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[PODCAST] Graine de Violence - Alain Bashung

Dire qu'Alain Bashung manque à la scène française tient sans doute de l'euphémisme. Disparu depuis plus de huit ans, le monsieur aurait pu se vanter d'une cote d'amour quasi unanime, si l'élégance et l'humilité ne l'en avaient pas empêché. Dans ce pays où le rock est un genre sous représenté, il avait réussit l'exploit de concilier tous les publics, les rockeurs purs et durs, les amoureux de la chanson française et les avant-gardistes pointilleux. Cela grâce à une carrière éclectique et audacieuse qui ne tombe jamais dans le formatage, et surtout grâce à une sidérante capacité à émouvoir sans pour autant faire dans le hold-up lacrymal. Si, dans ses dernières années, Bashung apparaissait comme un sage, discret et mélancolique, ses fulgurantes prestations scéniques laissaient deviner une folie furieuse derrière la tranquillité apparente. Avec son passé turbulent, son esprit contradictoire et son penchant pour l’autodestruction, il s’avère qu’Alain Bashung était un écorché vif qui n’avait rien à envier à ses confrères anglo-saxons.

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

Musique de fond : Osez Joséphine – Alain Bashung

Pour la première fois aujourd’hui on va parler d’un français, oui, un français, un français qui faisait du rock sans nous foutre la honte, et comme il n’en existe pas trente-six c’est sûrement pas utile de faire durer le suspense : Alain Bashung  sera notre héros du jour.  Bon, c’est vrai que c’est facile de se moquer de la pauvreté du rock français, d’autant plus qu’il existe tout de même, quelque part dans l’ombre, un nombre non-négligeable d’irréductibles déterminés à échapper aux standards apparemment imposés par les NRJ Awards ou un autre machin du genre. Malheureusement, il est bien rare qu’un projet audacieux et original ne fasse une percée vers le grand public et les bandes FM. La face visible de l’iceberg domine la partie immergée de toute sa médiocrité. Les plus utopistes en sont réduits à brandir désespérément l’héritage des vieilles gloires de la chanson française pour sauver les apparences, ce qui nous oblige régulièrement à briser leurs rêves en rappelant que Jacques Brel était belge et qu’il ne constitue pas un argument de défense. Face à ce constat, on se réconforte comme on peut, en se rappelant que la qualité française existe mais elle passe rarement à la télé.

Bon, sauf lorsqu'il joue une star du rock dans Nestor Burma

Musique de fond : Ma Petite Entreprise – Alain Bashung

En cela, le cas Alain Bashung est déjà une formidable exception. On ne peut pas dire que le bonhomme soit une figure de l’underground, certains de ses titres font partie du patrimoine fièrement revendiqué et beaucoup d’artistes mainstream reconnaissent son influence incontournable. Pourtant lorsqu’on se penche sur sa discographie mouvementée, il est difficile à première vue de voir ce qui a pu attirer le grand public et convaincre les médias de son potentiel commercial. L’art de Bashung est bizarre, imprévisible et inconstant. On passe aisément de la gaudriole narquoise à la dépression flasque invendable, comme si le chanteur flattait les pulsions masochistes de l’auditeur. Disques après disques, Bashung se cogne la tête contre des pôles opposés. Entre deux hématomes, il se lance dans des parades amoureuses irrésistibles qui parviennent sans mal à charmer le public, et lorsqu’il est bien sûr d’avoir la majorité de son côté, il envoie tout valdinguer comme le dernier des tarés. Et puis, pour ne rien améliorer, il y a ces lyrics cryptiques, des mots savamment échafaudés et lourds de non-sens, des mots qui se gravent dans les mémoires pour y pondre des questions, des montagnes de questions. Si Alain Bashung n’a jamais écrit seul ses propres textes, il y a à l’évidence un langage Bashung que peu de gens sont capables de pratiquer en dehors de ses paroliers, des rusés adeptes d’absurde et de calembours dévastateurs, des types comme Boris Bergman ou Jean Fauque. Cette science du vers à tiroirs sur laquelle les plus grands linguistes se sont cassés la gueule est en partie la raison de l’engouement pour Bashung, ce pudique mystérieux, incapable de dire « je t’aime » ou « j’t’emmerde » autrement qu’avec des puzzles complexes, fascinants et jubilatoires. Lorsqu’après des années de galères, Alain Bashung a soudain cartonné à l’époque de la sortie de son album Pizza, le public hexagonal a découvert un monstre de charisme avec une voix multitâche pouvant caresser, fouetter ou électrocuter l’auditeur qui n’attendait plus grand-chose depuis l’invasion de Salut Les Copains. En ne dévoilant jamais son jeu, Bashung a semé l’addiction dans les oreilles et à fait naître l’interrogation dans tous les esprits. Qu’est ce qui peut donc bien se cacher derrière toutes ces distorsions ?

