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[PODCAST] Graine de Violence - Johnny Thunders & le Punk New Yorkais

Non, le mouvement punk n'est pas né à Londres, mais bien à New York. C'est au milieu des années 70 qu'une formidable émulation anime la ville, des clubs comme le CBGB's ou le Max's Kansas City proposent chaque soir les prestations sidérantes des Ramones, du Patti Smith Group, de Television ou des Voidoids... Des groupes qui se distinguent plus par leur originalité que par leur virtuosité technique : leur musique est violente, épique, poétique, comique, anticonformiste. A l'origine de cet élan créatif, on retrouve les inénarrables New York Dolls et leur guitariste intrépide, Johnny Thunders. Son parcours chaotique et tragique est la parfaite illustration du punk : une épopée impitoyable et sonique où il ne fait pas bon vieillir.

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Musique de fond : New York Dolls - Lonely Planet Boy

Johnny Thunders, en 1978, savait déjà comment ça allait se finir...

Le 21 avril 1991, dans une piteuse chambre d’un hôtel paumé en Nouvelle Orléans, la police découvre au milieu d’un tas d’immondices un homme au teint verdâtre inanimé dont le corps émacié, rachitique, nage dans son Perfecto. Willy DeVille, guitariste dans la grande tradition des clones héroïnomanes de Keith Richards qui s’est installé en Louisiane par amour du blues, vit juste en face du bouge en question. Il est le témoin privilégié d’un spectacle sinistre et bruyant. Des voitures s’accumulent autour du bâtiment, avec sirènes hurlantes et gyrophares, et un tas de flics, d’urgentistes et de pompiers s’affolent alors qu’il est déjà trop tard. Beaucoup trop tard. La rigidité cadavérique du pauvre type est tellement avancée que sur la civière, son corps est en forme de U, ce qui confère une dimension grotesque à la scène particulièrement sordide. De Ville se dit qu’il s’agit probablement d’un vieux qui a cané dans l’oubli général et dont l’odeur de pourriture a dû importuner le voisinage. En vérité il s’agit d’un confrère rock’n’roll, un type qu’il a bien connu une quinzaine d’année auparavant quand il débutait sa carrière à New York. C’est John Genzale, alias Johnny Thunders, qui vient finalement de rendre l’âme après de longues années de spéculations morbides.

Il avait trente-huit ans, ce qui est jeune pour le commun des mortels, et pourtant il a déjoué tous les pronostics vitaux des spécialistes du punk, des amateurs du stupre et autres voyeurs déviants qui n’ont pas le courage de s’enfoncer eux même une aiguille dans le bras.

Johnny Thunders. Le punk définitif, c’est lui, agressif, nihiliste, irresponsable, dangereux, fragile et éphémère. Son histoire, c’est celle d’un courant musical mort-né, d’un mouvement utopique et suicidaire qui a fait trembler le monde pendant quelques instants avant de partir en fumée, comme si tout ça n’avait jamais existé. Le rock-critic Nick Kent a vécu de très près cette période démentielle au point d’y laisser quelques plumes. Ex-compagnon de défonce de Thunders, Kent a logiquement un souvenir morose du guitariste punk :

The Dark Stuff par Nick Kent, grande source d'inspiration pour GDV !

«  He was always a lively guy to be around and he always had this geniunely classy way of carrying himself like he saw himself as the Prince of the Streets or something equally grand. He was a fearless little motherfucker and he was never boring, but the guy was also self-centred and spoilt rotten and he made himself a loser by buying into the myth that if you’re a rock’n’roll star you’re automatically absolved of having to confront the consequences of your actions »

« C’était un type plutôt marrant à fréquenter, qui avait cette manière authentiquement classe de se trimballer, un peu comme s’il se prenait pour un prince de la rue. Un petit empaffé qui n’avait peur de rien et avec qui on ne s’ennuyait jamais, mais aussi un enfant gâté-pourri parfaitement égocentrique, qui eut l’art de faire de lui un loser en tombant dans le panneau mythique de la rock-star qui peut tout se permettre sans avoir à supporter les conséquences de ses actes. »

Du temps de sa flamboyance, en 1977, avec son groupe The Heartbreakers, Thunders exposait déjà son système de valeur inversé, en célébrant la lose comme s'il s'agissait d'un accomplissement. Johnny Thunders arrachait l'échec aux mains de la victoire, il était né pour ça.

TITRE : JOHNNY THUNDERS & THE HEARTBREAKERS - BORN TO LOSE

Musique de fond : Johnny Thunders - Pipeline

De Johnny Thunders, l’histoire aura retenu deux groupes, les New York Dolls en 1972 et les Heartbreakers en 1976. Deux étoiles filantes dans l’univers du rock, si brèves mais historiques, de celles qui laissent une trace persistante dans la rétine. Johnny Thunders n’était capable que de ça : des coups d’éclats, des coups de génie d’une brièveté frustrante. Dans son art, Thunders n’a jamais fait preuve de constance, il réservait ça à une autre discipline beaucoup moins constructive. Et pourtant, il avait été l’un des plus remarquables guitaristes rock des années soixante-dix. Son jeu explosif est devenu un style à part entière, que beaucoup ont adopté par la suite. Thunders a ramené le rock à ses racines de caniveau, alors qu’au même moment les groupes progressifs en vogue draguaient les banquiers et les bibliothécaires. Thunders est un instinctif tourmenté, un enfant des rues impulsif ne pensant qu’à jouir des quelques joies que lui accordent l’existence : la musique, les drogues, les filles.

