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[PODCAST] Graine de Violence - LOVE & Arthur Lee

Love, de gauche à droite : Alban Pfisterer, Ken Forssi, Arthur Lee, Bryan McLean et Johnny Echols

"Ils s'appellent Love, mais ils devraient s'appeler Hate", disait d'eux le guitariste de Janis Joplin. Effectivement, les membres de Love ne savaient pas faire semblant de sourire.  En apparence, ils avaient tout pour incarner à eux seul le Flower Power. Premier groupe interracial de l'histoire de la pop, Love fascinait d'abord par sa musique, un éblouissant cocktail de folk, de rock garage, de soul et de funk, avec des paroles mystérieuses empreintes de mysticisme et de conscience sociale. Derrière les compositions, on trouve un excentrique du nom d'Arthur Lee, leader taciturne et misanthrope qui focalise toutes les passions. Son plus bel ouvrage, l'immense album Forever Changes, sera à la fois un aboutissement artistique absolu et le début d'une vertigineuse chute pour l'ensemble du groupe.

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Musique de fond : Love - Emotion

Jac Holzman

Au milieu de l’année 1965, Jac Holzman erre de clubs en clubs dans la très délurée ville de West Hollywood, Gomorrhe glamour où les stars de ciné viennent se dévergonder entre deux tournages. Mais si Holzman est à plus de trois mille miles de son New York natal, ce n’est pas pour goûter aux plaisirs interdits qui font la réputation plus ou moins fantasmée de la Californie. Cette future légende de l’industrie du disque n’est pas là pour la détente : il a l'espoir de trouver un grand groupe à signer, des futures stars qui deviendraient la poule aux œufs d'or de sa toute fraîche maison de disque, Elektra. Bien qu’encore contrainte par une vieille garde d’infâmes nostalgiques ségrégationnistes, la West Coast est en pleine ascension progressiste, notamment grâce à la montée du mouvement hippie et à leur distribution massive de placebos aux extraits de fleurs et de sexe non-protégé. Tout naturellement, ce séisme social s’accompagne d’une réjouissante émulation artistique qui s’expose dans toutes les salles de concert des alentours hollywoodiens. Le Sunset Strip, le Whisky-a-Go-Go, le Gazarri’s, le Hullabaloo et bien d’autres proposaient chaque soir des shows sulfureux donnés par de potentielles futures rock-stars capables de jouer sur le terrain de la British Invasion, et c’est exactement ce que Jac Holzman recherche.

Musique de fond : Love – Hey Joe

Il entre alors au Bido’s Lito, une minuscule boîte dans laquelle se compresse un public ridiculement nombreux de jeunes effrontés à la recherche du grand frisson sexe drogues & rock’n’roll. La chaleur est telle que les murs de briques rouges déteignent et se reflètent sur les visages en sueur des disciples venus danser jusqu’à l’évanouissement. Dans son livre Follow The Music, Jac Holzman compare la scène à l’enfer de Dante, des corps peu vêtus s’emmêlent lascivement sur le rythme effréné d’une musique sauvage dégueulée par d’impressionnants murs d’enceintes. Sur scène, c’est un gang de jeunes délinquants en transe qui font trembler le bâtiment du Bido’s Lito.

Quelques jours auparavant, ils avaient soumis le nom de leur groupe au public qui avait fait entendre très largement son approbation. Ils s’appellent Love, et il s’agit du premier groupe interracial de l’histoire de la pop. Un symbole fort du Flower Power, mais sur le papier seulement : car sur scène, la tension est palpable, ce qui rend la prestation plus spectaculaire encore. Le batteur Don Conka se défoule sur son instrument comme un forcené, sous le regard inquiet du bassiste Ken Forssi qui n’a pas prévu d’accélérer le tempo. Johnny Echols, imperturbable, se saigne les doigts sur les cinq mêmes accords de guitare qui composent cette version pré-Hendrix de Hey Joe. Au micro, Brian MacLean hurle à en déformer son visage de jeune premier une histoire d’adultère qui fini dans le sang et la poudre. Et au coin de la scène, un autre chanteur attend son heure, trépignant comme un lion en cage qui s’apprête à se jeter à la gorge du fou qui viendra lui ouvrir la porte. C’est un métis au regard mauvais qui porte une chaussure sur deux, une veste avec des franges de cow-boy sur les épaules et de petites lunettes triangulaires avec un verre rouge et l’autre bleu. Jac Holzman fut immédiatement impressionné par Arthur Lee.