TITRE : CA CACHE QUEKCHOSE – ALAIN BASHUNG

Musique de fond : Rebel - Alain Bashung

Alain Bashung est le prototype même du gars qui n'est pas né du bon côté de l'Atlantique. Tout au long de sa carrière, il aura traîné sa confusion identitaire à travers ses chansons, se définissant comme un apatride. Sur Rebel, l'un des premiers titres phares, il déclare être un éternel étranger, un vagabond solitaire dénué de racines qui ne se reconnait dans aucun environnement. Il est clair qu'au sein de la variété française, on voit mal où se situe la place de Bashung. Lorsqu'il perce une fois pour toutes en 1981, il fait tâche avec son look de loubard sordide, son ironie tranchante, ses textes volontiers lubriques et bien sûr ses concerts tonitruants. Si les grands parents avaient fini par se faire à l'existence de Johnny Hallyday,  ils n'étaient pas près pour Bashung : le type refoulait la bière et la clope froide à travers l'écran de télévision. Pourtant, Bashung s'avère être un type réservé, d'une pudeur plutôt inhabituelle dans le milieu. Quand tous ses confrères s'éternisent en éloges sur le grand Jacques Brel, Bashung n'est pas aussi enthousiaste. Il faut certes du talent pour se foutre à poil en public, mais ce n'est définitivement pas son truc. Bashung préfère cultiver le mystère, jeter des pistes mais ne jamais offrir de dénouement. Règle numéro un, le son importe plus que le sens, les mots sont surtout des outils esthétiques. Proposer un paysage sonore, une musique qui parle à l’âme sans imposer une énième histoire d’amour dégoulinante, comme celles que bavent quatre-vingt quinze pour cent des yé-yés. Sorti de l’euphorie populaire de la fin des années soixante, il est bien difficile de trouver des qualités à cette meute de chanteurs au sourire crispé qui doivent la plupart de leurs succès à des traductions défigurées de classiques rock anglais ou américains. C’est au milieu de cette mêlasse qu’Alain Bashung doit se frayer un chemin lorsqu’il démarre sa carrière en 1966, lui qui ne jure que par Bob Dylan et les productions de Phil Spector. C’est bien là le drame de son existence : Alain Bashung n’a jamais vraiment l’air d’être à sa place, toujours un peu paumé et mal-à l’aise. Le titre de l’un de ses films préférés l’illustrerait à merveille, Bashung est comme un singe en hiver.

Gabin et Belmondo, en ivrognes magnifiques dans Un Singe En Hiver. Dans les 80's, Bashung et Gainsbourg en feront une sorte de remake live...

Musique de fond : Elsass Blues – Alain Bashung

Les journalistes se plaisent à le définir comme alsacien, parce qu’il faut bien qu’il vienne de quelque part, pourtant lui-même ne revendique aucune origine, et encore moins celle-ci. S’il a passé une bonne partie de son enfance à Wingersheim, village d’un millier d’habitant au nord de Strasbourg, c’était pour vivre chez ses grands parents, car l’appartement parisien qu’occupait sa mère ne disposait pas de la place suffisante pour accueillir un nouveau né. Son nom de famille, Bashung le doit à son beau père, puisque son père biologique fut un amant de passage, apparemment kabyle, qu’il ne connu jamais. Incognito et orphelin dans un bled minuscule, Alain Bashung ne garde pas un souvenir ému de son enfance. A la fin des années quarante, Wingersheim est toujours criblée de tensions post-Seconde Guerre Mondiale. Le contexte fait précisément écho à un livre de Marcel Aymée sorti à la même époque, où un village imaginaire victime de bombardements alliés est le théâtre d’une chasse aux collabos vaine et douloureuse. La grande baraque dans laquelle le petit Bashung couche a elle-même une histoire trouble puisqu’elle fut saisie par les soldats allemands qui s’en servirent de quartier général. Si on ajoute à cela la bigoterie générale et la présence d’un curé voyeur qui zieutera Alain pendant ses premiers flirts, on comprend que la madeleine de Proust

Buddy Holly

soit amère. En guise de lot de consolation, la radio familiale capte les ondes allemandes, qui au milieu des années cinquante diffusent des quantités généreuses de rock’n’roll tout frais venu des Etats Unis. En bon héros de Graine de Violence, Alain Bashung en consommera sans modération, jetant son dévolu sur Gene Vincent, le crooner ravagé de Be-Bop-A-LuLa, ou encore sur l’adorable Buddy Holly, dont l’intro de la chanson Reminiscing ressemble étrangement à celle de Gaby vingt ans plus tard.

 

TITRE : REMINISCING – BUDDY HOLLY

 

Musique de fond : Night In White Satin – The Moody Blues

Le fantasme américain a accompagné Bashung pendant toute son adolescence. Ses balbutiements musicaux en témoigneront. Dans son village alsacien, il est considéré comme un bâtard mal-nourri, pas vraiment un enfant du pays. Alain en a pris note, et lorsqu’il part habiter chez sa marraine à Paris, c’est sans le moindre regret. Il gardera ce tempérament toute sa vie, ne garder aucune attache, s’affranchir de la nostalgie. A l’âge de seize ans, armé d’une guitare sèche et d’un harmonica, le jeune Alain se débat avec une poignée de reprises au sein des Dunces, les Cancres en anglais, un groupe de jeunes chiots un brin maladroits. Hank Williams, Bob Dylan, les Beatles et les Stones y passent dans de charmantes versions bancales pleines de bonne volonté. Pas vraiment le genre de répertoire à attirer les foules hexagonales. Du coup, Bashung incorpore deux trois chansons d’Hugues Aufray et de Marcel Mouloudji, histoire de faire avaler la pilule à une audience pas très attentive. Débrouillard, il parvient à enchaîner les concerts dans des rades plus ou moins fréquentables, strip-clubs ou brasseries qui le récompensent cinquante balles la nuit. Un cachet maigre qui le convainc pourtant que la musique est un bon moyen de se payer à bouffer. Bientôt lui et sa bande sont employés pour jouer dans des bases militaires américaines, demeurées nombreuses en France après la fin de la seconde guerre mondiale.

