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[PODCAST] Graine de Violence - Neil Young

 

 

Neil Young n'est pas de ceux qui se sont brûlés les ailes et ont gaspillé leur talent pour un paradis artificiel. Le cowboy de Winnipeg a pu dès l'enfance constater combien la vie était fragile et que la cramer sous la chaleur des projecteurs était une idiotie. Dans les années 70, alors que les tragédies s'amoncellent autour de lui, Neil Young ne plie pas sous le poids de la souffrance et enchaîne les chefs-d’œuvres intemporels avec une rigueur stupéfiante.  Le parcours de Young possède la beauté des grandes leçons de vie : on y retrouve tristesse, sagesse et émerveillement.

Musique de fond : Neil Young & Crazy Horse – Cinnamon Girl

Neil et David Briggs

Il y a un peu plus d’une semaine, Neil Young annonçait la sortie de Hitchhiker, un album abandonné en 1976 qu’il avait enregistré avec son regretté producteur et ami David Briggs. C’était une nuit de pleine lune, les deux hommes étaient isolés dans l’Indigo Ranch, légendaire studio idéalement situé à Malibu, Californie. Armé de sa seule guitare, Neil Young a simplement déballé la dizaine de titres qu’il avait écrits pour l’occasion, ne s’interrompant que pour une taffe ou un rail. Neil Young est un peu entamé par les drogues, vaguement bourré, certainement épuisé par une existence rock’n’roll qui, au milieu des années soixante-dix, appartient d’hors et déjà la légende. David Briggs est le témoin de cette session historique et poignante, au cours de laquelle résonneront pour la première fois les chefs d’œuvres insurpassables que sont Powderfinger ou Pocahontas, et qui apparaîtront plus tard sur l’album live Rust Never Sleeps. A peine trentenaire et déjà responsable de l’écriture d’une centaine de titres géniaux, Neil Young semble avoir une source d’inspiration mystérieuse et intarissable. Son répertoire immense fait d’office de lui l’un des acteurs le plus important de la cause rock’n’roll, et la sortie tardive d’Hitchhiker se devrait d’être un évènement médiatique comparable à la découverte d’une pyramide enfouie dans le désert Libyque, hors ce n’est pas du tout le cas, l’info semble être passée inaperçue car je n’ai vu personne s’extasier de bonheur et remercier le ciel de nous offrir ce miraculeux présent entre deux catastrophes apocalyptiques. J’en conclue donc que, contre toute explication logique, le cas Neil Young est méconnu, et que ceux qui ne le connaissent pas encore peuvent déjà prévoir les paquets de mouchoirs car il y aura des larmes de joie et de reconnaissance au cours de cette émission.

Neil Young est à lui seul une contrepartie suffisante à tous les aspects discutables du rock, il en est sa raison d’être, la preuve que malgré tous les guignols qui viennent humilier un peu plus ce genre musical malmené, le rock’n’roll ne mourra jamais. Si vous me dites que le rock est un repère de paumés qui crèvent trop tôt après un bref éclair de génie, je vous répondrais Neil Young. Si vous me dites que le rock est peuplé de vieux schnocks qui surfent sur une nostalgie qui pue la sénilité, je vous répondrais Neil Young. Si vous me dites que le rock c’est rien qu’un business hypocrite qui fait croire à ses consommateurs qu’ils sont des rebelles, je vous répondrais Neil Young. Si vous me dites Linkin Park, je vous répondrais Neil Young, et si vous me demandez quelle heure il est, je vous répondrais Neil Young. Notre héros a traversé les décennies sans jamais cesser d’avancer, contre vents et marrées, à peine vacillant. Symbole absolu d’intégrité artistique, il est de ceux qui tracent leur chemin à l’improviste, pour le plaisir de se perdre et de se retrouver.