Le meneur excentrique de Love n’était pas uniquement un compositeur et un chanteur extraordinaire, c’était aussi un marginal avec une aura mystique peu commune. Il est l’auteur de certaines des chansons les plus ambitieuses de l’histoire de la pop, fascinantes au point d’avoir laissé béats d’admiration des pointures comme Robert Plant ou Jim Morrison. Love fut, l’espace d’un instant, un groupe de rock prodige près à tout rafler, la grosse sensation qui allait faire oublier les Byrds, alors maîtres incontestables de la scène californienne. Malheureusement, la toxicomanie des membres et la folie de leur leader allait les condamner à un second rôle permanent et frustrant. Pourtant, ce soir-là au Bido’s Lito, Jac Holzman est persuadé qu’il a devant lui le futur blockbuster d’Elektra Records lorsqu’Arthur Lee crache les premiers mots d’une reprise vénéneuse de My Little Red Book. Grâce à cette version, ce classique pop du légendaire compositeur américain Burt Bacharach deviendra un standard garage recyclé par nombre de formations électriques, séduits par le riff de guitare minimaliste et hypnotique, et aussi par ce titre provocateur qui fait référence au manifeste communiste de Mao Tsei-Tung.

TITRE : LOVE - MY LITTLE RED BOOK

Musique de fond : Booker T and the MG’s - Green Onions

Johnny Echols

La musique chez Arthur Lee, on la retrouve d'abord dans les gènes. Il naît en 1945 à Memphis, le berceau du rockabilly. Petit, il adorait écouter sa tante chanter du John Lee Hooker ou du Howlin’ Wolf. Son père, Chester Taylor, est un trompettiste qui mène une vie peu stable. Il sera le grand absent de la vie d'Arthur, qui devra surtout compter sur sa mère, Agnès Porter, une femme cartésienne et courageuse. La famille habite un quartier noir de Memphis encore frappé par la ségrégation raciale. Agnès Porter, métisse à la peau claire, peine à se faire accepter par les noirs comme par les blancs. Cette confusion identitaire aura des répercussions évidentes sur l’existence de Lee, dont l’asociabilité flirtera avec la psychose. Déjà petit, il préfère la compagnie des oiseaux à celle des êtres humains : l’un de ses passe-temps favoris est de recueillir des pigeons blessés afin de les soigner. L’année 1955 marque le départ définitif de Chester Taylor, et l’arrivée d’une nouvelle figure paternelle au sein de la famille, plus consistante cette fois-ci. Clinton Lee épouse la mère d’Arthur et reconnaît l’enfant de huit ans. La famille recomposée quitte Memphis pour Los Angeles, une contrée plus accueillante et cosmopolite. En une année, Arthur aura donc changé de père, de nom de famille et de ville. A l’école, c’est un élève turbulent qui domine ses camarades, mais dès qu’il rentre chez lui, Arthur Lee redevient un garçon solitaire et taciturne, entouré de ses oiseaux et l’oreille rivée à la radio.

The Coasters

Au début des années soixante il fait une rencontre fatidique : Johnny Echols, de deux ans son cadet, est aussi un passionné de musique. Le jeune homme apprenait la guitare avec un prof d'envergure, Adolphi Jacobs, membre des Coasters, quatuor doo-Wop suffisamment culte pour apparaître dans les bandes originales des films de Tarantino. Echols bosse déjà ses gammes comme un acharné, et ça va payer. Les deux membres fondateurs de Love n’ont même pas dix-huit ans quand ils commencent à écumer les clubs de Los Angeles, avec deux autres camarades. Leur groupe s'appelle Arthur Lee and the L.A.G's, et ils jouent des reprises de rythm'n'blues. S’ils arborent de fausses moustaches sur scène, ce n’est pas par faute de goût : c’est pour paraître plus vieux, et en général les gérants de ces clubs interdits aux mineurs n’y voyaient que du feu. Jamais à cours d’audace, ils parvenaient parfois à se faire passer pour les Coasters, et intégraient ainsi des lieux plus réputés et plus rémunérateurs. Les gars ont de l'énergie et de l'appétit, et ça séduit le public. Déjà dévoré par l'ambition, le jeune Arthur Lee s’inspire de ses idoles Booker T and the MG's, groupe instrumental composé de deux noirs et de deux blancs. Évidemment il est aussi sensible à ce qui se trame de l'autre côté de l'Atlantique au même moment, l'hystérie unanime pour la British invasion. Mais il se sent encore plus proche du génial Johnny Guitar Watson, parangon du cool et père spirituel du funk.

TITRE : JOHNNY GUITAR WATSON - GANGSTER OF LOVE

Musique de fond : Arthur Lee & The LG’s – The Ninth Wave

Si  Arthur Lee est un compositeur prometteur, il n’est pas à l’aise avec les instruments, contrairement à Johnny Echols, dont le talent hors-normes est vite remarqué. Lorsque Little Richard l’invite à le suivre sur une tournée européenne, il ne peut évidemment pas refuser et quitte Arthur Lee à regret. Pas découragé pour autant, Lee se met à parcourir la ville avec un paquet de bandes démos sous le bras. Le Los Angeles des années 60 a beau être en pleine mutation ethnique et idéologique, il est encore difficile pour le wasp moyen d'accepter l'idée qu'un noir ait un plan de carrière. Hors Lee n'est pas du genre à lâcher le morceau, et il n'entend pas laisser les blancs monopoliser le marché. Dans beaucoup de maisons de disques il essuie des refus douloureux, mais Arthur est comme blindé, il sait son heure arriver. Il finit par décrocher un contrat chez Capitole où il sort son premier single, un instrumental très influencé par Booker T and the MG's, The Ninth Wave. Il ne remporte pas de succès, mais peu importe, c'est une première victoire: il vient tout de même de publier sur le même label que l'une de ses idoles, Nat King Cole.