Là, il aura l’occasion d’assister au professionnalisme américain puisque des artistes comme Dolly Parton ou les Four Tops traverseront l’Atlantique pour remonter le moral des troupes, bloquées dans un pays qui n’a pas beaucoup de considération pour le rock’n’roll. Dans les années cinquante, la France avait accueilli cette nouvelle tendance en la ridiculisant par le biais de parodies qu’Henri Salvador signait sous le pseudonyme Henry Cording, un jeu de mot paresseux qui illustre le manque de sérieux avec lequel on envisageait le genre. Néanmoins le rock a de l’importance pour Bashung, il s’y retrouve plus que dans n’importe quel foyer. Mais s’il veut percer dans cette industrie, il devra se conformer aux normes nationales. Ce qu’il n’arrivera jamais à faire.

Et oui.

Musique de fond : She Belongs To Me – Bob Dylan

Les premiers enregistrements de Bashung prêtent à sourire. Absolument impossible de reconnaître l’auteur de L’Imprudence sur des morceaux aussi insipides que Les Romantiques, T’as Qu’à Dire Yeah ou le totalement surréaliste Pourquoi Rêvez-Vous Des Etats Unis. Dans cette dernière, on entend Bashung se moquer de la toute-puissance américaine dans une tentative ironique d’afficher un chauvinisme en toc. Une curiosité pour mélomanes pervers que le chanteur a depuis reniée, comme tout le reste de son répertoire d’avant son album Roulette Russe. Lorsqu’il le sort en 1979, c’est sa dernière chance d’accéder à une carrière respectable. Bashung est alors considéré comme un ringard au CV bordélique. Quelques singles, des arrangements sur des albums de Dick Rivers, un passage télé assez hallucinant où il fout la honte à Claude François en chantant Belles Belles Belles deux fois mieux que le tyrannique blondinet. Pour autant, pas de quoi rentrer dans le légendaire. Lorsque sort Roulette Russe, Bashung n’a plus grand-chose à perdre, et cela s’entend dès le premier morceau, intitulé Je Fume Pour Oublier Que Tu Bois.

TITRE : JE FUME POUR OUBLIER QUE TU BOIS – ALAIN BASHUNG

Musique de fond : Bijou Bijou – Alain Bashung

Roulette Russe

Roulette Russe est son deuxième album studio, le précédent, Roman Photo, sorti deux années auparavant, n’a retenu l’attention de personne. Alain Bashung traîne alors douze ans d’une carrière laborieuse, douze années à chercher à concilier rock et langue française, à enchainer les bides et les petites humiliations, à supporter la dictature de la variétoche tout en courbant l’échine. Avec Roulette Russe, il a enfin fourni un travail digne de sa sensibilité. Musicalement, on sent bien que Dire Straits est passé par là et certains titres sont parfaitement oubliables, mais ce n’est pas ce qui marque dans cet album. Bashung avait très tôt fait preuve d’aisances vocales impressionnantes mais il n’avait manifestement pas trouvé le timbre qui correspondait à sa personnalité. Roulette Russe est un net progrès : le chanteur s’y montre sensuel et nonchalant, parfois même totalement désabusé, d’une honnêteté un peu kamikaze. Comme sur le mémorable Bijou Bijou, récit d’une rupture amoureuse tragique, de celles qui laissent des séquelles pour toute une vie. Le narrateur s’extirpe du lit commun en silence, pour ne pas réveiller celle qu’il n’a plus l’intention de revoir. Partagé entre la honte et la lâcheté assumée, l’amant fugitif se rhabille discrètement avant de prendre la tangente, laissant sa douce seule dans le capharnaüm de son appartement, au milieu des fringues sales, des paquets de clopes froissés et des emballages de capotes vides. Le texte est saisissant et la scène décrite est plus vraie que nature, on devine l’humidité qui suinte des murs, la transpiration qui imprègne encore les draps et cette odeur de tabac froid, l’odeur du fantôme que Bashung laisse derrière lui. Bijou Bijou est à l’origine une idée de Daniel Tardieu, un prof de français qui pond quelques lyrics pour arrondir les fins de mois. Peu expérimenté, Tardieu manque d’assurance et bloque au milieu du texte, passant le relai à celui qui va devenir l’un des auteurs attitrés du chanteur.

Musique de fond : Gaby Oh Gaby – Alain Bashung

Boris Bergman

Boris Bergman, juif d’origine Russe né à Londres, est quand à lui un scribouillard rodé, puisqu’il officie en tant que parolier depuis les années soixante, avec à son actif des chansons pour Juliette Gréco, France Gall ou encore Christophe. Le bonhomme est un rusé qui pratique neuf langues, il a dans la tête la musicalité de chaque dialecte, les spécificités culturelles qu’il peut exploiter pour parfumer ses vers, et un amour sans limite pour le parler rock. Sur Bijou Bijou, c’est lui qui ajoute les références sexuelles les plus crues, godemichés et fellations inclus. Avec Alain Bashung, il y aura comme un coup de foudre littéraire. Lui qui souhaite s’arracher à la niaiserie de ses premiers enregistrements pour livrer de vrais morceaux rock francs du collier, il a trouvé son homme. Les deux deviennent inséparables, à s’envoyer bières, joints et jeux de mots à longueur de journées, aiguisant ainsi un style où le réalisme sera sans arrêt perturbé par l’absurde, où les pensées dépressives se mêleront aux calembours sarcastiques. C’est peut-être cette complicité virile et rigolarde qui leur inspirera le premier gros tube d’Alain Bashung, l’hymne homo à peine voilé mettant en scène un certain Gaby. Le single popularise soudainement Bashung.