Johnny devant un parterre de fans en manque d'oxygène, en 1984.

Cet hédonisme ravageur aux proportions dramatiques, beaucoup pensent qu’il la doit à son père, ou plutôt à son absence. Affranchi de l’autorité paternelle, le jeune Johnny va vite s’encanailler et trainer avec des gangs, faire quelques conneries anodines et très tôt découvrir l’univers merveilleux des dealeurs. Mais grâce à Mariann, sa sœur, Johnny acquiert une autre passion, celle de la musique. Sa grande sœur est une fan de pop et en fait profiter son frangin. Johnny Thunders, encore tout gamin, rêvera sur les harmonies vocales de Don Dimucci, un compatriote italo-américain, fera des imitations saisissantes d’Elvis devant une audience charmée et ravie, et surtout, il vouera un culte aux Shangri-Las, un fabuleux groupe de filles du début des années soixante dont les chansons tantôt poignantes tantôt espiègles les plaçaient bien au-delà de la production moyenne. Leurs chansons parlent de solitude, de fugue, de séduction agressive et de sexe. Elles seront une source d’inspiration tout au long de la carrière de Thunders, qui reprendra dans son premier album solo un de leurs tubes, Great Big Kiss.

Les merveilleuses Shangri-Las

 TITRE : THE SHANGRI-LAS - GREAT BIG KISS

Musique de fond : Too Much Junkie Business - Johnny Thunders & The Heartbreakers

À la fin de l’adolescence, le cœur de Thunders est tiraillé entre ses deux hobbies favoris. Johnny voue un culte au rock’n’roll mais il est aussi un excellent joueur de base-ball. Son choix décisif, il le fait lorsque son entraineur lui demande de se couper les cheveux. Johnny Thunders n’est pas branché compromis, et il vaut mieux se pointer armé si on veut obtenir quelques chose de lui. Il n’est pas né celui qui dira à Johnny Thunders comment il doit se coiffer ou se fringuer. Comme il tient trop à sa tignasse peroxydée piquée à Ronnie Spector, il arrête le sport sur le champ. Attifé façon Gipsy, il commence à se faire remarquer dans tous les emplacements stratégiques du New York branché post-Factory. Faut dire qu’il a un sens inné du style, une manière subtile d’avoir l’air cool tout en étant déglingué. Physiquement, Thunders est une synthèse assez fascinante entre Dustin Hoffman et Ron Wood, un garçon pas très beau mais énigmatique, au charme magnétique. Son expérience de dealeur est bien sûr un atout dans cet univers de débauche glamour, et ses origines siciliennes lui donnent en plus un air de jeune caïd à la Paul Muni. Sa dégaine attire l’œil et c’est comme ça qu’il est abordé par Bill Murcia, Syl Sylvain et Arthur Kane, les futurs membres des New York Dolls auxquels va bientôt venir se greffer le chanteur David Johanssen. Tous apprécient l’excentricité de Thunders, d’ailleurs ils lui proposent de jouer dans leur groupe avant même de connaître ses talents guitaristiques. Car tout est affaire de style chez les New York Dolls. Les sapes font partie intégrante de leur art.

Musique de fond : New York Dolls - Looking For A Kiss

Les inénarrables New York Dolls

Les New York Dolls, c’est l’une des pires bandes de branleurs que le rock n’ait jamais vu débarquer. Imaginez, cinq jeunes types habillés en travelos, avec corset, chemisette, collants et chaussures montantes, balançant sur scène une série de morceaux en partie improvisés et insultant le public pendant les breaks. Avec leur fond de teint et leur rouge à lèvres baveux sur la gueule, les New York Dolls étaient sans aucun doute de ces mécréants faisant la promotion de la débauche et de l’homosexualité, ils avaient vite fait de repousser toute audience conservatrice ou bien-pensante. En vérité, tous étaient hétéros, et tous étaient des gros consommateurs de groupies. Les déguisements n’étaient pas de la provocation calculée, c’était juste une manière d’imposer une identité grotesque, et de casser d’emblée tout le sérieux qui entourait les prestations rock de l’époque. Le public, conquis par la folie baroque que dégagent les énergumènes, se laisse également aller aux accoutrements de carnaval. Le spectacle est autant sur scène que dans l’audience, les concerts des Dolls sont des foires potaches et nihilistes qui galvanisent le tout New York. Du beau monde commence à squatter les bancs des concerts, Warhol et Lou Reed font le déplacement, Bowie prend un abonnement. C’est plus qu’un phénomène de mode, c’est la naissance d’une tendance qui va bouleverser les codes du rock. Oui, les Dolls trainent le rock dans la rue, mais pas comme le Velvet Underground, ils n’ont pas la prétention d’offrir un aperçu sordide des nuits newyorkaises à leurs auditeurs.

