Sign in / Join

[ITV] Jake Xerxes Fussell

La musique folk a cela de particulier qu'elle traverse les âges. Ainsi, elle est autant un élément de la culture artistique contemporaine qu'un témoignage grandiose de l'histoire d'un lieu, d'un peuple, de ses traditions et de ses marqueurs temporels. Par cette introduction, nous voulions imposer le fait que nous étions des gens lettrés.

Jake Xerxes Fussell, qui vient de sortir son second album, "What in the Natural World ?", a vécu une enfance atypique : parcourant le sud des Etats-Unis à partir de son Etat natal de Géorgie, et partant à la rencontre de musiciens de blues, de old-time et de folk, avec son père photographe et ses amis folkloristes et ethno-musicologues (☞ voir la chronique de son dernier album pour + d'infos). Jake en est ressorti tout bizarre, complètement fasciné par ces musiques dites "traditionnelles", au point d'y consacrer sa vie et son talent musical : ses albums ne sont constitués que de réinterprétations du répertoire traditionnel américain, remontant jusqu'au XIXème siècle, en passant par les années 20, 30, 40, 70...

Nous le rencontrons ainsi au Zorba, troquet populaire du quartier de Belleville, à la programmation musicale pointue, plus "calme" qu'auparavant, après des années de concerts hardcore et métal dans sa cave étroite qui servait de salle de concert. Dorénavant, c'est plus grand, plus accueillant, malgré un éclairage abominable digne d'une boite échangiste de province (enfin, j'imagine, je sais pas, hein).

A son arrivée, Jake affiche la bonhommie et l'humeur joviale du touriste en goguette, une casquette rouge ultra basique vissée sur la tête, prêt à boire un verre. Il a alors pris un pastis sur proposition de son tourneur (La chaise - les tabourets) mais n’a pas osé rajouter énormément d’eau, de peur de nous faire honte... malgré nos recommandations. Enfin, attablés, nous avons parlé avec lui de son histoire, de mémoire, de musique, et bien évidemment de boisson.

Chicane Magazine : C'est ta première tournée en Europe ?

Jake Xerxes Fussell : Je suis venu ici quelques fois avec d’autres musiciens, mais c’est ma première fois en solo.

Comment tu te considères aujourd’hui ? Comme un musicien, ou plutôt un folkloriste ?

Dans le passé, j’ai travaillé en tant que folkloriste, mais j’ai toujours jonglé entre ça et une activité musicale. Et maintenant, je travaille pour un vendeur de disques rares qui s’appelle « Carolina Soul », en Caroline du Nord. C'est là où je vis dorénavant, donc je fais ça, je fais de la musique, et je fais une émission de radio hebdomadaire à côté : Fall-Line Radio.

Tu fais partie de tous ces gens modernes qui ont deux-trois boulots ?

Et oui, j'ai toujours eu au moins deux jobs. Mais j’ai toujours réussi à travailler dans des domaines qui vont un peu ensemble ou qui se complètent dans le meilleur des cas… Bon, des fois ce n’est pas le cas du tout, mais bon...

Sur ton album, beaucoup de chansons ont été portées à ton attention par George Mitchell et Art Rosenbaum, deux grands folkloristes américain. Pourrais-tu nous en parler ?

George Mitchell est un chercheur et un fan de musique, il est surtout connu pour ses enregistrements et compilations de blues. Il joue aussi de la musique, de la washboard, mais il ne se considère pas comme étant musicien, il dit en faire juste pour passer un bon moment avec des amis et boire quelques bières.

Art Rosenbaum est aussi un folkloriste et enregistre surtout des Field recordings. Lui, c’est vraiment un musicien accompli, il a tourné en tant que joueur de banjo pendant des années et il fait pas mal de disques solos. Il joue des interprétations de old-time, au banjo, au violon et à la guitare, et il m’a appris de nombreuses chansons pendant des années... comme Billy Button par exemple (☞ voir un extrait de son concert au Zorba). Je joue avec lui depuis que je suis tout gamin, et encore aujourd’hui... on essaie de se voir au moins une fois par an pour jouer ensemble.