 

Un millions d’acheteurs plus tard, le duo a concocté une nouvelle poignée de chansons, des ingrédients qui seront réunis sur Pizza, le disque de 1981 qui se vendra comme des petits pains. Plus électrique et maitrisé, Pizza marque l’avènement de la première période importante de Bashung, celle où les premiers fans transis apparaissent. Le single Vertiges De L’Amour bastonne dans les hits parades et Bashung en est encore à se demander si tout cela est bien raisonnable, s’il n’est pas entrain de rêver trop fort. Ayant enfin décroché le succès qu’il a cherché en vain pendant des années, il va réagir comme beaucoup d’autres rock-stars : il va flipper grave, s’abrutir d’alcool et de drogues et travailler sur un nouvel album qui enverra chier le public nouvellement acquis. Pour cela, il lui faut les services d’un vrai teigneux, d’un vrai misanthrope qui n’a pas peur de se salir les mains, et il va trouver l’incarnation idéale de la décadence malpolie en la personne de Serge Gainsbourg, alias L’Homme A Tête De Chou.

 

Pizza

Un millions d’acheteurs plus tard, le duo a concocté une nouvelle poignée de chansons, des ingrédients qui seront réunis sur Pizza, le disque de 1981 qui se vendra comme des petits pains. Plus électrique et maitrisé, Pizza marque l’avènement de la première période importante de Bashung, celle où les premiers fans transis apparaissent. Le single Vertiges De L’Amour bastonne dans les hits parades et Bashung en est encore à se demander si tout cela est bien raisonnable, s’il n’est pas entrain de rêver trop fort. Ayant enfin décroché le succès qu’il a cherché en vain pendant des années, il va réagir comme beaucoup d’autres rock-stars : il va flipper grave, s’abrutir d’alcool et de drogues et travailler sur un nouvel album qui enverra chier le public nouvellement acquis. Pour cela, il lui faut les services d’un vrai teigneux, d’un vrai misanthrope qui n’a pas peur de se salir les mains, et il va trouver l’incarnation idéale de la décadence malpolie en la personne de Serge Gainsbourg, alias L’Homme A Tête De Chou.

 

 

TITRE : L’HOMME A TETE DE CHOU – SERGE GAINSBOURG

Gains' et Bash'

Musique de fond : Vertiges de l’Amour – Alain Bashung

En 1982, Jean Fauque n’écrit pas encore pour Bashung. Il faudra attendre Novice, l’album de 1989 pour découvrir ses vers dans la voix d’Alain, puis Osez Joséphine en 1991 pour la consécration. Mais déjà, il est un ami de longue date lorsque le chanteur se débat avec la rançon du succès de Gaby. Une nuit de janvier, alors que l’année 1981 vient juste de s’achever, Fauque reçoit un coup de téléphone de Chantal Monterastelli, l’épouse d’Alain à l’époque, complètement affolée. Elle le supplie de venir immédiatement, car Alain va faire une connerie. Quand Jean Fauque débarque en catastrophe, Alain Bashung est affalé sur une chaise dans un coin de la cuisine, le regard perdu et vitreux, la main cramponnée sur un couteau qu’il a l’intention de se planter dans le cœur. Il avait mis quinze années à pondre un truc qui marche pour finalement s'apercevoir que la notoriété ne s'obtenait pas sans un lot d'emmerdes tel qu'on finit par regretter l'anonymat. Le public était conquis, les caisses renflouées et on l'invitait sur les plateaux télés, ce qui est très mauvais pour ce que les rappeurs appellent la Street Cred'. A l'époque, on ne pouvait pas porter du cuir et vendre des disques, les rockeurs en perfecto pouvaient se montrer pires intégristes que des vieilles bigotes, et en décrochant la timbale Bashung ne s'était pas fait que des copains. Dans son propre quartier parisien, il devait parfois raser les murs pour éviter les excités de la lame blanche, et finissait par se poser de douloureuses questions sur sa propre légitimité artistique. Peut-être n'était-il pas encore près à admettre que l'art populaire était compatible avec une exigence qualitative. Mais à ce moment précis, il semblait plus raisonnable de bousiller tout ce qu'il avait entrepris.