De plus on lui propose du boulot en tant qu'auteur compositeur pour le label Revis. Il doit écrire une chanson pour une jeune femme prometteuse, Rosa Lee Brooks. Pour l'accompagner, on lui demande de dégoter un guitariste qui serait capable de sonner comme Curtis Mayfield. Ne pouvant plus compter sur Johnny Echols, Lee entend parler en ville d'un jeune prodige fraîchement viré de l'orchestre de Little Richard : ce dernier ne voulait pas qu'un membre de son groupe ne lui fasse de l'ombre. Et il en faut beaucoup pour éclipser la présence de cette grande gueule de Little Richard.

Alors un soir, Arthur Lee passe au California Club pour tester la nouvelle attraction électrique. Sur scène, il découvre un grand noir qui visiblement partage ses goûts vestimentaires. Le mec a du style, mais surtout c'est un démon à la guitare. Sa relation à l'instrument est curieusement obscène, il se tord avec dans tous les sens, ses doigts glissent à toute vitesse le long du manche, le visage crispé par l'endurance, les yeux révulsés de plaisir, tandis que des amplis jaillit un déluge sonique qui transcende l'audience. Nous sommes en 1963 et à l'époque Jimi Hendrix n'avait pas encore traversé l'Atlantique pour aller humilier Eric Clapton à domicile.

Arthur Lee et Jimi Hendrix. Ca fait beaucoup de talent dans une seule pièce.

Arthur Lee lui propose de jouer sur son morceau, et c'est ainsi que l’on entend pour la première fois la guitare de Hendrix sur My Diary de Rosa Lee Brooks. Le morceau s'inspire d'un chagrin d'amour qu'Arthur vécu plus jeune et qu'il n'arriva jamais vraiment à oublier. Son ex-copine, du nom d'Anita, l'avait plaqué lorsque sa mère a trouvé son journal intime narrant sa passion amoureuse avec Arthur...

Rosa Lee Brooks

TITRE : ROSA LEE BROOKS - MY DIARY

Musique de fond : Love – Signed D.C.

Après quelques enregistrements peu remarqués, Arthur Lee relance son projet de groupe à l'occasion du retour anticipé de Johnny Echols, qui a peut-être lui aussi subi le caractère lunatique de Little Richard. Le line-up se met difficilement en place, les musiciens candidats tolérant moyennement les humeurs et les exigences du leader.  Dans un premier temps, la formation se trouve un batteur talentueux en la personne de Don Conka, mais ça ne durera pas. Le garçon est bien plus intéressé par la défonce que par ses fûts. Arthur Lee en tirera une profonde amertume qu’il évoquera dans une sublime ballade du premier album, Signed D.C., un peu l’ancêtre de Sister Morphine des Stones. Alban Pfisterer héritera du rôle ingrat de second choix d'Arthur Lee. A la basse on retrouve Ken Forssi, un garçon doué échappé d'un obscur groupe de surf music. La guitare rythmique sera un temps tenue par un curieux personnage au doux nom de Bobby Beausoleil. Arthur Lee, pourtant lui-même pas très commode, ne sera jamais à l’aise avec ce type qui se parle à lui-même et sur qui rien ne semble avoir de prise. Très vite congédié, Bobby Beausoleil réussira à percer à sa manière toute personnelle : membre de la secte de Charles Manson, il finira ses jours en taule après avoir poignardé un dealer à mort. Nul doute qu’Arthur Lee eu du nez quand il décida de le remplacer par Bryan McLean, un élément essentiel au groupe, un concurrent talentueux que le leader va voir d'un mauvais œil, fou de jalousie et terrifié à l’idée que ce jeune playboy blond ne lui pique la couronne. La formation se trouve un nouveau nom avec The Grass Roots, qui fait référence à un discours radical de Malcolm X  en 1962. Il y décrédibilise l'idée de révolution non-violente et pourfend la suprématie blanche.

