-floor, et ne vous donnera pas le sourire aux lèvres : il a sa carte d’adhérent au club des albums malades, de ceux qui ne se laissent pas découvrir en une écoute superficielle. La galette s’ouvre sur Warped, un hard-rock viscéral et ténébreux, un choix plus que curieux pour un premier single promotionnel.

Les premiers mots, fredonnés par un Kiedis en pleine descente de valium, annonce la couleur sans détour ; la bonne humeur proverbiale des Red Hot est ici pulvérisée par des obsessions chimiques et suicidaires.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS - WARPED

Indubitablement, quelque chose avait changé dans le son des Red Hot. Même si le groupe a conservé l’énergie qui embrasait des morceaux comme Give It Away, celle-ci n’est plus animée par la même joie insouciante, l’esprit festif est porté disparu. Quatre ans auparavant, Anthony Kiedis faisait son mea culpa d’ex-junkie avec Under The Bridge, laissant croire que la drogue appartenait au passé, mais ce Warped malsain venait ruiner tous les efforts d’abstinence. L’ouverture de One Hot Minute annonce d’emblée que la renaissance christique n’a pas eu lieu, que le triomphe public et commercial n’aura pas soigné les Red Hot de leurs addictions.

Kiedis dans le clip du tube planétaire Under The Bridge. Promis, les drogues c'est fini.

Fond musical : Red Hot Chili Peppers – Blood Sugar Sex Magik

En plus de ce message déprimant et brutalement honnête, une image à la fin du clip de Warped va énerver un paquet de fans à la virilité fragile. Ce baiser qu’échangent Anthony Kiedis et le nouveau guitariste Dave Navarro sera le symbole d’une impardonnable trahison. Remplacer le génie John Frusciante par cet ersatz efféminé aux riffs plus proches d’Alice In Chains que de Funkadelic était déjà une provocation, mais cette galoche est carrément un affront. Pourtant, cette séquence gentiment homo-érotique était censée venir attendrir un clip sordide, cousin éloigné du Hellraiser de Clive Barker. On y trouve tout un arsenal SM, cuir, clou et fouets à volonté, tandis que les Red Hot, littéralement enchaînés, s’infligent leur propre punition. On croirait des esclaves à la solde du show-business, des clowns tristes qu’on sommerait d’amuser la galerie en leur collant un flingue sur la tempe.

Ah c'était bien la peine d'en faire une polémique !

Pour les fans, le tableau est beaucoup trop sinistre, à peine sauvé par les deux singles suivants, les plus amicaux Aeroplane et My Friends. Non, les Red Hot ne sont plus les mêmes, ils sont dépossédés, défigurés, et le coupable est tout trouvé : c’est ce fouteur de merde de Dave Navarro, qui ferait mieux de retourner gratter avec Jane’s Addiction et de rendre sa place au dieu Frusciante. Et puis d’ailleurs, où est passé John Frusciante ? Pourquoi s’est-il barré au moment où le groupe atteignait le sommet ? Et bien, précisément parce que le succès le terrifiait. Frusciante n’était qu’un môme lorsqu’il a intégré le gang le plus exhibitionniste de L.A., réalisant un rêve répandu, à savoir devenir une rock star. Mais quelques années après la consécration, il en était réduit à trainer sa silhouette rachitique dans des squats où personne ne le reconnaissait même plus, désormais camé parmi les camés. Entre deux shoots, il trouvera le moyen d’enregistrer son premier opus solo dans des conditions plus que rustiques, le résultat étant une confession d’écorché vif autrement plus difficile d’accès que One Hot Minute.

EXTRAIT : JOHN FRUSCIANTE - UNTITLED #5

John Frusciante en 1994. Avec un p'tit air de Syd Barrett. Ce qui n'est jamais bon signe.