Musique de fond : Neil Young & Crazy Horse – Southern Man

Le rock’n’roll, il ne l’envisage pas sans la prise de risque, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un nombre impressionnant de chefs d’œuvres dans sa discographie qui compte pas moins de quarante albums studios, sans parler des live acoustiques, des live électriques, tous plus somptueux les uns que les autres, et sans oublier la période qui précède sa carrière solo, lorsqu’il était un membre luxueux du groupe culte Buffalo Springsfield ou quand il joignait sa voix tranchante aux harmonies de David Crosby, Stephen Stills et Graham Nash. Putain, ce mec a plus de vies qu’un chat. Et même ses pires albums sont dignes d’intérêt, tout ce qu’il a enregistré est le produit d’une geste artistique obstinée qui ne répond qu’à la conviction de son créateur, ignorant les attentes des critiques comme du public. Dès le début de sa carrière avec Buffalo Springfield, Young fait preuve d’une personnalité unique et effrontée parvenue à s’imposer dans le milieu dur à cuire du rock’n’roll. Dans le morceau de 1967 Mr Soul, il a beau piquer le riff le plus connu des Rolling Stones, tout ce qu’on entend c’est cette voix alerte, maladroite et instantanément intrigante. C’est la naissance tonitruante d’un rockeur monumental qui ne s’est jamais laissé duper par l’euphorie des sixties.

BUFFALO SPRINGFIELD – MR. SOUL

Musique de fond : Buffalo Springfield - For What It’s Worth

Selon une croyance populaire, Neil Young serait le roi des hippies, la mascotte des fumeurs de joints, le père fondateur de la Peace & Love attitude. Une affirmation bien étrange pour qui connaît le bonhomme outre son plus gros succès, le champêtre Harvest. Pour sûr les apparences peuvent tromper, à commencer par son allure de trainard ahuri, avec ses longs cheveux hirsutes et des fringues de cowboy raté qui tenterait une reconversion chez les apaches. Certes il y a aussi son rôle prédominant au sein de Buffalo Springfield, l'un des groupes phares du Los Angeles psychédélique au côté des Byrds et de Love, et dont on doit le triomphe public à For What It's Worth, un pamphlet folk composé par Stephen Stills. Sauf que Neil Young ne s’est pas épanoui sous le soleil californien, c’est au Canada qu’il a vu le jour et le bronzage c’est pas trop son truc. Il n'y a qu'à entendre les compositions qu’il a apporté à Buffalo Springfield pour noter une différence d'intention et d'ambition : les paroles de Mr. Soul, bien qu'obscures, ne sont pas exactement accueillantes, on y décèlerait plutôt un scepticisme un peu méprisant qui s’adresserait à la naïveté béate des auditeurs. Contrairement au compère Stephen Stills, Young ne peux pas se permettre de laisser vaquer sa cervelle aux vapeurs illicites de toutes sortes. Oh bien sûr, il tire volontiers sur les joints qui circulent, mais hors de question de goûter au LSD, sa condition ne le lui permet pas. Ce qu’il faut bien savoir pour prétendre cerner un minimum le personnage, c’est que cette dame nature tant chérie par les hippies n’a pas été très généreuse avec lui.

Musique de fond : Buffalo Springfield – Expecting To Fly

Une nuit de l’année 1951, le petit Neil est réveillé en pleine nuit par des douleurs atroces qui traversent tout son corps comme de redoutables décharges électriques. Ses parents l’amènent aux urgences en catastrophe et apprennent qu’il est atteint de la polio et qu’il a toutes les chances d’y passer. Comme il s’agit d’une maladie extrêmement contagieuse et que le vaccin ne sera découvert que l’année suivante, la maison est mise en quarantaine et la famille Young se retrouve isolée du monde extérieur tandis que le petit dernier reste à l’hôpital en soins intensifs. On se demande bien à quoi aurait ressemblé le rock si Neil Young avait rendu l’âme avant de jouer sa première note. L’enfant se réveillera après une longue et terrifiante attente. Il a à peine six ans et a déjà une conscience aigüe de sa propre mortalité, sans pour autant bien comprendre quel est ce mal qui le ronge de l’intérieur. Même s’il a la vie sauve, Neil n’est pas sorti d’affaire : son corps souffre encore de douloureuses paralysies, il est incapable de marcher sans s’accrocher aux meubles ou longer les murs. Il récupèrera progressivement le contrôle de ses membres mais ne se remettra jamais complètement de cette agression infectieuse. Dans les années soixante-dix, il ne monte pas sur scène sans un corset pour maintenir ses vertèbres, et il gardera une démarche un peu gauche et chancelante tout le long de son existence. Alors que ses collègues du Buffalo Springfield s’en donnent à cœur joie dans le délire hédoniste, Young sera d’abord méfiant avec les drogues, et peu friand de groupies, mal à l’aise à l’idée de découvrir sa carcasse chétive et fragile aux yeux de voluptueuses admiratrices. Une faiblesse qui se muera rapidement en force : tandis que la plupart de ses camarades ruineront leur talent en appliquant un peu trop consciencieusement le cahier des charges sexe, drogues et rock’n’roll, Neil Young fera toujours passer sa muse avant les récréations chimiques. La musique sera son obsession de tous les instants, et jamais il ne se laissera freiner par des collaborateurs un peu trop défoncés. Il adoptera une ligne de conduite bien spécifique, lui interdisant de se répéter ou de s’encroûter, en ne gardant jamais les mêmes musiciens deux fois de suite. Des décisions qui parurent bien sévères à certains de ses anciens collègues, mais c’est ce caractère obstiné et indépendant qui lui vaudront son surnom de Loner.