Citation : MALCOLM X

The Grass Roots a une résonance offensive, loin des idéaux hippies qui germent à l'époque. Ça irait davantage à un collectif hip hop qu'à un groupe de rock psychédélique des sixties. Lorsque Lee décide une nouvelle fois de changer de nom, ce n'est pas pour changer d'image, c'est seulement par rapport à un groupe concurrent homonyme. Il lui vient alors l'idée de « Love », à mille lieux du délire à la Black Panthers. Lee se dit que si son groupe n'est pas le meilleur de la ville, au moins il a le plus beau des noms. Et c'est là qu'intervient la traditionnelle ironie du sort. Alors que les musiciens s'en vont déposer leur nouveau nom, ils se retrouvent coincés dans un attroupement chaotique, un mouvement de foule violent et inhabituel. Une polémique s'est créée autour de l'arrestation d'un automobiliste noir et l'altercation tourne à l'insurrection générale. Nous sommes à Watts, ghetto de Los Angeles, le 11 août 1965, la tension raciale est à son comble et une émeute éclate. Elle durera cinq jours et fera plus de trente morts.

Watts Riots

Musique de fond : Love - Revelation

La psyché d'Arthur Lee n'en ressortira que plus endommagée. Sérieusement antisocial et paranoïaque, Lee subira les inégalités raciales comme une intense blessure psychologique. Sa détermination à exceller dans un style folk typiquement blanc, c'est peut-être aussi sa manière à lui de dire merde à sa condition, merde aux injustices, et merde à cette région de surfeurs aryens et à leur morale de cul-bénis. Sur Forever Changes, leur insurpassable troisième album, figure un titre appelé Bummer in the Summer. Celui-ci concilie tout naturellement le folk et le hip hop qui n'était même pas encore né. Avec vingt ans d'avance, Love inventait la fusion, et en sortait le prototype définitif.

TITRE : LOVE - BUMMER IN THE SUMMER

Les prestations scéniques de Love commencent à faire parler en ville. La rumeur cours : un groupe de camés multicolores mettrait régulièrement le feu aux différents clubs hypes de Los Angeles, venant grignoter sur les terres du super-groupe qui remporte tous les suffrages à L.A., les Byrds. En 1965, le folk aérien des Byrds est la réponse Californienne aux Beatles.

Musique de fond : The Byrds - Captain Soul

Un jour, Arthur Lee et Johnny Echols sont affalés à la table d’un restaurant chic habitué à servir le gratin

Bryan MacLean

hollywoodien. Ils sont les seuls noirs dans la salle. La tension est palpable, et ils prennent un malin plaisir à entretenir le malaise. Alors qu'ils sont occupés à toiser d'un œil mauvais tous les autres clients, un jeune gars blond, beau gosse typiquement américain, s'invite à leur table avec une décontraction désarmante. Il discute, picole, et gagne miraculeusement la sympathie des deux hommes. Ce type, c'est Bryan MacLean, un enfant d'Hollywood venu s'encanailler sur la scène rock de Los Angeles, en devenant roadie pour les Byrds. Grand admirateur de leur guitariste David Crosby, McLean se rêve un talent similaire au futur collaborateur de Neil Young. Arthur Lee flaire un don chez le roadie, et l'engage comme guitariste rythmique de Love. De plus, il a l'instinct qu'un proche des Byrds au sein de son propre groupe sera source de succès. Les Byrds ont explosé grâce à leurs nombreuses reprises électrifiées de Bob Dylan, notamment celle de Mr. Tambourine, dont la célébrité dépasse l'originale. Ils créent un son unique en mêlant l'électricité à leur folk, emmené par la Rickenbaker à douze cordes du chanteur. Au micro, trois voix se superposent avec brio, celles de Gene Clark, de Jim McGuinn et de David Crosby.

The Byrds

Les membres de Love sont instantanément éblouis par l'évidence mélodique de Gene Clark, qui compose la plupart des chansons originales. Arthur Lee oscille entre l'admiration et la jalousie. Néanmoins il reconnaît entièrement sa dette au Byrds. En 1966, après avoir sorti deux albums qui ont défini le folk rock pour les cinquante années à venir, les Byrds ont opéré un sérieux virage psychédélique. Déjà bien connus pour fumer de l'herbe dans des quantités boulimiques, les musiciens sont montés d'un cran quand ils ont découvert l'acide, et ça va s'entendre sur le troisième album, The Fifth Dimension. Sur le single Eight Miles high, Jim McGuinn exécute un solo free jazz chaotique, quelque part entre John Coltrane et le sitar que Georges Harrison a piqué à Ravi Shankar. Les paroles cryptiques peuvent autant évoquer un vol en avion qu'un délire hallucinogène...

TITRE : THE BYRDS - EIGHT MILES HIGH

Musique de fond :  Love - A Message To Pretty

Le succès des Byrds a affranchi Love de leurs barrières créatives. Love n’était pas destiné à une carrière garage comme énormément d'autres formations de l'époque. Le premier album contient déjà les prémisses de la fulgurance à venir. Au côté de pièces garage classiques comme Can't Explain ou My Flash On You viennent se greffer des ballades plus ambitieuses et personnelles. Depuis My Diary, Lee semble toujours aussi traumatisé par la fin de sa première histoire d'amour, comme il le montre dans A Message To Pretty, morceau fragile qui est l'une des rares fois où Lee fait preuve de vulnérabilité. Une certaine vérité transparaît aussi dans Signed D.C., sur la métamorphose en junkie de l'ancien batteur Don Conka.