La déchéance tragique du jeune virtuose vint réveiller de vieux démons, ou plutôt de vieux fantômes. Si Frusciante avait intégré la bande en 1988, c’était pour remplacer Hillel Slovak, le guitariste historique des Red Hot Chili Peppers, victime d’une overdose mortelle dans la grande tradition perpétrée par les Who, Led Zeppelin ou autres New York Dolls.  A l’époque les Red Hot n’étaient que des gamins fêtards surtout connus pour foutre un boucan monstre sur scène. La seule chose qui venait réellement contraster avec leur attitude de morveux irresponsables était le jeu de basse extraordinaire de Flea, un groove inventif et haletant exécuté avec une endurance surhumaine, qui piochait équitablement entre punk, funk et jazz. Les Red Hot originels étaient l’équivalent musical de cet ado brillant mais turbulent, défiant l’autorité par plaisir, séchant les cours pour fumer de la skunk dans les chiottes du collège et n’ayant pour seule ambition que de perdre sa virginité avant tout le monde. Avant que les premiers drames n’accablent leur carrière, il ne fut jamais question pour les Red Hot Chili Peppers de prendre leur musique au sérieux.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS - ME & MY FRIENDS

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers – Apache Rose Peacock

En 1988, soit quelques années avant la consécration, la mort précoce d’Hillel Slovak fut digne des punitions divines

Les Red Hot pendant les 80's : Jack Irons, Hillel Slovak, Kiedis et Flea

de la mythologie grecque. Conséquence immédiate, le batteur Jack Irons sombre dans la dépression nerveuse et abandonne son poste. Le split semblait inévitable, mais c’est pourtant l’exact inverse qui est arrivé. Sans la mort de Slovak, John Frusciante et le batteur Chad Smith n’auraient probablement jamais intégré la formation, et les Red Hot Chili Peppers ne seraient jamais devenus le phénomène international que l’on connait aujourd’hui. Avec Chad Smith, Flea trouvait une assise rythmique à la hauteur de son génie. Kiedis, chanteur plutôt limité, réinventait ses vocalises et son phrasé grâce aux riffs enivrants de son nouveau grand pote John Frusciante, surdoué insolent et inspiré. Le garage funk bordélique des débuts se muait en une musique plus écrite et inspirée, toujours aussi énergique mais également beaucoup plus fluide qu’auparavant. C’est cette alchimie formidable, l’une des plus remarquables des années 90, qui sera à l’origine du blockbuster planétaire Blood Sugar Sex Magik, un album dont la musicalité complexe est rendue très accessible par le panache des interprètes. C’est cette formation qui sera la plus adorée des fans, ceux-là même qui dégueuleront sur One Hot Minute, album abrasif et maussade qui venait trahir la coolitude du précédent.

A bien des égards, on peut sans doute considérer Blood Sugar Sex Magik comme le point culminant de la carrière des Red Hot. Le grand public découvrait alors quatre branleurs californiens sympathiques et un peu fêlés par l’intermédiaire du clip génial de Give It Away, morceau anthologique qui réalise l’exploit de scotcher l’auditeur en dix secondes chrono.

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers – Give It Away

Les Red Hot en 1991, époque du triomphe : Chad Smith, Kiedis, Flea, Frusciante

L’espace d’un instant, le morceau fut l’objet d’un malentendu, accusé par je ne sais quel bigot de promouvoir l’ecstasy. Mais dans l’ensemble, les Red Hot s’étaient rachetés une conduite. La priorité était toujours au funk débridé et les textes de Kiedis étaient toujours un peu graveleux, mais cette provoc’ bon enfant plaisait au public, bousculé juste ce qu’il faut dans son confort pour être tenu en haleine sans s’offenser. Cela grâce à un équilibre parfait, les textes torrides et un brin macho étant naturellement contrebalancés par des balades très sensibles. Kiedis veut casser son image d’ado attardé en pleine montée de libido, alors il sort le grand jeu en se livrant sur ses romances brisées. Dans Could Have Lied par exemple, l’ex-queutard raconte comment Sinead O’Connor lui a mis le cœur en miettes. Mais la balade dont tout le monde se rappelle est évidemment Under The Bridge, une confession d’ancien camé qui semble jurer qu’on ne l’y reprendra plus jamais. Le final éblouissant met en avant des chœurs fantastiques orchestrés par  John Frusciante, un grand moment de rédemption musicale. Blood Sugar Sex Magik est le nouveau départ d’un groupe en voie de sobriété persuadé que le plus dur est à présent derrière eux. Comme pour refermer cette parenthèse douloureuse, le disque contient un hommage à Hillel Slovak, l’excellent My Lovely Man.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS – MY LOVELY MAN