Musique de fond : J’Croise Aux Hébrides – Alain Bashung

C'est Boris Bergman qui subira le premier dommage collatéral. Un article de Libération met le feu aux poudres : le canard a la bonne idée de titrer un portrait du parolier intitulé « Boris Bergman, l’homme à qui Bashung doit cinquante pour cent de sa réussite ». La réaction du chanteur est sans appel : il vire Bergman illico, avec une économie d’explications qui le caractérise. Du jour au lendemain, le duo jusqu’ici inséparable explose. La décision est sévère, d’autant plus qu’il est déjà arrivé à Alain Bashung de s’approprier le travail de ses auteurs en interviews. Alain Bashung écrit toujours la musique, rarement les mots, mais son processus créatif a un impact décisif sur l'écriture. Bashung joue au paysagiste avec les manuscrits de ses auteurs : il débroussaille pour ne conserver que l'essentiel, modifie les structures à sa guise jusqu'à en tirer un sens qui l'interpelle. Bergman étant hors jeu, Bashung s'est dégoté un binôme de luxe en la personne de Serge Gainsbourg, alors en pleine période reggae. Bashung peut compter sur le fumeur de Gitanes pour l'épauler dans la conception d'un troisième album qui s'annonce très trash. Au départ, il compte l'appeler Apocalypso, finalement ce sera Play Blessures, un suicide commercial ahurissant. Ceux qui classent Bashung dans la variet' devraient jeter une oreille là-dessus. Ce gouffre post-punk doit plus à Suicide et Joy Division qu'à Jean Jacques Goldman. Un cauchemar nihiliste où les guitares ont été remplacées par des machines et où le chanteur porte une camisole de force. Sur Play Blessures, on baigne dans la gnôle, on baise dans la crasse et on s'immole dans l'espoir de ne laisser aucune trace. Dès le premier morceau, la destination est annoncée : droit dans le mur et à toute vitesse. Les quelques mois d'écriture se déroulent dans le 7e arrondissement de Paris, entre l'appartement de Gainsbourg rue de Verneuil et son bistro préféré rue de Solférino. De ces séances de travail éthyliques naîtra une œuvre extrême qui nécessitera un nombre d'écoutes raisonnable avant d'exercer une véritable fascination chez l'auditeur. L'inspiration, Bashung et Gainsbarre la trouvent en s'envoyant des cocktails insensés, du genre vodka-pastis ou gin-champagne. Au comptoir, le patron peine à fermer son établissement tous les soirs, tandis que Gainsbourg paye ses tournées. Quand à la jeune serveuse, sa mini jupe inspire le titre Lavabo aux deux ivrognes,  sorte de gueule de bois où se mêlent état nauséeux, vandalisme et culpabilité post-coïtale.

Play Blessures. Meilleure pochette.

TITRE : LAVABO – ALAIN BASHUNG

Musique de fond : Junge Männer (live 85) – Alain Bashung

Le reste de la discographie 80’s d’Alain n’est pas aussi mémorable qu’un Play Blessures ou vendeur qu’un Pizza. On peut tout de même mentionner l’opus de 1989, Novice, très bel effort new wave qui marque le retour temporaire de Boris Bergman et les balbutiements de Jean Fauque. Il y a eu des albums médiocres, mais les pires Bashung sont toujours moins gênants que la dégringolade artistique de son idole Bob Dylan et de bien d’autres durant les années 80. Cette triste décennie est le triangle des Bermudes du rock, presque toutes les légendes s’y sont cassées les dents. Et si Bashung échappe au naufrage, c’est surtout grâce à ses concerts spectaculaires. Alain Bashung est une bête de scène, et quiconque le niera sera pris en flagrant délit d’une incurable mauvaise foi. Jusqu’à son dernier souffle, il aura été capable de transcender tous les publics qui lui ont fait face. Cramponné à son pied de micro comme s’il voulait l’étrangler, des yeux qu’on imagine possédés cachés derrière d’épaisses lunettes noires, Alain Bashung livre systématiquement des prestations d’une remarquable intensité. L’accueil de l’audience n’est pas forcément des plus chaleureux, et il lui faut parfois dompter des foules féroces. En première partie de Trust, les insultes et les cannettes de bière fusent, mais Bashung reste debout, fier et provocateur, sans gilet par balles, tel un Tony Montana en Perfecto. Ça fait une demi-heure qu’il joue Bijou Bijou devant des fans de hard rock en pleine crise de nerfs, et il s’amuse à ralentir le tempo à chaque nom d’oiseau.

Avec Jacques Higelin en 87 au Francofolies. Bashung est vêtu comme un mec qui se déglingue la gueule h24 en festival.

Sur scène, Bashung n’a pas peur, car c’est lui le monstre dans l’histoire. Selon la légende, il se fait livrer une trentaine de cannettes de bière sur scène, ce qui peut expliquer l’impression de dédoublement de personnalité. Avec le recrutement du groupe KGDD, les concerts d’Alain Bashung vont acquérir une dimension supplémentaire. Cette formation, qui a déjà œuvré pour Jacques Higelin, est celle qui va asseoir la réputation sulfureuse d'Alain Bashung, celle d'un rockeur destroy et coriace. Les musiciens déploient un groove dangereux et instable, rutilant comme un moteur de camion citerne bourré de nitroglycérine sur des routes en ruines. Avec ce bagage sonore dévastateur, Bashung peut lâcher la bride et s'adonner à la pure sauvagerie. L'indispensable album Live Tour 85 témoigne de la puissance brutale du gang, sans parler de la hargne vocale du chanteur qui atteint son paroxysme sur Toujours Sur La Ligne Blanche, un titre qui ne laisse pas beaucoup de place à l'imagination quand à l'origine de ce morceau toxique.