Musique de fond : Laughing Stock - Love

Quand Arthur Lee chante que son âme appartient au dealer, il n'est pas interdit de penser qu'il parle un peu de lui-même. Car déjà la drogue a une emprise sur la musique de Love, de la décharge nerveuse de My Little Red Book à la rêverie intoxiquée de Mushroom Clouds ou de Colored Balls. Arthur Lee reconnaît volontiers qu'il était probablement dans un état second quand il a écrit certaines paroles délirantes. Au studio d'enregistrement, l'atmosphère est embrumée, l'air pique les narines et les musiciens sont perpétuellement défoncés, à commencer par le leader, égaré au milieu des volutes de fumées cannabiques, confortable dans son trip solitaire. Il entretient avec le reste du monde un rapport froid et distant, donne des instructions techniques énigmatiques au reste du groupe qui n'a plus qu'à s'exécuter en espérant répondre aux attentes du roi Arthur. Le batteur Alban Pfisterer en particulier subira ses humeurs tordues, l'humiliation consistant à lui arracher les baguettes des mains pour enregistrer certaines parties à sa place.

1er album de Love (1965)

Quand l'album sort en 1966 au mois de mars, Love s'élève directement au rang de groupe le plus prometteur de Los Angeles. C'est l'époque où le phénomène hippie se met à enfler, et Los Angeles en est le berceau. L'animosité qui règne au sein de Love n'en fait pas vraiment un exemple de Flower Power, mais le groupe se laisse séduire par les attraits d'un mouvement qu'ils incarnent malgré eux. C'est ainsi que la bande va se mettre à vivre en communauté.

Musique de fond : Love - The Castle

Arthur Lee fait l’acquisition d’une impressionnante bâtisse sur Mulholland Drive qui va être rebaptisée The Castle. L’endroit n’a rien du squat comme on a pu en voir dans Easy Rider, il rappellerait plutôt les films de la Hammer. Bela Lugosi y avait passé une partie de son existence. Lorsqu’on en traversait les nombreuses pièces, on ne pouvait s’empêcher de penser à l’interprète de Dracula, shooté à l’héroïne et se confondant avec son personnage emblématique.

Lee était le nouveau maître des lieux, logeant dans une petite pièce perchée tout en haut du bâtiment. Il y passait le plus clair de son temps, à nourrir des oiseaux ou à se déchirer les neurones avec de l’herbe ou des acides. Parfois des admiratrices l’accompagnaient, totalement envoûtées par ce type mystique aux allures de Svengali. Ken Forssi, Johnny Echols, Bryan McLean et Alban Pfisterer vivent là aussi, partageant la même hygiène de vie. Régulièrement, la police débarque, alertée par le voisinage qui supporte mal la présence de dépravés bruyants dans le quartier.

Da Capo, 1967

C’est dans ces conditions qu’ils entamèrent la préparation de leur deuxième album, Da Capo. Ce disque méconnu est pourtant l’un des plus atypiques de la période. Dès le premier titre, c’est du jamais entendu : Stephanie Knows Who est une sorte de proto-punk loufoque en mode ternaire, avec un clavecin schizophrène qu’on croirait joué par Lewis Carroll et une voix malade venue d’une autre planète. Mais Love ne reste pas dans le registre brutal très longtemps, et la musique se montre encore plus surprenante quand elle se fait caressante. Des mélodies sophistiquées émergent de Orange Skies, Que Vida et The Castle, soutenues par des arrangements somptueux et chiadés qui comprennent saxophones, orgues et même flûtes à bec. L’album s’enrichit d’inspirations variées qui vont du jazz d’Orange Skies à la bossanova sur Que Vida. Les influences latines de Da Capo en font une œuvre exotique qui se démarque de la production concurrente. Sur la deuxième face, on retrouve un intense grand huit de vingt minutes nommé Revelation, l’un des premiers exemples du genre qui influencera sans doute les Doors pour The End ou When The Music’s Over. Quant au single, il s’appelle Seven And Seven Is et pour une fois il se place correctement dans les hit-parades anglais et américains. C’est le morceau le plus violent de l’album, un boucan terrible à faire passer les Who pour des antiquaires à la retraite. La chanson semble ne jamais s’arrêter d’accélérer, toujours au bord du pétage de plombs, jusqu’à littéralement exploser dans les dernières secondes.