Les Dolls sont des irresponsables qui ne cherchent pas à intellectualiser quoi que ce soit. Ces cinq marginaux n’ont pas besoin de forcer le trait de la subversion, puisque leur simple présence sur scène est une provocation en soi. Ce sont des musiciens limités qui s’emparent d’une place qui ne leur revient pas, et offrent comme remède à la grisaille existentielle une fête dégénérée pour noyer les cerveaux dans l’alcool et bousiller les souvenirs chagrins. C’est un peu le dernier ingrédient qui manquait à la recette punk. Le Velvet avait amené le sexe et la provoc, les Stooges la haine et la violence, les MC5 avaient rajouté une pincée de contestation et les New York Dolls, avec leur rock’n’roll primaire recyclant Chuck Berry entre l’hommage et l’insulte, ont apporté l’aspect irrespectueux, immature et festif qui caractérise aussi le punk. Les New York Dolls n’ont même pas encore sorti un album que leur manager les embarque en Grande Bretagne pour une tournée en première partie des Faces. La presse anglaise est fascinée par la puissance scénique du groupe,  l’esthétique choquante et la personnalité chaotique des musiciens. Bientôt, les Dolls feront la une des journaux, mais pas pour les meilleurs raisons.

TITRE : NEW YORK DOLLS - PERSONALITY CRISIS

Musique de fond : Johnny Thunders - Too Much Too Soon

Bill Murcia

Lorsque la rumeur commence à enfler comme quoi l’un des New York Dolls est mort d’une overdose, tout le monde est persuadé qu’il s’agit de Johnny Thunders. Et pourtant c’est Bill Murcia, batteur de vingt-et-un an d’origine colombienne, qui vient de gâcher une belle carrière d’alcoolique en crevant bêtement dans une baignoire londonienne. En fait, lors d’une soirée beuverie chez de jeunes anglais bourgeois en mal de rébellion, Murcia digère mal les barbituriques que lui font bouffer ses hôtes depuis le début de l’après-midi. Alors il s’évanouit et tout le monde panique. N’écoutant que leur logique de camés, ils n’appellent pas les secours et collent Murcia dans une baignoire en l’obligeant à boire du café à l’entonnoir. De toute évidence, personne n’a un diplôme de médecin dans la salle. Au final, comme ils sont à court de leurs brillantes idées, ils l’abandonnent dans la salle de bain pour retourner faire la fête entre copains. Et en attendant, Billy Murcia, toujours inconscient, se noie dans la baignoire. Billy Murcia n’est pas mort d’une overdose, mais bien noyé par une bande de crétins de compétition. Les Dolls sont traumatisés, le manager les renvois illico à New York pour leur éviter le harcèlement des journalistes. Meurtris par le deuil, les Dolls sont près à lâcher l’affaire jusqu’à l’arrivée triomphale du batteur Jerry Nolan, un proche du groupe croyant dur comme fer au génie des Dolls.

« I loved this band so much, you have no idea. Even if I was new in the band, no one was more devoted than me. They were my dream come true »

« J’aimais tellement ce groupe, vous ne pouvez même pas imaginer. Même si j’étais le membre le plus récent, personne ne lui était plus dévoué que moi. Ils étaient mon rêve devenu réalité ».

Musique de fond : Johnny Thunders & The Heartbreakers - Going Steady (instrumental)

Le premier LP des Dolls : extravagant, vulgaire, historique.

Nolan, excellent batteur, apporte aux Dolls une vraie cohérence musicale qui va enfin leur ouvrir les portes des studios, en 1973. Leur premier album est un objet culte dont la pochette a mis à rude épreuve les acheteurs potentiels. On y voit les Dolls habillés en putes de bas étage dans des poses lascives, les yeux suintants le mépris et l’arrogance. Le disque se vendra peu, probablement parce que le public n’arrive pas à imaginer les Dolls ailleurs que sur scène. En concert en revanche, ils ont plus de succès que jamais : depuis que Murcia est mort, le groupe fascine encore plus. Rendez-vous compte, les mecs sont la réincarnation parfaite des Stones, ils sont obscènes, défoncés, ils ont un chanteur vantard avec une énorme bouche, un Johnny Thunders qui imite à la perfection Keith Richards jusque dans ses moindres gamelles et en plus ils ont eux aussi un mort par noyade qui vient renforcer la street-cred. Les Dolls peuvent donc continuer leur boucan comme bon leur semble, puisque c’est bien ça qu’on leur demande : qu’ils défoncent des hôtels, et on n’oubliera pas d’applaudir.

Les Dolls sont vite devenus leur propre caricature, et personne ne fut dupe : le deuxième album, judicieusement appelé Too Much Too Soon, fera aussi un bide et en plus il ne pourra pas prétendre à la réputation flatteuse de son prédécesseur. Le disque est bancal, à moitié rempli de reprises pour palier à un manque d’inspiration assez flagrant, et surtout la folie présente sur le premier opus laisse place à une lourdeur embarrassante. David Johanssen chante comme un buveur de bière obèse pour contrebalancer son travestissement, et ses vocalises ont tendance à lui donner des airs de supporter pas très malin. Néanmoins l’album n’est pas un ratage total, et il donne l’occasion d’écouter la première chanson intégralement composée et chantée par Thunders. Loin des démonstrations viriles de Johanssen, Thunders a une voix perçante, au bord de la cassure qui annonce les futurs braillards punk à commencer par un certain Johnny Rotten…