Ton père enregistrait aussi ?

Il était essentiellement photographe et intervieweur, mais il enregistrait aussi un peu. Il travaillait avec George et Art, à la fin des 70’s et début 80’s. Ils ont enregistré, par exemple, un truc sur Folkways Records en 1984, The Macintosh County Shouters, qui est une forme de prière dansée en ronde et chantée en appel et répons. C'est un disque qui m'a énormément marqué.

Mais lui s'intéressait plus à l’art, disons, manuel. Les gens qui créent des outils, des paniers, des trucs forgés, tout ça, c'est son truc, encore aujourd'hui.

Tu as vécu toute ton enfance entouré de musiciens incroyables, ça t'a construit ?

En fait c’est la raison pour laquelle je suis musicien, et c’est comme ça que je me suis passionné pour ce genre de trucs. C'est grâce à mon père qui m'amenait partout où il allait, me faisant rencontrer George Mitchell et Art Rosenbaum, et avec lesquels j’étais témoin de tellement de concerts… J’avais une sorte de connexion directe avec ces musiques.

Parce que la plupart des gens autour de moi avaient peut être entendus des rééditions de 1978, et, bien sûr que moi aussi je les ai écouté, mais pour moi c’était plus « direct », j’ai pu connaitre des gens tels que Precious Bryant, l’entendre et la sentir jouer des vieux blues, du vieux gospel, et plein de gens qui enregistraient déjà dans les années 20/30...

Et en fait ça m’a construit différemment, parce que ces vieux morceaux, ce n’était pas que de l’Histoire pour moi... j’en voyais souvent la manifestation.

Tu te rendais compte de ta chance ? 

Oui, j’avais conscience que c’était une chance rare, et je savais que c’était une enfance inhabituelle... à l’école mes amis n’écoutaient pas du tout ça… avant je gardais un peu tout pour moi, parce que je pensais que mes camarades ne comprendraient pas, je pensais qu’ils se diraient que j’étais bizarre d'aimer ça… cela dit, au Collège, mes amis proches avaient compris que j’étais sérieux, et puis, on écoutait tous aussi du punk et du rap, mais ce n’était pas le genre de musique que je prenais super sérieusement. Et ensuite, je suis devenu chercheur là-dedans.

Est-ce que cet album est un peu la prolongation de tes recherches de folkloriste ?
Ou de celles de George Mitchell et Art Rosenbaum ?

On peut dire ça, mais je ne le vois pas forcément comme ça. En fait, c’est une inclinaison naturelle pour moi d’aller fouiller dans leurs enregistrements et leurs recherches, qui sont tellement riches et vastes, donc c’est forcément un bon endroit où chercher. C’est toujours un endroit où je vais quand je cherche quelque chose à jouer, ou à enregistrer, ou dans des compilations Folkways Records, ou dans la disco de Precious Bryant ou de Rev. John Wilkins… Et peut-être qu’à un certain niveau je ressens une profonde connexion pour certaines chansons que je choisis de jouer parce qu’elles sont de Georgie, ou d'un endroit proche de là où j'ai vécu… comme sur mon premier album, il y a un instrumental qui s’appelle Georgia Buck que Precious Bryant m’a appris, et elle vivait à 30 km de là où j’ai grandi.

Parle-moi un peu d'elle, d'ailleurs...

C’est la musicienne « traditionnelle » qui est la plus importante pour moi. Je me sentais plus « proche » d’elle que de n’importe qui. Et j’ai voyagé avec elle, je la conduisais où elle voulait… et parfois oui, j’ai joué avec elle (NDLR : sur son 2ème album, et il a aidé à produire deux autres)… par exemple la dernière fois que je suis venu à Paris c’était avec Precious, en 2003 ou quelque chose comme ça, je sais plus, haha, c’est bien trop loin...

C’est toi qui a choisi le nom de cet album, "What in the Natural World ?"... Ça vient d'où ?