NEIL YOUNG & CRAZY HORSE - THE LONER (LIVE RUST)

Buffalo Springsfield peut sans problème être qualifié de groupe culte. Déjà parce que c’est avec ce groupe que Young, à un âge odieusement jeune, a pondu ses premiers chefs d’œuvres : Mr Soul que vous avez entendu plus tôt, mais aussi la majestueuse Expecting To Fly et les six minutes hallucinantes de Broken Arrow, le tout supervisé par les mains expertes de Jack Nitzsche, arrangeur de génie qui avait besoin de prendre des vacances loin des studios de Phil Spector.

Musique de fond : Bluebird – Buffalo Springfield

Mais Buffalo Springfield, c’est surtout une genèse fascinante qui repose sur un génial coup du destin. C’est à

Stephen Stills

Winnipeg, ville canadienne au nord du Dakota que Neil Young et Bruce Palmer, alors membres des Mynah Birds, rencontrent Stephen Stills, guitariste blondinet originaire de Dallas. Les trois musiciens sympathisent et se font la promesse naïve de se revoir un jour à Los Angeles. Lorsque que les Mynah Birds se séparent, Young décide sur un coup de tête de prendre la route avec Bruce Palmer pour la Californie, afin de retrouver leur compagnon d’un soir. Au volant d’un corbillard et avec une quantité suffisante de weed dans le coffre, ils traversent donc une bonne partie des Etats Unis pour arriver à Los Angeles après une série de péripéties dignes d’un bouquin de Kerouac. Ils parcourent les clubs et les bars, assistent à des concerts des Byrds où officie David Crosby, mais ne parviennent pas à mettre la main sur Stills, que d’ailleurs personne ne semble connaître. Las, ils abandonnent leur projet et mettent le cap sur San Francisco, où les Jefferson Airplane font fureur à l’époque. Bloqués dans un gigantesque embouteillage sur Sunset Boulevard, Young et Palmer commencent à désespérer quand la fenêtre d’une voiture voisine se baisse pour laisser apparaître un Stephen Stills hilare. Euphoriques, les trois potes se tombent dans les bras au milieu des klaxons et autres pots d’échappement : ainsi, le Buffalo Springsfield était né.