TITRE : NEW YORK DOLLS - CHATTERBOX

Musique de fond : Johnny Thunders & The Heartbreakers - Pirate Love (instrumental)

Malcolm MacLaren

Malcom McLaren est un ancien étudiant des Beaux-Arts qui a quitté son Angleterre natale pour venir assister en direct à l’explosion du punk à New York. Il aime l’énergie profondément transgressive qui émane du mouvement, et rêverait d’un souffle épique similaire dans son royaume fatigué. Il a ramené de chez lui son business de sapes, une boutique qui s’appelle Sex et qui est fréquentée par tous les freaks newyorkais, c’est-à-dire beaucoup de monde. McLaren a moins une ambition artistique qu’un business plan : les fringues qu’il vend sont des t-shirts à slogan provocateurs, des trucs flashy scientifiquement conçus pour plaire à tous les déglingués de la Grosse Pomme. Quand il croise le chemin des Dolls, ces derniers sont lessivés, empoisonnés par des problèmes de drogues et d’égo. McLaren, qui est un garçon qui ne manque pas de tchatche, réussit à prendre la place que leur ex-manager a abandonnée. Le londonien pense qu’il reste quelques dollars à essorer, il suffit simplement de leur offrir un nouveau look. Et pourquoi pas du lycra rouge, un énorme drapeau communiste au fond de la scène, et des revendications marxistes à gueuler entre les morceaux ? McLaren veut jeter un défi à l’establishment, emmerder les poses snobinardes du New York underground symbolisées par la Factory :

« I just loved fucking with that kind of pop-trash culture of Warhol, which was so goddam Catholic, and so boring, and so pretentiously American, where everything had to be a product, everything had to be disposable. »

« J’adorais tout bonnement subvertir cette espèce de culture pop-trash de Warhol, qui était si foutrement catholique, et si emmerdante, et si prétentieusement américaine, où tout se devait d’être un produit, tout devait être jetable ».

Dear God.

Mother of God.

En leur donnant une conscience politique, McLaren pensait offrir l’immortalité aux Dolls, mais la vérité c’est qu’il les a couverts de ridicule. Les Dolls ne connaissaient rien en politique, ils n’avaient rien à dire de tout ce merdier de guerre froide, de chasse aux sorcières, s’ils parvenaient à se souvenir de ce qu’ils avaient fait la veille, c’était déjà pas mal. C’est ainsi que les New York Dolls ont terminé leur carrière, comme les pantins d’un marionnettiste siphonné qui pensait déclencher la révolution. Pendant une série de concerts miteux que McLaren avait concoctés à Miami, Johnny Thunders et Jerry Nolan en ont ras le bol de la mascarade maoïste, ne supportent plus le chanteur Johanssen qui se prend pour le tsar et surtout, surtout, ce connard de McLaren qui veut qu’ils se désintoxiquent. Thunders et Nolan désertent définitivement le groupe en plein milieu de la tournée pour retrouver leurs plans came sur New York. Voilà la lamentable fin des Dolls.

Thunders et Nolan : à la vie, et surtout à la mort.

Reste que Johnny a un stock de chansons à refourguer, et pour cela il aimerait bien monter son propre groupe, avec son pote Jerry Nolan à la batterie, une fois de plus. Il s’est noué entre les deux hommes une amitié profonde et mouvementée, une relation fraternelle avec Nolan dans le rôle de l’ainé, qui botte le cul du petit dernier s’il est trop défoncé pour jouer. Ils cherchent donc un partenaire de jeu, et ça tombe bien, puisque l’excellent groupe Television vient de se débarrasser d’un bassiste un peu trop turbulent, Richard Hell. Ce dernier est largement assez fou pour tenir tête à Johnny Thunders au sein d’un groupe de rock, et d’ailleurs, lui aussi a un paquet de compositions. Le trio commence à tourner sous le nom de The Heartbreakers, et très vite New York se fascine pour ce gang de malfaiteurs kamikazes qui puent le danger et laissent des trainées de poudre partout où ils passent. Les Heartbreakers jouent vite, très vite, et leurs chansons revendiquent un mode de vie détraqué, des histoires d’amour forcément éphémères et, bien sûr, le fameux « do it yourself » qui deviendra le mantra punk définitif. Les chansons des Heartbreakers semblent vraiment être des chapitres d’un manuel de savoir-vivre punk, avec des titres comme Born To Lose, It’s Not Enough, Chinese Rocks, Pirate Love ou All By Myself.

TITRE : JOHNNY THUNDERS & THE HEARTBREAKERS - ALL BY MYSELF

Musique de fond : Television - Untitled

Première formation des Heartbreakers : Jerry Nolan, Richard Hell, Johnny Thunders, Walter Lure

Les Heartbreakers allaient sortir un unique album indispensable du nom de LAMF, un sigle utilisé par un gang newyorkais pour marquer son territoire et qui signifie Like A Mother Fucker. Johnny Thunders et Jerry Nolan avaient un passé de délinquance et avaient déjà trainé avec des gangs. Mais Richard Hell lui tenait plus du poète macabre que du croque-mitaine rural. En fait, ce dernier n’a pas passé son enfance à trainer dans les rues malfamées de New York. A l’adolescence, Richard Hell a quitté le Kentucky avec son ami Tom Miller pour s’installer à New York, la terre promise des cramés du bulbe qui envisagent leur vie courte et amusante. Les deux ont des prétentions littéraires, d’ailleurs Tom Miller change son blase pour Tom Verlaine, ce qui donne une idée de l’ampleur de son orgueil. Hell et Verlaine montent un groupe qu’ils nomment The Neon Boys puis Television, un groupe qui deviendra emblématique de la scène newyorkaise et qui se démarque du tout-venant grâce à la guitare de Verlaine, qui est l’exact inverse des normes punk : son jeu est complexe, raffiné, précis et recherché.