Live Tour 85

TITRE : TOUJOURS SUR LA LIGNE BLANCHE (LIVE 85) – ALAIN BASHUNG

Musique de fond : By Proxy – Alain Bashung

Ce quotidien kamikaze que Bashung évoque avec une inquiétante conviction est entrain de ronger son énergie vitale. A la fin des années 80, il est un alcoolique accompli, du genre à cacher un décapsuleur dans sa table de chevet. La bière, c’est dès le réveil, toujours accompagnée d’un nombre aberrant de cigarettes. Son dernier album, Passé Le Rio Grande, est un festival de jeux de mots débiles qu’on trouvera marrant ou exaspérant selon les humeurs, en tout cas il semble avoir été torché avec une nonchalance suspecte. Peut-être ne prend-t-il plus la musique au sérieux, dépassé par des souffrances internes et intimes qu’il n’est pas capable d’affronter. Mais la douleur elle-même est dérisoire, aucun problème n’est assez grave pour qu’on y consacre du temps, l’ivresse est le refuge ultime et la mort fera comme elle voudra. D’ailleurs, elle rode, la mort, elle n’est pas loin, elle hésite même à s’installer dans son foie, mais Bashung n’y fait pas attention. Invité à l’émission d’Antoine De Caunes Les Enfants Du Rock, on le surprend en compagnie des Pogues, les médailles d’or de la biture. Ensemble, ils livrent une version titubante de Dirty Old Town, comme dans un pub dublinois à 4h du mat’. Pour atteindre la note juste dans cet état lamentable, Bashung n’a pas trente-six solutions, il beugle à pleins poumons.

Et pour ne pas se faire voler la vedette par les dents de Shane MacGowan, Alain s'était trouvé un chouette galurin :

Extrait Dirty Old Town

Musique de fond : Dirty Old Town (live) – The Pogues feat. Alain Bashung

Shane McGowan, chanteur des Pogues, s’avouera impressionné : le frenchie était plus bourré que lui. Seulement les frasques de Bashung n’amusent pas tout le monde. Sa femme Chantal Monterrasteli est folle d’inquiétude. Alain est atteint d’une cirrhose et il n’est pas disposé à se soigner. En lui imposant une cure de désintoxication, nul doute qu’elle lui sauve la vie et offre à sa carrière une nouvelle trajectoire. A partir de l’album Novice, Bashung s’est repris en main et sa musique va s’en ressentir. Il coupe définitivement les ponts avec Boris Bergman, trop boute-en-train pour suivre le chanteur sur un terrain plus premier degré. C’est pourtant avec un morceau poignant, Alcaline, que Bergman fera ses adieux à son vieux compère de poilade. Désormais c’est Jean Fauque qui jouera le rôle de l’homme de l’ombre, et c’est avec lui que Bashung va atteindre une certaine respectabilité unanime.

Respectable, mais punk quand même.

Musique de fond : Volutes – Alain Bashung

Osez Joséphine ouvre la décennie et c’est un Bashung apaisé qui vient cueillir l’auditeur avec une facilité déconcertante. Enregistré en partie à Memphis, Osez Joséphine est l’aboutissement de son rêve américain, un songe qu’il rumine depuis la fin des années 50. Nourri au blues et à la country, le disque rend hommage à ses pères spirituels avec de splendides reprises de Dylan, Buddy Holly ou encore des Moody Blues. Jamais le chanteur ne s’était montré aussi tendre et séducteur, et l’effet sur les ventes est immédiat. Et puis il y a les clips magnifiques du photographe Jean Baptiste Mondino où Bashung est resplendissant. Les vidéos de Volute et Osez Joséphine mettent en scène un dandy esquinté mais toujours debout et fier, un bonhomme qui expose ses cicatrices invisibles avec l’air de dire : et après ? La vie continue.

Bashung et une pin-up au bord de l'autoroute : le clip minimaliste de Volute.

Chatterton

Avec l’album Chatterton en 1994, il s’aventure à nouveau en terrain expérimental, fort de son regain de popularité. Il appelle ça de la country new age : des morceaux acoustiques auxquels on a greffé des nappes électroniques, et qui bénéficient des participations de musiciens solides aux orientations jazz, comme le trompettiste Stéphane Belmondo, le légendaire Link Wray et le guitariste Marc Ribot, collaborateur de Tom Waits et de John Zorn. Les vers de Jean Fauque, moins blagueurs que ceux de Bergman, renforcent l’atmosphère flottante en se faisant évocateurs mais jamais didactiques.  A Ostende et A Perte De Vue sont de purs bonheurs, tandis que les singles Ma Petite Entreprise et J’Passe Pour Une Caravane distillent un mystère fascinant qui garantit encore des décennies d’interprétations diverses et variées. La sublime renaissance d’Alain Bashung lui permet de s’imposer comme le seul chanteur populaire français à oser avec brio l’audace artistique. Bientôt vont apparaître des émules du maître, des mélomanes curieux, respectueux de la chanson française mais qui savent faire la différence entre tradition et moisissure. Parmi les héritiers déclarés, on retrouve des gens aussi estimables que

Dominique A

Miossec ou Dominique A, qui finiront tous les deux par travailler avec Bashung. Dans le cas de Dominique A, la collaboration sera avortée au grand regret des deux. Le morceau était destiné à sortir sur Bleu Pétrole, et devait s’appeler Immortels. Finalement Dominique A l’enregistrera pour son propre album intitulé La Musique, et c’est une chanson d’autant plus poignante qu’elle est sortie à peine un mois après le décès d’Alain Bashung.