Buffalo Springfield, avec Stills et Young au premier plan

Musique de fond : Neil Young & Crazy Horse – Cowgirl In The Sand

La suite de l’histoire est moins jolie, car l’entente cordiale ne durera pas. Palmer est arrêté par la police et renvoyé au Canada à cause de son imprudente consommation cannabique, tandis que Stills commence sérieusement à jalouser le talent de Neil Young. Les disputes internes se muent en bagarre idiotes, sur fond d’égos mal placés et d’abus de substances diverses. Le deuxième album est un splendide foutoir qui ressemble plus à une compilation d’artistes solos qu’à l’œuvre d’un groupe homogène. Tout cela était pourtant bien prometteur, mais Neil Young sent le vent tourner, et certains signes ne trompent pas. Un jour de concert, alors que l’ambiance entre les musiciens est toujours aussi morose, Young est pris de bouffées de chaleur. Son champ de vision est envahi par une épaisse brume scintillante et la clameur de la foule, habituellement si revigorante, se transforme en un vacarme intolérable. Seule la photographe Nurit Wilde se rend compte du malaise : Neil est cramponné à sa guitare, secoué de violents tremblements, le regard vide. Il est en pleine crise d’épilepsie et se bat pour aller jusqu’au bout du morceau. Les dernières mesures achevées, Neil jette son instrument et se précipite dans les coulisses pour y perdre immédiatement connaissance. Puis son visage tourne au violet, une écume épaisse apparaît aux commissures de ses lèvres et son corps se tend jusqu’à atteindre une rigidité malsaine. Nurit Wilde tente de lui écarter la mâchoire à l’aide d’un stylo mais ne parvient pas à grand-chose. Lorsqu’il reprend connaissance, le temps semble avoir duré une éternité, en réalité ça n’a pas pris plus de deux minutes. Young est totalement perdu, il ne se souvient plus de rien et peine même à comprendre ce qu’il fait ici. Ce sera l’une de ses dernières expériences en tant que membre de Buffalo Springsfield. Au milieu de tous ces conflits épuisants, ses nerfs sont à vif et l’appel de la route raisonne. Le cowboy de Winnipeg plaque le groupe de Stephen Stills qui évidemment fulmine, mais saura oublier sa rancœur en temps voulu. Neil Young de son côté ébauche une carrière solo avec un premier album, une expérience qu’il juge décevante à cause des arrangements studios, des ornements cosmétiques qui dénaturent les brillantes compositions. Pour ne plus réitérer cette erreur, il lui faut un son, un groupe soudé au service de ses chansons et capable d’en transcender l’âme. Ce sera chose faite avec l’opus suivant Everybody Knows This Is Nowhere, qui bénéficie désormais d’un crew imprévisible et sauvage, celui vers lequel Neil Young n’aura de cesse de revenir dès qu’il aura des envies de récréations électrique : le Crazy Horse.

Everybody Knows This Is Nowhere (1969)

NEIL YOUNG AND CRAZY HORSE - EVERYBODY KNOWS THIS IS NOWHERE

Musique de fond : Neil Young & Crazy Horse – Down By The River

Everybody Knows This Is Nowhere, c’est bien plus que la première trace discographique de Crazy Horse. C’est un coup de foudre artistique, une alchimie sans égal dans le rock’n’roll. Pour Neil Young, c’est une révélation quasi mystique : quand il joue avec ces trois là, la musique coule de ses doigts avec un naturel et une intensité qu’il n’avait jamais ressentis auparavant. Ralph Molina, Bill Talbot et surtout Danny Whitten sont de véritables têtes brûlées qui se sont fait les griffes en écumant des bars remplis de bourrins, ils ont connu les publics hostiles et cela se ressent dans leur jeu, âpre et menaçant. Avec eux, Young oublie totalement sa condition physique faiblarde et peut se laisser aller à des jam sans fin, des séances cathartiques dont il tire un tel plaisir que certaines d’entre elles se retrouvent sur l’album, inchangées. Et effectivement, il est difficile de ne pas prendre son pied avec Down By The River, neuf minutes jouissives avec un démentiel solo d’une seule note, ou Cowgirl In The Sand, où la bande part en délire sur deux accords pendant dix minutes sans oublier d’offrir un magnifique refrain. C’est la naissance d’un style et d’une méthode qu’il recyclera tout le long de sa carrière : l’enregistrement live en studio, dénué de fioritures et d’astuces de montage. Les premières prises sont privilégiées, car Young veut de la spontanéité avant tout, même si cela doit passer par quelques fausses notes. Au final, celles-ci achèvent de fasciner l’auditeur, subjugué par la rage des interprètes, saisi par un son brutalement honnête impossible à policer au mixage. Il n’y a pas de place pour les bobards dans le Crazy Horse, groupe au nom terriblement adéquat tant il sonne comme un cheval fougueux lancé au triple galop et défonçant tous les obstacles sans jamais s’arrêter.