Indispensable à toutes discothèques digne de ce nom.

Hell à la basse ne peut pas se vanter d’une telle virtuosité, d’ailleurs lui ne veut pas d’un groupe de guitar hero, on en a bouffé suffisamment au début des seventies et le punk est justement là pour dire merde à tous ses branleurs de six cordes. Tom Verlaine se montre très compréhensif et le vire sur le champ parce que personne ne pourra se mettre en travers de son chemin vers la reconnaissance artistique unanime. Hell est donc rattrapé illico par Johnny Thunders qui l’embarque dans l’aventure des Heartbreakers. Il a une expérience narcotique largement suffisante pour intégrer le combo le plus authentiquement pulvérisé de New York. Et puis surtout, il a un putain de style, avec ses cheveux hérissés, ses chemises en lambeaux et son regard dément ; Malcolm MacLaren, qui traine encore dans le coin après avoir plombé les Dolls, tombe littéralement sous le charme de Richard Hell :

« I just thought Hell was incredible. Here was a guy all deconstructed, torn down, looking like he'd just crawled out of a drain hole, covered in slime, looking like he hadn't slept or washed in years, and looking like he didn't really give a fuck about you! He was this wonderful, bored, drained, scarred, dirty guy with a torn and ripped T-shirt. »

« Je trouvais Richard Hell tout bonnement incroyable (…) J’avais là un type complètement déconstruit, déchiré, qui avait l’air de sortir à l’instant d’un égout, l’air couvert de vase, l’air de n’avoir pas dormi depuis des années, l’air de ne pas s’être lavé depuis des années, l’air d’en avoir rien à foutre de personne. Un mec crado, couvert de cicatrices, lessivé, dégouté, magnifique avec son t-shirt déchiré, voilà ce qu’il était ».

Le génial Richard Hell

Hell est un original, et il commence rapidement à se sentir étriqué au sein des Heartbreakers, lui voudrait développer un concept poétique avec le rock’n’roll, à la manière du Velvet Underground, il n’est pas passionné par les histoires de gangsters de Thunders. Alors, comme il se rappelle de son éviction brutale de Television, Richard Hell tente un coup d’état et essaie de ramener à sa cause les trois autres musiciens, le guitariste Walter Lure, le bassiste Billy Rath et Jerry Nolan. Ces derniers lui rient au nez, et le malchanceux Hell se retrouve à nouveau sans groupe, alors que Television et les Heartbreakers font un carton sur scène. Il a maintenant les mains libres pour façonner son rock’n’roll comme il l'entend. Son groupe suivant sera conforme à sa vision : plus sauvages que Television, plus poétiques que les Heartbreakers, les Voidoids se frayent une place de choix sur la scène indépendante. Avec leur album Blank Generation, Richard Hell And the Voidoids offrent au punk une philosophie, une réflexion teintée d'angoisse existentielle, de nihilisme et de pulsions mortelles.

TITRE : RICHARD HELL & THE VOIDOIDS - BLANK GENERATION

Et pendant ce temps-là, c’est la galère pour Johnny Thunders et sa bande. Pourtant, les Heartbreakers font salle pleine tous les soirs au Max’s Kansas City et le public raffole du grand frisson provoqué par cette authentique musique de bad boys. Les Heartbreakers raflent même d’excellentes critiques du New Yorker écrites par Nancy Spungen, une harpie borderline dont l’admiration pour Jerry Nolan va devenir de plus en plus envahissante. Le problème, c'est qu'aucune maison de disque n’a envie de signer une bande de junkies qui créent des émeutes dans les salles de concerts ou dans leurs chambres d’hôtel. Le groupe commence à désespérer jusqu’à ce que Malcom McLaren, de retour à Londres, leur propose de participer à une tournée en Angleterre avec des groupes punks locaux, l’Anarchy Tour.  Après le fiasco New York Dolls, McLaren a trouvé de nouveaux poulains à domicile : les Sex Pistols feront office de tête d’affiche.

Musique de fond : Sex Pistols - Holiday In The Sun

Les Sex Pistols arrivent, rangez tout ce qui est fragile.

Dès qu’ils arrivent à l’aéroport de Londres, les Sex Pistols, une vraie bande de zonards débraillés à la limite de l’illettrisme, racontent qu’ils sortent de l’enregistrement d’une émission qu’ils ont sabotée avec gourmandise. Voici ce qu’a pu entendre le très prude Royaume-Unis des années soixante-dix à une heure de grande écoute :

Citation : "You dirty old man (...)"