IMMORTELS – DOMINIQUE A

Musique de fond : Au Pavillon Des Lauriers – Alain Bashung

Dans le monde du rock, il est coutume de penser qu’un artiste sort ses meilleurs travaux pendant ses premières années d’activité avant de mal vieillir et de sombrer dans sa propre caricature. Alain Bashung n’est pas de ceux-là. Quand sort Fantaisie Militaire en 1998, on n’imagine pas qu’il va s’agir d’un disque somme, d’une recherche musicale ultra aboutie dont l’aspect cérébral est contrebalancé par une fantastique dose d’émotion. Pour être très clair, on n’avait encore jamais autant pleuré en écoutant un disque d’Alain Bashung. Le single La Nuit Je Mens est quasiment un traumatisme national. Je me souviens de nombreuses heures passées à débattre de la signification du titre, et chaque tentative d’explication se soldait par de nouvelles questions absurdes et obsédantes. Comment dresse-t-on des loulous ? Quelles sont les démarches si je veux inhabiter un aqueduc ? Mais surtout : comment réussit-on à émouvoir toute une nation en chantant sur les gants de crins et les geysers ? C’est un tour de magie dont on n’imagine personne d’autre capable. La Nuit Je Mens défie toutes les analyses et se pose là, comme un monument mélancolique dont on admire l’architecture mais dont on ignore les secrets de fabrication.

Fantaisie Militaire

Fantaisie Militaire est un disque de rupture où les vieux démons refont surface. Sur la pochette, Bashung semble mal à l’aise, près à couler dans une marre de vase, à moins qu’il ne s’apprête à en sortir. C’est un disque composé dans la solitude de l’appartement qu’il a loué dans le quartier de Belleville, rue Piat, à l’époque considéré comme l’un des coupe-gorges de l’est parisien. Bashung avouera même en avoir fait les frais. Mais de toute façon, il sort peu, et si les gens viennent à lui, c’est pour travailler sur l’album, pas pour lui remonter le moral. Bashung est plus taciturne que jamais, il a recommencé à boire et évite d’aborder les sujets sensibles. En 1996, il vient de passer deux mois dans une clinique psychiatrique, épuisé par la tournée Confessions Publiques et par l’anéantissement de sa cellule familiale. Après quinze ans d’union houleuse, Chantal s’est barrée avec leur fils Arthur, né en 1982. Pour le gosse, ça ne fera pas beaucoup de différence, ça fait longtemps qu’il s’est habitué à l’absence du père. Toutes ces années, Chantal s’est vainement acharnée à apporter un semblant de sérénité dans l’existence de son mari. Mais, dans sa musique comme dans sa vie, le chanteur a toujours fuit la simplicité, et le bonheur n’a jamais été une évidence. Sur Fantaisie Militaire, l’amour est une guerre qu’il a menée et perdue. Bashung est un survivant blessé qui ne sait plus pourquoi il s’est battu. Elle aurait voulu qu’il quitte ce champs de bataille imaginaire, qu’il fasse la paix avec son enfance morne, son père déserteur, sa famille de taiseux. C’est trop tard pour Bashung, comme il le martèle dans le titre Au Pavillon Des Lauriers, il veut rester fou. Il se complait dans ses prisons, on l’entend s’abandonner à la misanthropie sur Samuel Hall, comme victime d’une sécheresse héréditaire qui l’empêche d’aimer sans souffrir. Le dernier morceau de Fantaisie Militaire est une déclaration d’amour qui refuse de montrer son visage, un bouleversant aveu de faiblesse qu’il dédie à son fils asthmatique, Angora.

TITRE : ANGORA – ALAIN BASHUNG

Musique de fond : Faisons Envie – Alain Bashung

L'Imprudence

Fantaisie Militaire, malgré sa tristesse pas vraiment radiophonique, est un disque fédérateur, une œuvre qui a une place toute particulière dans le patrimoine français. Il y a un tel équilibre entre dénuement intime et pudeur maladive que tout le monde a l’air de se retrouver dans cette œuvre déchirante, récit d’un divorce destructeur qui laisse un air de déjà-vu troublant à l’auditeur. L’album montera à la première place des hits parades français, ce qui n’était pas arrivé depuis l’époque Pizza. Evidemment, au lieu de capitaliser sur ce succès et de s’assurer une sécurité auprès du public, Bashung va jouer la carte de L’Imprudence. Cet album sorti en 2002 n’a plus grand-chose à voir avec le rock, la pop, la new wave ou même la country new age de Chatterton. S’il peut parfois rappeler les arrangements éthérés de ce dernier, L’Imprudence se présente comme son avatar sous anxiolytique, un monolithe massif qui ne reflète aucune lumière. Les chansons sont débarrassées de structure mélodique et Alain Bashung ne chante plus, il clame, d’une voix grave et affectée, à la manière d’un Léo Ferré que l’utopie aurait quitté. Il est comme hanté par ses propres incarnations, il ne s’entend plus penser dans le boucan de sa solitude, il est un agoraphobe dans le néant. Le Dimanche à Tchernobyl, Noir De Monde ou Mes Bras sont des sommets d’élégance dépressive, s’il est possible d’associer les deux mots. Les rares moments d’espoir n’ont pas non plus des gueules de single : Faites Monter sera choisie pour promouvoir l’album à défaut d’autre chose, tandis que Faisons Envie est scandée par un Bashung en état d’ébriété, comme l’a révélé son auteur Miossec, pas un joyeux drille non plus, d’ailleurs. Particulièrement poignant, ce texte sera régulièrement réinterprété sur scène en duo avec sa nouvelle femme Chloé Mons.