En fait, c’est dérivé d’une expression, les gens disent plutôt « What in the world ? », ce qui veut dire quelque chose comme « What the fuck ? », ou « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »...

Mais un jour, j’ai entendu un mec crier ça dans une station-service en Georgie, et c’est resté en moi...

j’ai trouvé ça marrant, le fait d'introduire le mot "naturel" dans une phrase comme ça, ça n'a aucun sens et c'est pourtant très poétique... et quand l’album était sur le point d'être terminé et que j’écoutais le tout, cette phrase m’est revenue.

Peut-être parce que l'album part dans tous les sens et se tient pourtant, comme naturellement... ?
C’est intéressant de voir des chansons plus « sociales » telles que Furniture Man, datant de 1930, côtoyer d’autres plus « légères » comme Billy Button, qui remonte au XIXème siècle…

On peut voir ça comme ça, oui. J’aime bien imaginer un album comme la setlist d’un concert, et de trouver une balance entre ces deux facettes, cette ambivalence, en essayant de concilier homogénéité et diversité, avec des chansons « narratives », des ballades, des trucs un peu abstraits voire carrément vagues…

Est-ce que tu suis une sorte d’arc chronologique, thématique, tel un historien ?

C’est marrant, parce que c'est ce qu'on me dit parfois. Alors que les chansons que je choisis de mettre sur l'album, et celles qui peuvent représenter une certaine période de l’Histoire, en fait, bah elles sont arrangées sans idée précise, et choisies en suivant mes goûts, ma propre intuition... mais une fois que tu mets l’album en forme, des fois, des grands thèmes se développent à ton insu…

Je sais pas comment dire ça, je suis quelqu’un d’un peu timide, qui intériorise beaucoup, je n’exprime pas vraiment ce que je ressens tout le temps... et donc toutes ces choses sont en toi, et plus tard tu mets tout ça ensemble et tu réalises qu’il y a un plus grand thème, ou un grand concept, qui te travaille depuis longtemps...

C'est un processus de création...

Oui, mais en tout cas, je ne voulais pas faire un album « politique » par exemple, ou émettre des commentaires d'ordre social, ou des trucs comme ça, mais peut-être que c’était quelque chose d’inconscient. Je gravite peut-être autour de ces choses inconsciemment.

Justement, je pense que je suis attiré par les chansons de ce genre, qui peuvent traiter de choses graves, mais dont tu ne saisis pas ce sens de prime abord.

Comment tu sélectionnes les tubes que tu joues, d'ailleurs ? La plupart parlent de patates douces... C'est ton critère principal ?

Ah, j'imagine que c'est parce qu'on en a plein dans les Etats du Sud, ça fait partie de notre culture, je crois... en fait je sais pas, je vais faire des recherches là-dessus.

En fait, avant que je puisse chanter une chanson, je dois être attiré par elle, profondément, personnellement, émotionnellement. Des amis me disent souvent : « oh, tu devrais jouer cette chanson »; mais ça a beau être un classique de la musique traditionnelle - je dois sentir une connexion.

C’est pas une démarche intellectuelle, du genre : « il faut que je la remette au gout du jour »; non, je veux qu’elle me touche et qu’elle soit marrante à jouer, sinon je m’ennuie vite.

On a fait sur notre site une playlist youtube avec la plupart des influences des chansons de ton album, grâce aux références qui sont dans le livret. A quel point Youtube est devenu ton ami, de même qu’internet ?

Je te le dit mon gars, Youtube est une ressource inestimable pour moi, c’est surement le service que j’utilise le plus, en fait.

La plupart des titres un peu anthropologiques et traditionnels sont tirés de collections Folkways Records, et qui, jusque-là, étaient plutôt écoutées par des universitaires, ou genre des Blancs de classe moyenne qui n’avaient pas accès à ces endroits - ou communautés - d’où cette musique venait. Du coup, Youtube a un peu démocratisé cette recherche et permet de redécouvrir facilement tous ces titres. C’est plus égalitaire...