Et c’est un scandale général qui bouleverse complètement les plans de McLaren et bousille les trois-quarts de la tournée. L’Angleterre bien élevée ne comprend pas comment elle a pu enfanter de tels monstres. Johnny Thunders, lui, ne se pose pas la question : McLaren leur a tout piqué. L’attitude provoc’ sur scène à la New York Dolls, le look de Johnny Rotten qui est le même que celui de Richard Hell, la chanson Pretty Vacant qui est une version rosbif de Blank Generation, tout y est. McLaren a expérimenté à New York, et le fruit de son travail en 1976 c’est ça, les Sex Pistols, créature scénique monstrueuse qui ce coup-ci assume sa dimension politique, même si celle-ci se résume à cracher à la gueule de l’ordre établi sans oublier de pisser sur cette vielle garce de Reine-Mère. S’ils créent une énorme controverse, c’est aussi parce qu’ils font un tabac chez les jeunes, les paumés, les marginaux et en règle générale tous ceux qui se torchent avec les bonnes manières. La puissance des Pistols en concert est étonnante, et si Thunders se sent dépossédé, il n’en est pas moins impressionné par la force subversive des Sex Pistols. Parmi eux se trouve un bonhomme particulièrement dénué de talent qui occupe le poste de bassiste mais qui semble tout ignorer de son instrument, si bien qu’il passe son temps à taper sur les cordes au petit bonheur la chance. Il s’agit de Sid Vicious, et il est transi d’admiration pour Thunders. Sid est bien gentil, mais il est un peu demeuré et embarrassant, surtout quand il vient pourrir une prestation de Thunders pour jammer n’importe comment sur scène. Discrètement, Thunders débranchait l’ampli de Vicious et ce dernier ne s’en apercevait même pas. Et niveau boulets, Sid n’est pas le seul, puisque Nancy Spungen a traversé l’Atlantique pour retrouver Jerry Nolan. Mais sur place, c’est de Sid Vicious dont elle va tomber amoureuse. Le compte-à-rebours avant la catastrophe est enclenché, et McLaren voit ça venir de loin.

Sid & Nancy, tellement choux.

« When Nancy Spungen came into my shop it was as if Dr Strangelove had sent us this dreaded disease specifically to England, and specifically to my store....But I tried every way possible to either get her run over, poisoned, kidnapped, or shipped back to New York »

« Quand Nancy Spungen est arrivée dans ma boutique, c’était comme si le Docteur Folamour nous avait envoyé cette maladie tout spécialement en Angleterre, et tout spécialement dans mon magasin. (…) J’étais carrément près à fumiger le local. (…) J’ai essayé de toutes les façons possibles soit de la faire déguerpir, soit de la faire empoisonner, kidnapper, ou réexpédier à New York »

Pendant les concerts qui n’ont pas été annulés de l’Anarchy Tour, les Heartbreakers remportent une adhésion unanime de la part du public. Johnny Rotten, le chanteur erratique des Sex Pistols, n’apprécie pas tellement d’avoir à supporter ces ricains prétentieux à domicile. Lui, il crache sur la scène newyorkaise, ces couilles-molles qui font du rock pour faire la fête, lui n’est pas comme ça. Lui il emmerde l’hypocrisie, refuse les compromis et il ne fait pas le guignol sur scène pour pouvoir se taper la groupie qui pompe déjà les mecs de la sécurité en coulisse. Tout ce qu’il pense de ces minables qui se prennent pour des poètes, il le crache dans un titre de l’album Anarchy In The U.K. appelé judicieusement New York.

TITRE : SEX PISTOLS - NEW YORK

Musique de fond : Johnny Thunders - London Boys

Mais si, Johnny Rotten, vous savez, le mec qui n'arrête pas de vous fixer dans le métro !

L'offensive de Johnny Rotten entraînera une réponse cinglante de Johnny Thunders avec London Boys, qu'on retrouve sur son premier opus solo. Le newyorkais y imite le ton narquois du chanteur des Sex Pistols, et lui pique le riff de Holiday in the sun. C'est une manière de leur rappeler à ces branle-panneaux avec leur épingle à nourrice dans le nez que leur style ne leur appartient pas et qu'ils feraient bien de montrer un peu de respect aux pères fondateurs. Mais en attendant, les Sex Pistols ont un succès international et les Heartbreakers ne peuvent pas en dire autant. Jerry Nolan, mécontent du mix sur leur album, s'est fait la malle et Thunders, sans son grand frère spirituel, a du mal à gérer ses troupes. Les Heartbreakers mis entre parenthèse, Thunders démarre un projet solo avec son plus bel ouvrage, So Alone, une œuvre personnelle où se trouvent ses premières ballades, qu'il n'avait pas la possibilité de chanter auparavant. So Alone est un véritable aperçu de ce qu'aurait pu être sa carrière s'il n'avait pas ruiné son talent par amour de l'héroïne.

Car c'est bien la drogue et l'héroïne en particulier qui a gangrené l'énergie incroyable qui animait le New York des années soixante-dix. Peu à peu, l'horizon s'est assombri à mesure que la seringue se transmettait de rockers en rockers comme une redoutable MST. Et puis New York a refilé le virus aux britishs. La première fois que Sid Vicious a testé l'héroïne, c'était en compagnie de Johnny Thunders et de Jerry Nolan.