Crazy Horse

Musique de fond : Neil Young - Sugar Moutain

En 1969, Neil Young a vingt-quatre ans et déjà une carrière impressionnante. Comme son idole Bob Dylan, il vient d’effectuer un grand écart entre le folk et le rock électrique, sans se récolter la volée de bois vert imbécile dont le chanteur de Like A Rolling Stone fut victime. L’album de Crazy Horse fonctionne bien et la réputation du canadien est des plus flatteuse. C’est en tout cas ce que constate sa compatriote Joni Mitchell quand elle le retrouve dans un studio à Los Angeles. Cette jeune musicienne surdouée partage la précocité de Neil Young. Elle s’est fait un nom au milieu des années soixante dans les clubs de Toronto, puis s’est exportée à New York où ses compositions et sa voix somptueuse ne sont pas passés inaperçus. L’émulation artistique qui secoue alors la Californie définit sa nouvelle terre d’accueil. L’ambiance est à la contestation, aux considérations poétiques et aux vapeurs de marijuana, tout ce qu’il faut pour qu’elle se sente comme un poisson dans l’eau. Ravie de voir que l’obstination de Neil Young a payé mais consciente que le garçon a encore beaucoup à offrir, elle lui présente son manager Elliot Roberts, un type aux allures de boute-en-train  mais qui sait garder son sérieux quand il s’agit de protéger ses poulains. Pourtant, sa collaboration avec Neil Young commencera par un faux départ : lorsqu’un jour Youg lui téléphone pour lui demander un service, on lui signale que Roberts est absent, occupé à jouer au golf. Et quand ce dernier retourne son appel, on lui signifie son licenciement. Parce que Young paye un agent pour qu’il s’occupe de lui, pas pour qu’il améliore son swing. Autant d’intransigeance de la part d’un si jeune rockeur peut surprendre, mais Joni Mitchell reconnaît bien là l’écorché vif qu’elle a fréquenté à Winnipeg. Neil Young s’est toujours comporté comme s’il avait le double de son âge. Elle se souvient de cette chanson, Sugar Mountain, qu’il avait écrite à dix-neuf ans et qui l’avait tant bouleversée. Neil Young y faisait preuve d’une véritable nostalgie morose qui était parvenue à troubler la chanteuse. Les paroles évoquaient un vieux club pour ado qu’il n’avait plus l’âge de fréquenter et dont les portes lui étaient désormais fermées. Est-ce que la vie s’arrête vraiment à la vingtième année ? Le morceau était si beau et si triste qu’il n’était pas absurde de le penser. Mais, reprenant ses esprits, Joni Mitchell se décida à écrire une chanson lumineuse en réponse à cette lugubre réflexion. Elle est parue sur Lady On The Canyon, son troisième album en 1970, et s’appelle The Circle Game.

JONI MITCHELL – THE CIRCLE GAME

Musique de fond : Crosby, Stills, Nash & Young  - Almost Cut My Hair

Joni Mitchell

Joni Mitchell n’eu pas besoin de trop se forcer pour s’intégrer dans la vaste communauté du rock de L.A. A peine arrivée, son numéro de charme a déjà opéré sur deux des têtes de gondoles du mouvement : Graham Nash, british guitariste de la formation The Hollies, et David Crosby, qui vient de se faire salement congédier des Byrds. Il faut dire que Crosby fait partie de cette catégorie bien particulière de gens capables de faire péter une durite aux plus patients. Avec ses longs cheveux blonds et bouclés et sa moustache bien fournie, il a cette bonhommie désuète et caricaturale du bon gros hippie croyant dur comme fer au pouvoir des fleurs. Mais une fois passée cette façade, on découvre un narcissique quatre étoiles, beaucoup trop conscient de son talent et s’adonnant complaisamment à l’absorption de drogues de toutes sortes, ce qui bien sûr n’arrange rien à son arrogance. Au festival de Monterey, il se retrouve sur scène en compagnie de Nash et Stephen Stills, et c’est le coup de foudre artistique. Quelque chose se passe lorsque ces trois voix s’harmonisent, elles s’accouplent avec une telle évidence que l’on ne parvient pas à différencier les parties. Cet équilibre rare et précieux étonne d’autant plus qu’il émerge en toute délicatesse de l’association entre trois égos remarquablement boursouflés. Le groupe dispose d’un casting si prestigieux qu’ils ne se décident pas à choisir un nom : le premier album sera tout simplement intitulé Crosby, Stills & Nash, l’histoire ne précisant pas s’ils se sont battus pour l’ordre de leur blases sur la pochette du disque. C’est évidemment un succès instantané, une collection de chansons irrésistibles et parfaitement dans l’air du temps interprétées par les plus