Bashung et Chloé Mons

Musique de fond : Sur Un Trapèze – Alain Bashung

L’année 2008 sera celle des adieux. Un dernier album, le très accessible Bleu Pétrole, avant de se faire la malle. Pour la seule fois de sa carrière, Bashung a l’air de vouloir rassembler toutes les fractions de son public en proposant des chansons acoustiques chaleureuses et étrangement altruistes. Gaëtan Roussel, leader de Louise Attaque, est le parfait gendre idéal pour la réalisation d’un album conçu pour plaire à tout le monde. En fait, même l’amateur de proses acides trouvera son bonheur avec les six minutes névrotiques de Je Tuerai La Pianiste ou la brutale sincérité de Tant De Nuits. Les radios elles se délecteront de perles à la beauté discrète comme Je T’ai Manqué ? ou Sur Un Trapèze. Mais c’est surtout son ultime tournée qui va graver le nom de Bashung dans les consciences pour l’éternité.

Le 20 novembre 2008, j’ai eu la chance d’assister à l’un de ses concerts, en Avignon. Une merveille. En sortant de la salle, l’esprit embrumé, les yeux humides et la gorge nouée, je tombe sur une conversation d’une poignée de crétins bedonnants, tétant leur Heineken chaude à quatre euros et se tapant sur les cuisses. « Ce pauvre Bashung tient plus debout, on l’accompagne en lui tenant la main jusqu’à son rocking-chair au centre de la scène, et on lui pose la guitare sur les genoux comme si c’était une couverture de papy, il est complètement au bout du rouleau !». Manifestement, je n’avais pas vu le même concert que ces langues de putes. Je n’avais jamais vu personne s’approprier l’espace comme lui. Je me souviens d’un homme grand et maigre, très classe avec son costume trois pièces et son couvre-chef à la Borsalino. Je me souviens des quelques mots qu’il nous adressait entre les chansons, des remerciements émus d’une touchante humilité. Je me souviens de ses longues mains très fines qui sculptaient l’air et hypnotisaient le public, des chorégraphies sensuelles qu’il exécutait avec un instinct naturel. Mais par-dessus tout, je me rappelle de l’énergie intacte de sa voix, de la jouissance qui l’animait à chaque décharge électrique, de la conviction avec laquelle il articulait chaque mot. Mes Prisons était un étourdissant ping-pong entre fureur et apaisement, Volontaire et son refrain épileptique me ramenait au doux souvenir du Bashung déglingué et parano, Madame Rêve était toujours un sommet de l’érotisme musical, Mes Bras et son thème suicidaire ne cédait à aucune concession, Vertige De L’Amour était la parfaite madeleine de Proust goguenarde, et Fantaisie Militaire s’achevait dans un chaos bruitiste à vous foutre la chair de poule. Pour être tout à fait précis, ce que j’ai vu et entendu ce soir-là m’a fait penser très sérieusement qu’il allait battre son foutu cancer. Bashung avait l’air bien plus vivant que les tocards qui bavaient leur cynisme à la sortie.

Frédéric Taddei : «ça vous intéresse la mort ?

Alain Bashung :  - Je connais très peu »

Le 14 mars 2009, sa mort, même annoncée, m’a pris de cours et m’a bouleversé. Je peinais à admettre l’évidence. J’avais vu ce mec sur scène, triompher de la maladie, défier la mort avec une insolence typiquement adolescente, devenir immortel et mourir juste après. Ceux qui ont vu les images sublimes du concert filmé Les Dimanches à l’Elysée savent de quoi je parle. Ils savent de quel magnétisme et de quelle puissance était capable Bashung au crépuscule de son existence. Et ceux-là auront du mal à évoquer l’aventurier de la chanson française sans trahir des sanglots dans leur voix. On se quitte avec Faites Monter, chanson de l’album L’Imprudence, dont les paroles semblent résumer l’intarissable soif de découverte du chanteur, l’incessante exploration artistique que fut la vie d’Alain Bashung.

TITRE : FAITES MONTER – ALAIN BASHUNG

 


Quelques références...

Des livres :

"Bashung, Vertiges de la Vie" de Pierre Mikaïloff

"Bashung l'Imprudent" de Bruno Lesprit et Olivier Nuc

"Bashung(s), Une Vie" de Marc Besse

"Bashung" de Philippe Barbot

 

Des disques :

Pizza de Alain Bashung (1981)

Play Blessures de Alain Bashung (1982)

Live Tour 85 de Alain Bashung (1985)

Novice de Alain Bashung (1989)

Osez Joséphine de Alain Bashung (1991)

Chatterton de Alain Bashung (1994)

La Tournée Des Grands Espaces de Alain Bashung(1995)

Fantaisie Militaire de Alain Bashung (1998)

L'Imprudence de Alain Bashung (2002)

L'Homme à Tête de Chou de Serge Gainsbourg (1976)

 

Des podcasts :

"De L'Aube à l'Aube", série documentaire réalisée pour France Inter.

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