Musique de fond : Johnny Thunders - Sad Vacation

La came n'a pas seulement tué Sid, elle lui a annihilé ce qui lui restait de jugeote et a réduit toute son existence à un lamentable fait divers. Quand Sid Vicious a poignardé sa copine au Chelsea Hotel en 1978, il était dans un tel état de manque qu'il ne s'est même pas rendu compte de la gravité de son acte. D'ailleurs, Nancy Spungen non plus n'a pas réalisé que sa dernière heure était venue, puisqu'elle a pris le temps de se réconcilier avec son amant meurtrier avant de se vider de son sang. Sid est mort quelques mois après, d'une overdose, plus ou moins suicidé, il avait vingt-et-un an.

Johnny, martyrisé par les années 80, ici en 1983.

Thunders a évidemment mal vécu ce final particulièrement gore, mais il ne s'est pas remis en question pour autant. Les années quatre-vingt pour Johnny Thunders sont laborieuses. Elles commencent par un projet avorté avec Wayne Kramer, le guitariste culte du MC5 fraîchement sorti de prison pour des affaires de dope. En fréquentant Thunders, Kramer aura vite fait de remettre le nez dedans. La production discographique de Thunders dans les années quatre-vingt fait mal au cœur. On note quand même deux excellents albums, mais exempt de toute créations originales : Copy Cats, enregistré avec la chanteuse Patti Palladin, un album de reprises et un très bel hommage aux influences de Johnny, et Hurt Me, une curiosité qui donne l’occasion d’entendre Thunders jouer ses propres morceaux seul avec une guitare acoustique. Il y chante comme un fantôme, la voix haut perchée et si fragile qu’on le croirait retourné à l’enfance, un gamin livré à lui-même qui a peur du noir et qui a besoin qu’on le regarde et qu’on l’aime. Musicalement c’est bancal, Thunders a une conception du rythme très personnelle, mais c’est l’enregistrement le plus poignant du guitariste. L’écouter, c’est s’approcher dangereusement des plaies ouvertes d’un type qui refuse de vieillir et qui préfère s’autodétruire plutôt que d’affronter ses faiblesses. A l’évidence l’album n’a rien coûté, à croire qu’il n’a été produit que pour renflouer les caisses d’héroïne. Mais Thunders a perdu l’arrogance d’antan, celle où il revendiquait ses addictions avec froideur. Comme avec ce titre qu’il a piqué à Dee Dee Ramones, Chinese Rocks.

Musique de fond : The Ramones - 53rd and 3rd

Les Ramones, des gens chaleureux et fréquentables

Dee Dee est le bassiste et le compositeur de l'essentiel du répertoire des Ramones. La particularité de ses chansons, outre le minimalisme grandiose de leurs structures et leur tempo à 180, c'est l'honnêteté brutale de ses textes souvent autobiographiques. Son passé de gigolo par exemple n'a rien de tabou puisqu'il y consacre un morceau du premier album des Ramones, 53rd and 3rd, qui est le carrefour où il avait l'habitude de faire le tapin. Chinese rocks, c'est une héroïne très efficace venue d'Extrême Orient que Dee Dee affectionne particulièrement. Co-écrite avec Richard Hell, le titre est devenu un petit classique de l'underground newyorkais, un bijou d'immoralité exempt de toute rédemption ou apitoiement. Quand Richard Hell intègre les Heartbreakers, il leur propose le titre, et les Heartbreakers vont en faire l'un de leurs standards, même une fois Hell viré. Dee Dee ne digèrera jamais ce vol caractérisé, c’est pourquoi il se la réapproprie sur le quatrième album des Ramones, End Of Century dans une version nerveuse que Phil Spector produit comme si c'était du ABBA, avec des tonnes d'échos et de reverb qui donnent une dimension kitsh et délirante à ce classique de la chanson droguée.

TITRE : THE RAMONES - CHINESE ROCKS

Musique de fond : Johnny Thunders & Patti Palladin - Can’t Seem To Make You Mine

Dee Dee Ramone, icône punk (et MC's à ses heures perdues)