TITRE :LOVE - SEVEN AND SEVEN IS

Musique de fond : The Doors - Strange Days

Il y a au moins deux choses que Jim Morrison a piquées à Arthur Lee : son manager et sa copine. Avant de devenir la coqueluche illuminée des groupies, le futur Roi Lézard fut lui-même un fan-boy, quelques années avant la sortie du légendaire premier album des Doors. Au milieu des années soixante, Morrison est un étudiant brillant qui se fascine pour la philosophie, la poésie et les mouvements d’insurrection qui ont secoué l’histoire. Déjà d’un tempérament bouillonnant et instable, le jeune Morrison est néanmoins une véritable éponge : il s’approprie sans vergogne les traits de ses idoles, se prenant pour Dean Moriarty après lecture du fameux bouquin de Kerouac. La découverte sur scène du charismatique Arthur Lee achèvera de créer sa vocation.

Les sidérantes prestations du leader de Love n’en finissent pas de convertir les apprentis révolutionnaires aux

aspirations artistiques. Car Love fait peur autant qu'il séduit. Il entraîne dans son sillage toute une faune de freaks et d'inadaptés qui se sentent représentés par Arthur Lee, ce métis surdoué habillé comme un fou, cauchemar éveillé de l'Amérique conservatrice. Parmi cette faune, Jim Morrison veut faire partie du clan, plus que n'importe qui. Lee le considère avec une certaine condescendance, mais ne déteste pas sa présence. Avec le génial claviériste Ray Manzarek, Jim Morrison commence à mettre en musique ses propres textes, de longs monologues grandiloquents qui deviendront les premières chansons des Doors. Au début personne ne mise un kopeck sur les Doors, qu'on trouve trop pompeux, trop prétentieux, trop superficiels. Arthur Lee, lui, trouve le groupe génial, baroque et intense, et réussit à convaincre un Jac Holzman peu emballé de leur laisser une chance. Sans le savoir, Lee se tirait une balle dans le pied. Love devait être le porte drapeau du label Elektra, mais ils furent éclipsés sans ménagement par les Doors, désormais machine de guerre officielle du label. Morrison continuera à chercher l'amitié de Lee, mais celui-ci l'ignorera régulièrement, de p

Morrison et Courson, de véritables joyeux drilles

lus en plus misanthrope et sans doute un peu vexé.

Et puis il y a Pamela Courson, cette jeune fille borderline qu'Arthur Lee fréquente un temps. Il en est amoureux mais elle aussi le quitte pour les beaux yeux de Morrison. Ensemble ils vont former un couple dépravé, élevant l'autodestruction au rang de philosophie. Jim Morrison passera du flamboyant roi lézard,  bête de scène et sex-symbol, au clodo alcoolique foutant un bordel apocalyptique à toutes les soirées où il met les pieds. Quant à Pamela Courson, une main sur la seringue et l’autre serrant le garrot, elle n’était pas disponible pour le sortir de là. De cet amour tragique,  il reste la chanson The Crystal Ship sur le 1er album des Doors, que Morrison écrivit pour Pamela Courson.

TITRE : THE DOORS - CRYSTAL SHIP

Musique de fond : Love – A House Is Not A Motel

1967 aurait dû être l'année du triomphe de Love, celle de leur troisième album Forever Changes. Leur meilleur, c'est une évidence qui apparaît à tous ceux qui connaissent leur carrière, c'est à dire pas grand monde. Mais au lieu de leur assurer la postérité, l’œuvre annoncera leur chute. Pourtant Forever Changes est un chef d'œuvre d'une grâce rare, ses arrangements lumineux sont parmi les plus précieux de l'histoire du rock. La conception du disque ne laissait en rien présager une telle réussite artistique. Gavé de LSD, le leader de Love est très loin, trop loin de tout, la communication avec le reste du groupe est impossible. Arthur Lee n'a qu'une obsession : faire de Forever Changes sa plus grande œuvre, voire son héritage. Lee ne se l'explique pas, mais il est persuadé de l'imminence de sa mort, et envisage Forever Changes comme son dernier message offert à l'humanité. Pour être sûr de son coup, il a viré sans ménagement Alban Pfisterer, batteur qu'il considère trop faible et qu'il n'a jamais cessé de rabaisser. Mickael Stuart, déjà présent sur Da Capo, l'a définitivement remplacé. Stuart découvre très vite qu’une ambiance déplorable empoisonne la bande ; pour un groupe appelé Love, c’est la haine qui semble régner entre les membres. Enfermés dans d’infects paradis artificiels, les instrumentistes ne comprennent plus rien aux élucubrations de leur capitaine qui mène le bateau au naufrage. Arthur Lee dessert gravement leur image en traitant les journalistes et les fans comme de la merde. Pire: il refuse systématiquement de quitter la Californie pour jouer dans des festivals, ce qui les condamne à l'anonymat dans le reste du monde. Quand commence l’enregistrement de Forever Changes  en juin, Lee privilégie des requins de studio plutôt que sa propre formation. C'est précisément ce qui va réveiller les musiciens de Love, piqués dans leur égo respectifs. Soudain, ils ont réalisés ce qu'ils allaient perdre s’ils ne se réveillaient pas. Ainsi Love était à nouveau debout, près pour son baroud d'honneur.