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers – Coffee Shop

Hillel Slovak

Mais après le succès monstre de Blood Sugar, voilà que John Frusciante dévalait la même pente glissante qu’Hillel Slovak. En 1992, à quelques minutes d’un concert au Japon, il déposa son instrument et mit les voiles : il ne réapparaîtra que sept ans après pour Californication. Après quelques tergiversations, les Red Hot embauchèrent Dave Navarro, ancien membre de Jane’s Addiction qui semblait plus sortir d’un bouquin d’Anne Rice que d’un groupe adoubé par le pape de la funk Georges Clinton. Immédiatement, l’idée du jeu agressif et très grunge de Navarro au sein des morceaux des Red Hot révulsa le public, qui considéra un peu vite qu’aucune cohésion n’existait entre les musiciens de cette nouvelle formation. Il est vrai que Navarro eut du mal à adopter la dynamique du groupe. Contrairement à la majorité des groupes pop, les Red Hot ne brodent pas des arrangements autour des compositions du chanteur : les chansons naissent de bœufs, et tous  les musiciens sont crédités à la composition. Du coup le processus de composition fut beaucoup plus laborieux qu’à l’accoutumée. Navarro peine à s’intégrer, et Anthony Kiedis ne trouve pas grand-chose à écrire sur cette musique brutale et torturée. A l’époque de Frusciante, tout coulait de source et tout était envisageable. Mais à présent, la création n’était plus une partie de plaisir, c’était un exercice violent et exténuant. Pour paraphraser Dylan, les musiciens ont saigné sur les chansons, et c’est bien cela qu’on entend dans One Hot Minute : des morceaux sombres et imprévisibles, accouchés dans la douleur par des rock stars qui ne parviennent plus à dissimuler leur malaise.

One Hot Minute détonne dans la discographie des californiens parce qu’il s’agit d’un album monstrueux qui échappe au contrôle de ses créateurs. Le groupe lui-même était le fruit d’une longue mutation. En plus de dix ans d’existence, la formation avait été amputée de nombreux membres, les batteurs et les guitaristes se sont succédés comme autant de greffes qui n’ont pas pris. En 1993, Dave Navarro venait compléter le line-up et la créature était prête à s’éveiller.

Citation Frankenstein : « it’s alive »

Le public s’est rué sur One Hot Minute en espérant retrouver la magie d’antan, mais les Red Hot furent bien incapables de la recréer. Car finalement, leur style était un sacré bordel, le groupe brassant des tonnes d’influences et de styles musicaux. Les Red Hot se voulaient funky et punk, mais MTV les avait transformés en idole de la pop music. La crise d’identité n’était pas qu’artistique, elle concernait aussi la personnalité du groupe. Un jour, c’était des junkies vulgaires et nihilistes façons Guns N Roses, le lendemain des hippies qui vouent un culte au sexe et à l’amitié. C’est aussi ce qui les rendait attachants, cette image d’ados attardés et irresponsables qui ne prenaient rien au premier degré. Mais à présent, ils avaient 30 ans, et ils devaient dealer avec la réalité. Les amitiés ne durent pas toujours, et le sexe n’empêche ni les conflits ni les séparations. Le succès n’était pas la clé du bonheur, au contraire, c’est de lui que venaient les emmerdes. Les Red Hot Chili Peppers étaient devenus une grosse machine que tout le monde attendait au tournant. Désormais il y avait une demande, il fallait fidéliser l’auditeur et se forcer à sourire. Si One Hot Minute parvient à certains moments à donner l’illusion d’une musique festive, celle-ci ne dure jamais très longtemps. La chanson Coffee Shop, par exemple, serait un hit single parfait et typique du groupe, mais le morceau est si rapide et si bruyant qu’il en devient effrayant pour l’auditeur non-averti. Warped est porté par un riff mortel déclencheur de pogos, mais Anthony Kiedis noircit le tableau en racontant sa descente aux enfers dans un style bizarrement proche de Black Sabbath. Même la très connue Aeroplane contient ses moments de désespoir incurable. One Big Mob est encore plus déstabilisante : elle commence comme une ode à la camaraderie chantée par des supporters survoltés avant d’être brusquement coupée par un long pont dépressif qui fait étrangement écho à l’album Berlin, le monument sordide de Lou Reed.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS – ONE BIG MOB