En mille neuf cent quatre-vingt-dix, après une décennie épuisante à faire la navette entre la scène pour garnir la seringue et les cures de désintox, Johnny Thunders renoue avec des anciens collègues dans l'espoir de monter un nouveau groupe. Son ami Stiv Battors, ex leadeur des Dead Boys ainsi que Dee Dee Ramone sont de la partie. Ils se retrouvent à Paris, là où Battors habite avec sa copine et où Thunders termine une tournée sur les rotules. Le projet tourne court en un temps record et dans des circonstances spectaculaires. Dee Dee, en manque, a la certitude que Johnny lui pique ses affaires pour les revendre. Totalement fou de rage, il vide un bidon d’eau de javel dans la valise où se trouvent toutes les affaires de Johnny, et surtout il massacre sa guitare, une Sunburst Gibson de 1957. Il reste moins d’une année à vivre à Johnny Thunders, mais ce jour-là, c’est comme s’il mourrait symboliquement une première fois. Peu de temps après, il croise par hasard Dee Dee dans un bar et profite de son inattention pour lui éclater une chope de bière sur la tête. Tout ça, ce sont de pathétiques chamailleries de junkies déconnectés, mais la fin de la vie de Johnny Thunders en est émaillée. Il suit un laborieux traitement à la méthadone, un substitut de l’héroïne, mais il semble n’avoir guère d’espoir : en fait, Johnny Thunders se sait condamné. Et il ne trompe personne dans son entourage. Physiquement, il semble se décomposer. Son visage est une toile de plaques vertes et jaunes vainement recouvertes de couches de font-de-teint, et son corps est un douloureux patchwork d’abcès, de cartilage et de grosseurs malsaines. Thunders est atteint d’une leucémie, et il se laisse dévorer par la maladie. Il pense avoir encore le temps d’enregistrer un album en Nouvelle Orleans, du blues acoustique avec la crème des musiciens locaux, un retour aux sources salvateur qui le replongerait dans son enfance avec ses idoles Howlin’ Wolf ou Bo Diddley. Cette funeste nuit d’avril 1991 a mis un terme à une épuisante vie d’addiction. Les conditions de sa mort restent mystérieuses, l’enquête ayant suivi le décès étant une formidable démonstration de nonchalance. Après tout, ce n’était qu’un junkie, mort comme un junkie, qu’on enterrera avec les junkies. Moins d’un an après, on enterrait Jerry Nolan, le compère de toujours, à côté de Johnny Thunders.

Johnny Thunders en fin de parcours

Johnny Thunders était le symbole d’une certaine idée du rock, celui pourri jusqu’à l’os, forcément condamné et maudit, mais intense, romantique et tragique. Malheureusement, il y a fort à parier que son influence se situe plus au niveau de son attitude que de sa musique. Johnny Thunders était l’incarnation du mauvais garçon, le mec qui montait sur scène complètement défoncé, insultait l’audience avant d’exécuter des riffs monstrueux dont on l’imaginait incapable. Cool à mourir. Et s’il était trop défoncé pour ne serait-ce que tenir une guitare entre ses mains, peu importe. Le public ne venait pas pour le voir s’exercer sur les gammes pentatoniques, il venait le voir tituber, grogner des obscénités inintelligibles et dégueuler derrière les amplis. Une vraie bête de foire, une créature de cirque entre la femme à barbe et l’homme éléphant. Ce pauvre Johnny avait été le symbole du punk avant d’en devenir le fantôme, ou plutôt le zombie, les yeux hagards, se décomposant littéralement et dont le dernier réflexe pavlovien est de sauter sur tout ce qui ressemble à une seringue. Thunders fut la mascotte sacrifiée, essorée, épuisée du punk rock et sa mort en est l’épilogue amer. Au final, qu’y-a-t-il à célébrer dans cette vague escroquerie qu’on appelle le punk et qui fait vendre des t-shirts anarchy à des sales mômes ignorants qui prennent juste leur pied à faire chier leurs parents ? Pour moi, l’essence du mouvement punk c’est le refus de la norme et de l’ennui, c’est fuir sa propre condition et assumer son immaturité jusqu’à en tirer une fierté, une énergie positive, une raison d’exister. Si seulement les drogues pouvaient se contenter d’être récréatives et ne pas venir foutre la merde dans le moindre organisme fragilisé, on serait pas condamnés à être raisonnables et civilisés.

Willy DeVille, qui est du genre à préférer imprimer la légende plutôt que les faits, racontera par la suite avoir vu le cadavre de Johnny Thunders qui enlaçait sa guitare. Curieusement, cette ultime image romanesque fait écho à la plus belle chanson écrite par Johnny Thunders, que l’on retrouve sur son chef d’œuvre So Alone. Elle s’appelle You Can’t Put Your Arms Around A Memory, en français “Tu peux pas serrer un souvenir dans tes bras”.

... Retrouvez l’actualité de Graine de Violence sur sa page facebook, et le podcast de cette émission sur le site de Chicane Magazine. Rideau.

TITRE : JOHNNY THUNDERS - YOU CAN'T PUT YOUR ARMS AROUND A MEMORY

 



Quelques références :

 

Livres :

The Dark Stuff de Nick Kent

Apathy For The Devil de Nick Kent

Please Kill Me de Legs McNeil & Gillian McCain

Richard Hell : La mort, c'est ne jamais devoir dire qu'on est incomplet de Lester Bangs (article présent dans le livre Psychotic Reaction)

Johnny Thunders... In Cold Blood de Nina Antonia

 

Disques :

Beaucoup d'albums illustrent la folie créative du mouvement punk NY des années 70. En voici une liste non-exhaustive.

New York Dolls - New York Dolls (1973)

Patti Smith Group - Horses (1975)

Ramones - Ramones (1976)

Richard Hell & The Voidoids - Blank Generation (1977)

Television - Marquee Moon (1977)

Johnny Thunders & The Heartbreakers - L.A.M.F. (1977)

Talking Heads - Talking Heads 77' (1977)

Suicide - Suicide (1977)

The Dead Boys - Young, Loud & Snotty (1977)

Johnny Thunders - So Alone (1978)

Blondie - Parrallel Lines (1978)

Johnny Thunders - So Alone (1983)

 

Quelques doc :

Looking For Johnny Thunders de Danny Garcia

Born To Lose - The Last Rock'n'roll Movie de Lech Kowalski

Punk : Attitude de Don Letts

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