C'est si démocratique que tu peux voir une vidéo d’un titre d’Abner Jay, avec dans les commentaires sa petite fille, qui dit genre « eh c’est mon grand-père ! »...

A côté de ça, je vais beaucoup sur le site Library of Congress et dans la Southern Folklife Collection, où ils ont pas mal de Field recordings.

Chicane : Est-ce que tu composes un peu ?

Bah… en fait non, je n’écris pas de chansons parce que je n'ai… jamais… voulu en faire.

Ah, ok.

Je pense que, pour composer, il faut vraiment avoir toute une sorte de désir, de passion… et je n’ai jamais ressenti ça. Je ne l’ai jamais fait parce que j’ai toujours trouvé assez d’espace pour m’exprimer et être créatif dans ce que je fais, et ce depuis un certain temps maintenant… Tout le processus qui mène à ces chansons et à leur réinterprétation est vraiment épanouissant et fascinant pour moi.

Tu ne te sens pas "limité" ?

Bah, l’autre grand secret derrière tout ça... haha... c’est que c'est un puits sans fond. Il n’y a pas de fin à tout ça, il y a tellement de choses dans le répertoire traditionnel que je pourrais continuer pour toujours et à jamais, il y a tellement à écouter et à comprendre là-dedans...

Qu'est-ce que tu recherches dans la musique traditionnelle exactement ? Prendre des morceaux peu connus et les dépoussiérer ? As-tu un rapport quasi fétichiste avec ce côté "underground" ?

Non pas vraiment, c'est juste la musique que j'aime. Je fais de la recherche là-dedans depuis un bon moment, déjà... il y a quelques années, quand j'étais plus jeune, je me disais encore : « oh il y a tellement de rééditions, tous les trucs obscurs vont devenir moins obscurs, ce sera moins intéressant », et encore récemment, un autre palier a été franchi : ce qui était difficile à trouver, on peut désormais l'écouter sur internet...
Ou on peut se dire « mon dieu, maintenant tout le monde connait ça », et lorsque tu vas chez quelqu'un, ils ont tous les LP de, je sais pas, Abner Jay par exemple, ou toutes ces compilations sorties par Light in the Attic... genre la compil' « Native North America (Aboriginal Folk, Rock, And Country 1966-1985) » que je trouve vraiment magnifique…

Tous ces trucs étaient profondément obscurs, et maintenant ils font pratiquement partie intégrante de la musique américaine.

Mais plus tu commences à fouiller dans tous ces trucs, même si quelque chose devient plus « connu », toute l’histoire autour apparait encore plus complexe, et tu dois juste savoir où chercher. Et trouver où regarder c’est, en partie, ce qui rend tout ça intéressant pour moi…
C’est une longue réponse, mais je trouve ça profondément épanouissant, ce chemin pour trouver tout ça… et qui me retient d’écrire des chansons par exemple, haha...

Et genre, ça ne t’est jamais passé par l’esprit ? Genre, tu jouais tranquillement, bam, t'as glissé sur une corde et tu t’es retrouvé à composer un tube ?

Haha non, jamais en fait, même pas une seule fois. J’ai déjà aidé à composer des trucs avec un ami à la Nouvelle-Orléans par exemple, dans une sorte d’improvisation. C’était marrant, j’aime bien l’idée de collaboration, quand ce n’est pas trop long, et que ça ne se reproduit pas trop. Du coup c’était un peu un « one shot », et ça me convient bien.

Et sérieusement, comment tu trouves ce pastis sinon ?

C'est bon... mais c’est quand même un peu fort.

Ouais ça titre à 40 degrés quand même...

Quoi !? Ok… je vais y aller tranquillement alors…

 




Pour finir, peux-tu me citer des disques qui t'ont marqué, dans ta vie ?

Cecil Barsfield - South Georgia Blues… et ça a été enregistré par George Mitchell en 1976 (Discogs)

 

VA - Sacred Guitar and Violin Music of the Modern Aztecs, 1977, Folkways Records (Discogs)

Leave a reply

Articles au hasard, comme ça