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers - Transcending

Dave Navarro

On pourrait vite déduire que le déprimé Navarro en aura profité pour vampiriser les joyeux drilles californiens, mais ce serait un peu vite oublier l’état de déliquescence morale des membres fondateurs des Red Hot Chili Peppers. Tout d’abord Anthony Kiedis, ex-héroïnomane refroidit par le décès de son meilleur ami, qui retombe dans ses travers après qu’un dentiste eut la bonne idée de l’anesthésier au valium. A peine le produit injecté, il retrouve cette euphorie exquise des premiers shoots et enterre illico six années d’abstinence. Faut dire que la drogue fait presque partie de son ADN : son père était un dealer bien connu dans le vaste monde hollywoodien. Commencent alors plusieurs mois de défonce clandestine, Kiedis se cachant du groupe et de son entourage pour s’envoyer de la coke, de l’héro, du crack et tout ce que peut lui fournir le dealeur du coin. Bien sûr, lorsqu’il s’agit de commencer à rédiger les paroles du successeur de Blood Sugar, c’est le trou noir.

Kiedis n’était pas un grand auteur mais son style délirant et léger convenait bien à la musique des Chili Peppers. Kiedis avait l’habitude d’écrire sur ses potes ou sur ses histoires de cul, il avait également pondu quelques textes adorablement naïfs sur la paix, la tolérance, la nature et les animaux. Mais l’horizon s’obscurcissait, et Kiedis n’avait plus vraiment envie de rigoler. Il vivait avec le poids du mensonge, angoissé à l’idée que sa rechute ne soit révélée. La culpabilité l’accablait. Il avait juré sur la tombe d’Hillel qu’il ne se laisserait plus jamais avoir par la dope, et maintenant il avait trahit sa promesse. Qui avait envie d’entendre un constat d’échec aussi sinistre de la part du groupe de rock le plus fun de toute l’Amérique ? Sûrement pas les fans que Give It Away avait conquis.

Alors qu’Anthony Kiedis est perdu dans sa procrastination, Flea prend l’initiative de rédiger quelques paroles. Si le bassiste est une composante essentielle du groupe, c’est la première fois qu’il s’essaie à l’écriture, et son apport va profondément impacter l’album. Dave Navarro, à qui on a beaucoup reproché la noirceur de One Hot Minute, assure que le disque doit plus à l’énergie créative de Flea qu’à ses propres riffs de guitare heavy. Flea est un drôle d’énergumène. Né Michael Balzary, il tient son surnom, qui signifie « puce » en anglais, de son tempérament hyperactif. Son adolescence fut l’occasion de faire toutes les conneries possibles et imaginables, c’est un adepte des défis débiles et dangereux façon Jackass. Mais le garçon n’a rien d’un écervelé, c’est un mélomane passionné qui dès son enfance a démontré un talent musical hors-norme. Fan de Chet Baker et de Miles Davis, il fut un trompettiste accompli avant de devenir l’un des plus célèbres bassistes de la planète. C’est un peu lui, la mascotte des Red Hot Chili Peppers, celui qui symbolise le mieux l’image que le groupe voudrait dégager : celle d’adorables garnements un peu cramés qui revendiquent une attitude peace & love et ne crachent ni sur les groupies ni sur la drogue récréative. Pourtant le visage qu’il montre sur One Hot Minute n’est pas celui d’un boute-en-train. Bien sûr, il a lui aussi très mal vécu le départ dramatique de John Frusciante. Les tournées épuisantes et son divorce ont fait le reste : au milieu des années quatre-vingt dix, Flea navigue entre la fatigue chronique et la bonne vieille dépression nerveuse.

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers – Deep Kick

A la fin du titre Deep Kick, on entend le bassiste défier les règles harmoniques en chantant d’une voix mal-assurée et quasiment tremblante les souvenirs de ses années folles, celles où lui et Kiedis faisaient les quatre-cent coups et n’avaient pas à se soucier des conséquences. Les passages chantés de Flea sont de loin les moments les plus incongrus de One Hot Minute. Impossible de ne pas mentionner l’intermède Pea, petite chansonnette branlante où, seul avec sa basse, Michael Balzary rappelle qu’avant d’être une rock-star, il a été un freak solitaire, un original malmené et rejeté par les brutes du collège. Ces deux minuscules minutes de tragi-comédie sont probablement les plus chelous de toute la discographie des californiens.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS - PEA

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers - Transcending

C’est également Flea qui a écrit le dernier morceau de l’album, une ballade zen subitement interrompue au bout de trois minutes par une guitare fuzz de bourrin. Le final chaotique de Transcending est un assez phénoménal instant de bravoure. On y entend Kiedis hurler à plein poumons, comme un ivrogne qui viendrait de se faire éjecter du seul rade qui l’accueillait encore. Cette explosion finale qui voit le chanteur maudire le monde entier paraît inévitable à l’écoute de One Hot Minute. Tout l’album semble être au bord de la crise de nerf, pourquoi ne finirait-il pas par y céder ?