Forever Changes, 1967

Bed : Love – Maybe The People (…)

Inspiré par le travail qu’il a entamé avec des techniciens virtuoses en studio, Arthur Lee embauche carrément l'orchestre philharmonique de Los Angeles pour sublimer onze chansons de composante essentiellement acoustiques. En résultent des pièces grandioses se rapprochant du classique, mais dont on distingue le délicat squelette folk. Sans les accompagnements de cuivre et de cordes, Forever Changes est déjà un chef d’œuvre unique en son genre. Les compositions sont des labyrinthes dont on n’essaie pas de sortir, trop subjugués par la virtuosité de l'architecte malade qui les a imaginées. On se perd dans une multitude de passages secrets étranges et merveilleux, quelque part dans la psyché écorchée d'Arthur Lee. Forever Changes est à la fois un adieu déchirant et une renaissance douloureuse. On a beaucoup dit que Love avaient malgré eux signé l'œuvre symbolique du déclin du rêve hippie. Les mélodies concoctées par Lee, tout comme la pochette du disque, débordent de couleurs vives, mais les ténèbres se cachent derrière. Tout n'est que contraste chez Arthur Lee, métis, punk, hippie, misanthrope qui vit en communauté. On ne sait pas s'il chérit ou s'il pleure sa solitude, qui semble être le thème principal de l'album. C'est avec une voix fragile, au bord de la cassure, qu'il chante la magnifique Andmoreagain, où il est incapable de choisir entre son amour et sa propre bulle de protection. A House Is Not A Motel évoque une guerre mystérieuse, à l'heure des grandes interrogations sur le bordel américano-vietnamien, mais semble plus lié à un conflit intérieur sanglant. Dès la première phrase, The Red Telephone esquisse un monde en ruines, que le narrateur observe du haut de sa colline. "Sitting on a hillside / Watching all the people die" est la phrase prophétique que tout le monde aura retenu, annonçant la fin des idéaux pacifistes, le Flower Power décrédibilisé par la folie humaine. Et toute cette noirceur est sans cesse contrebalancée par un espoir à toute épreuve. Si Forever Changes est un immense disque mélancolique, il n'en est pas pour autant déprimant. Forever Changes est une introspection qui célèbre l'amour, l'art, la nuit, le mouvement, tout ça en même temps.

Et puis il ne faut pas oublier l’apport de Bryan McLean, si primordial à la dynamique de Love. Le guitariste rythmique avait déjà participé à l’écriture des précédents opus, on retiendra surtout la fantastique Orange Skies sur Da Capo. Sur Forever Changes, il a composé deux morceaux, ce qui est un miracle quand on connaît le ressentiment du leader envers McLean. Lee avait fini par détester Bryan, trop talentueux, trop mondain, trop populaire. Il méprisait systématiquement son travail, et MacLean, craintif, n'osait pas répondre. Il a pourtant l’honneur d’ouvrir l’album avec une ballade hispanisante inoubliable, Alone Again Or.

TITRE : LOVE - ALONE AGAIN OR

Musique de fond : Love - The Red Telephone

Les histoires d’amour, en vérité, c’est pas comme dans les films, ça termine toujours mal. Celle de Love ne fait pas exception à la règle. Forever Changes sort en novembre 1967, et s’il est l’un des meilleurs albums de cette année si riche, il n’en demeure pas moins un échec commercial. Love ne s’en relèvera pas. Arthur dissout le groupe brutalement, ne supportant plus leur simple présence. Devenus orphelins de leur formation, les membres de Love vont tous déconner les uns après les autres, illustrant parfaitement le fait que Forever Changes mettait un terme au fantasme hippie. Il est assez difficile de distinguer les faits des légendes, mais une chose est sûre, c’est que tous vont affronter leur Viet Nam personnel. Ken Forssi et Johnny Echols ont gâché leur talent dans la petite délinquance minable pour financer leurs addictions. En 1968, Bryan MacLean a été victime d’une overdose qui a failli le tuer. Afin de lui remonter le moral, son amie Sharon Tate l’invite à une soirée chez elle sur Cielo Drive, près de Beverly Hills. N’ayant plus le cœur à sociabiliser, MacLean refuse poliment. Son instinct ne l’aura pas trompé, car son refus lui permis d’échapper au massacre tristement célèbre perpétré par Charles Manson et sa famille de détraqués. Traumatisé par le milieu du show-biz et accroc à l’héroïne, MacLean disparaîtra de la circulation pendant deux décennies, avant de sortir deux albums solos à la fin des années quatre-vingt dix, plutôt passés inaperçus.