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers -  My Friends

Flea et River Phoenix

Flea avait écrit ce titre cathartique pour exorciser son chagrin suite à la perte de l’un de ses meilleurs amis. River Phoenix n’avait que vingt-trois ans et était en passe de devenir l’un des acteurs les plus puissants d’Hollywood lorsqu’il mourut subitement. Flea était avec lui, cette nuit d’Halloween de l’année 1993, ils faisaient la bringue au Viper’s Room, la boîte tenue par Johnny Depp, entourés de tout plein d’autres jeunes stars comme eux, des gamins qui se sentaient invulnérables depuis qu’ils avaient forcé les portes d’Hollywood. Alors que Flea était occupé à boeufer sur scène avec Johnny Depp, il aperçu River se diriger vers la sortie du club, et à sa démarche titubante, il comprit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond. Quelques minutes plus tard, River Phoenix était mort d’une overdose de cocaïne et de morphine, il n’y avait plus rien à sauver. Tout le monde savait bien que River filait un mauvais coton, mais en même temps, c’était plus ou moins le cas de toutes les jeunes idoles américaines durant les années quatre-vingt dix. Cette décennie a cela de comparable avec les années soixante-dix : avec l’arrivée de Nirvana, c’était une période de renouveau pour le rock’n’roll, la naissance d’une scène underground terriblement excitante qui venait venger les oreilles sensibles de toutes les horreurs des eighties. Les étoiles montantes du cinéma, comme les frères Phoenix et Johnny Depp, se sentaient proches de ce mouvement grunge, de sa violence politique et de son éthique artistique. Mais, comme pour le punk à la fin des seventies, la fête a rapidement dégénéré.

Flea et Kurt Cobain

Ce qui était à la base une initiative purement musicale fut assez vite gangréné par les tabloïds. La rage subversive et bien réelle d’une génération entière perdit toute sa substance, MTV engloutissait les marginaux, rebelles et autres poètes, pour recracher de bons petits soldats obéissants. Kurt Cobain fut le symbole de ce sacrifice mercantile. Ce pauvre type qui avait décroché le jackpot en consacrant sa vie au rock’n’roll n’avait que trop bien compris qu’au fond, il ne contrôlait rien. La moindre de ses frasques se retrouverait en prime time et son sort serait confié à un jury populaire lobotomisé. Lorsqu’il se suicide en avril 1994, le choc atteint le camp des Red Hot Chili Peppers. Tout comme le chanteur de Nirvana, les californiens n’ont plus de contrôle sur leur image, ils ont des gros problèmes de drogue et sont incapables de gérer leur succès soudain. La prise de conscience est générale : à la même époque, R.E.M. sortait Monster, un album comparable à One Hot Minute, une œuvre âpre qui tranchait avec le reste de leur discographie et semblait faire le point sur cette période délétère. L’album était un hommage à River Phoenix et contenait une chanson sur le regretté Kurt. Dans One Hot Minute, c’est le titre Tearjerker qui rend hommage au guitariste à chemise de bûcheron.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS - TEARJERKER

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers - Warped

A sa sortie, One Hot Minute fut donc accueillit tièdement, surtout par les fans déçus de ne pas avoir eu droit à un Blood Sugar Sex Magik 2. Le disque vendit deux fois moins que son prédécesseur. Les Red Hot auraient pu sauver les meubles en le défendant sur scène, mais même les concerts se sont avérés décevants. Pourtant impressionnant en live, le groupe semblait peu concerné, exécutant le taf comme de bons professionnels mais sans passion. Au bout de quelques dates, Kiedis se blesse après un spectaculaire salto raté, puis pour couronner le tout, il se bousille le bras dans un accident de moto. La tournée est drastiquement réduite à quelques représentations à droite à gauche et se termine dans l’indifférence générale. Après, c’est le néant. Omniprésents sur les ondes pendant trois bonnes années, les Red Hot s’évaporent comme un vulgaire effet de mode. Le monde est passé à la brit-pop, les Chili Peppers sont désormais des dinosaures d’un autre temps, des has-been qui se sont brûlés les ailes en ne respectant pas la loi de l’offre et de la demande.