La drogue a fait son boulot de destruction massive, sans faire preuve d’une grande imagination. Et après, c’est la mort qui a fait du zèle. Jimi Hendrix meurt d’une overdose en 1970. Bouleversé, Arthur Lee racontera que le guitariste virtuose s’est réincarné en lui. Puis Jim Morrison rend l’âme dans sa baignoire à Paris en 1971, suivi de peu par Pamela Courson, qui s’est piquée une fois de trop. En 1997, c’est au tour de Ken Forssi, puis de Bryan MacLean le jour de Noël 1998.

Quand à Arthur Lee, il a continué à sortir des albums sous le nom de Love, mais avec un groupe complètement différent, jusqu’au milieu des années 70. Contrairement à ce que prétend le dogme rock-critique, Arthur Lee s'en est plus qu’honorablement sorti avec cette formation. Mais survivre à l’aboutissement Forever Changes n’est pas mince affaire. Sa musique se heurte à l’indifférence du public. Alors Arthur Lee erre pendant de longues années, tente de faire renaître la flamme de Love en contactant les anciens, mais plus personne ne veut lui parler, plus personne n’a confiance en lui. A un moment donné, il veut écrire son autobiographie pour se renflouer, mais les journalistes avec qui il veut collaborer ont peur de lui. Le mec est trop défoncé, à l’alcool et aux drogues dures, et en plus il se balade avec un flingue, maintenant. A la même époque, le rock-critic Nicolas Ungemuth, plume acerbe pourtant rompu aux interviews musclées avec des légendes chtarbées, ne se remettra jamais de sa rencontre avec un Arthur Lee hors d’atteinte et imperturbable. L’ancien chanteur de Love est en pleine descente aux Enfers. Un jour de 1996, un coup de feu éclate chez lui, personne n'est touché mais la police débarque dans la foulée. Ils trouvent assez d’armes et d’héroïne pour l’envoyer en taule pour les cinq prochaines années. Quand Arthur Lee retrouve sa liberté en 2001, celle-ci a un goût amer.

Musique de fond : Love - Hummingbirds (instrumental)

Arthur Lee sur scène en 2004

Mais la motivation le saisit à nouveau et lorsqu’il rencontre un groupe d’admirateurs appelés les Baby Lemonade, il décide d’offrir une seconde vie à Forever Changes qu’il se remet à jouer sur scène. Le public est au rendez-vous, et Arthur Lee semble enfin accéder à un semblant de satisfaction. Comme réhabilité en tant qu'homme et en tant qu'artiste. Malheureusement, il est atteint d’une leucémie, et ne disposant pas d’assurance maladie, il est incapable de payer ses soins. Une poignée de fans prestigieux organisent alors un concert de charité pour réunir des fonds. On retrouve Robert Plant, Marc Bolan, Ryan Adams, et même Johnny Echols sorti de nulle part, parmi les participants. Arthur Lee en sera profondément touché, mais ça ne sera pas suffisant : il succombe à la maladie le 3 août 2006.

Le dernier titre de Forever Changes a pour nom You Set The Scene. Lorsqu’Arthur Lee l’a écrite en 1967, en plein bad trip paranoïaque, il croyait sentir sa mort arriver. Le titre commence comme une complainte inquiète, urgente, avant de prendre une toute autre direction. Lee passe de la peur à l’acceptation, comme s’il prenait avec sérénité le fait que la Terre va continuer de tourner une fois qu’il aura quitté ce monde. De la part d’un junkie notoire, c’est une considération d’une surprenante sagesse. Lorsqu’il la chante à nouveau sur scène dans les années 2000, Arthur Lee est un vieil homme esquinté mais qui a vaincu ses démons. You Set The Scene  prend alors une nouvelle dimension. La mort est inévitable. Alors comme il faudra bien y passer, autant l'accueillir comme une amie. You Set The Scene, c'est ma chanson préférée de ce groupe immense et maudit que fut Love. Et c'est avec celle-ci que je clos l'émission. Retrouvez tous les podcasts de l’émission sur le site Chicâne Magazine, et toute l’actualité de Graine de Violence sur sa page Facebook.

TITRE : LOVE - YOU SET THE SCENE

 


Quelques références...

Des bouquins :

Love, de Stéphane Koechlin

Waiting For The Sun, de Barney Hoskyns

Arthur Lee And The Book Of Love, de John Einarson

L'excellent site www.edwood.net

 

Des disques :

Love - Love (1966)

Da Capo - Love (1966)

Forever Changes - Love (1967)

Four Sails - Love (1969)

False Start - Love (1970)

Are You Experienced ? - The Jimi Hendrix Experience (1967)

Bold As Love - The Jimi Hendrix Experience (1967)

Electric Ladyland - The Jimi Hendrix Experience (1968)

The Doors - The Doors (1967)

Strange Days - The Doors (1967)

L.A. Woman - The Doors (1971)

Mr. Tambourine - The Byrds (1965)

Turn! Turn! Turn! - The Byrds (1965)

Fifth Dimension - The Byrds (1966)

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