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers - Walkabout

Les Red Hot en 1999, avec un John Frusciante tout neuf

A la toute fin du XXe siècle, une nouvelle génération de mômes les découvre avec Californication, un album impeccable ou rien ne dépasse, un savant équilibre de pop entrainante, de funk pas trop bruyant, de rock’n’roll bon-enfant et de grandes ballades rédemptrices. Le miraculé John Frusciante faisait son retour parmi les vivants et offrait aux Red Hot une deuxième chance avec cette collection de tubes qui se gravirent dans les mémoires. La perfection radiophonique par des musiciens recyclés : ils boivent de la tisane, bouffent du quinoa et font du yoga. Alors les Chili Peppers ont-ils vendu leur âme ? Disons plutôt qu’ils ont fait le nécessaire pour rester en vie. Mine de rien, la carrière des Red Hot Chili Peppers, ces sympathiques trublions, est une longue succession de tragédies dont le récit pourrait faire office de scénario pour une suite de Requiem For A Dream. En cela, One Hot Minute est un précieux témoignage musical d’une période désenchantée: c’est l’explosion d’une bande de potes arrivés au bout de leurs limites. Les Red Hot étaient tristes, lessivés, intoxiqués, et ils ont sorti l’album le plus gonzo de leur discographie : un disque qui ne ment pas, un disque qui tape là où ça fait mal. Sur Warped, le morceau d’ouverture, il y a une phrase qui résume bien le malaise :

Extrait du clip très SM de Warped

« Please don’t look too close at me / You might not like what you see »

« Ne me regarde pas de trop près, tu risques de ne pas aimer ce que tu vas y voir »

Musique de fond : Red Hot Chili Peppers – Sir Psycho Sexy

En prenant le contre-point de Blood Sugar Sex Magik, One Hot Minute a déstabilisé et a bien faillit coûter la carrière du groupe californien, par conséquent c’est un disque totalement sous-évalué. Car même en omettant toutes les circonstances de sa production, même en ignorant le contexte et les paroles désespérées, ça reste une sacrée compilation de chansons rock sévèrement burnées, remplies jusqu’à la gueule de riffs assassins, de rythmes hallucinés, de breaks monstrueux et de grooves diaboliques. Une œuvre grandiose et apocalyptique, comme tous les disques malades se doivent d’être.

Parmi les treize titres chaotiques de One Hot Minute, l’un d’entre eux sonne comme un hymne à la liberté dévastateur. Shallow Be Thy Game est l’un des morceaux les plus hard du groupe, un rock lourd et sans merci qui milite pour une vie dénuée d’aliénation et de dépendance. C’est le titre le plus violemment positif de One Hot Minute. C’est un manifeste brûlant qui pourrait parler de religion, de drogues ou de showbiz, une magnifique émancipation qui scie les barreaux et défonce les murs des prisons mentales. C’est avec ce morceau que s’achève cette émission, dont vous pourrez retrouver le texte et le podcast sur le site Chicâne Magazine. Pour connaître l’actualité de l’émission, rejoignez-moi sur la page facebook. C’était Graine de Violence, à bientôt.

TITRE : RED HOT CHILI PEPPERS - SHALLOW BE THY GAME

 

Les Red Hot avec Dave Navarro, une famille super équilibrée

 


Quelques références…

 

Livres :

Scar Tissue, autobiographie d’Anthony Kiedis

An Oral/Visual Story By The Red Hot Chili Peppers de Brendan Mullen

Ma discothèque Idéale de Philippe Manœuvre

Disques :

Red Hot Chili Peppers – Mother’s Milk (1989)

Red Hot Chili Peppers – Blood Sugar Sex Magik (1991)

Red Hot Chili Peppers – One Hot Minute (1995)

John Frusciante – Usually Just a T-Shirt (1994)

Jane’s Addiction – Ritual de los Habitual (1990)

Nirvana – In Utero (1993)

R.E.M. – Monster (1994)

 

Un doc :

Red Hot Chili Peppers : Funky Monks, de Gavin Bowden

 

Leave a reply