 

charismatiques des superstars fumeuses de pétards. En même temps tout a été prévu au millimètre, comme pour tout bon blockbuster hollywoodien qui se respecte. David Geffen, un agent d’artiste qui compense son jeune âge par un savoir-faire impitoyable dans le monde des affaires, leur ouvre les portes d’Atlantic, où le vénérable patron Ahmet Ertegün leur recommande d’embaucher un quatrième mousquetaire pour foutre un peu d’électricité au milieu de toutes ces guitares acoustiques. Stephen Stills décroche alors son téléphone et compose le numéro du seul type qui ne craint pas d’être bouffé par les poids lourds du rock hippie.

Musique de fond : Crosby, Stills, Nash & Young - Woodstock

Graham Nash est le seul à rechigner face à l’arrivée de Neil Young. David Crosby lui est ouvert à toutes les propositions, du moment que sa destiné vers les sommets divins du rock’n’roll ne rencontre pas d’obstacle. Young est heureux à l’idée de retrouver Stills et espère à nouveau faire jaillir l’étincelle qui illuminait les meilleures heures de Buffalo Springfield. Mais les enjeux ne sont plus les mêmes, la hype autour d’eux est trop massive et l’innocence n’a pas sa place dans le show-business. Dès leur deuxième date, ils se retrouvent à participer au gigantesque festival de Woodstock et deviennent des symboles de la contre-culture aux côté de Janis Joplin ou de Jimi Hendrix.

David Crosby

Alors que la guerre du Vietnam fait rage, c’est une génération entière qui se surprend à rêver d’un avenir plus radieux, ou la société de consommation serait avantageusement remplacée par l’ère de l’amour universel. Neil Young n’a pas beaucoup de considération pour cette masse qui cache la vacuité de ses idées derrière une rébellion en toc. Et on aurait bien du mal à lui donner tord, vu les éclairages qui ont été faits depuis sur les conditions de ce festival. L’opportunisme des organisateurs, l’avidité de certains musiciens et la mort de trois personnes du public durant ces trois jours d’amour et de paix, ça a de quoi vous laisser un goût amer. Young l’avait senti, refusant catégoriquement qu’une putain de caméra vienne le zieuter pendant qu’il est occupé à jouer. Joni Mitchell, elle, regretta amèrement de ne pas y avoir participé. Elle y consacrera une chanson ingénue, qu’on ne peut s’empêcher d’écouter avec un brin de sarcasme. Elle apparaît également dans une version speedée sur Déjà Vu, le premier album de Crosby, Stills, Nash & Young. Mais au sein de ce disque, c’est la chanson titre qui remporte tous les éloges, composée par David Crosby.

 

CROSBY, STILLS, NASH & YOUNG – DÉJÀ VU

Musique de fond : Neil Young - Old Man

L’album est un carton plein et les quatre fantastiques n’ont plus à se soucier de remplir leur frigo pour le restant de leur vie. Néanmoins Neil Young ressent un malaise. Comment un groupe soit disant peace & love peut prétendre mener un combat spirituel et social avec tout ce pognon dans les poches ? Sur scène, ça devient une vaste blague : Crosby revêt une chemise à frange d’indien bidon pour faire comme Neil Young qui n’a pourtant jamais été une icône de mode, tandis que Stills garde son sourire et son manteau de fourrure sur les épaules sans percevoir la moindre contradiction. Avec des résidus de poudre blanche sous leur pif et des instruments désaccordés, ils passent pour de parfaits crétins. Young, qui est constamment en retrait depuis le début de l’aventure, décide qu’il est temps de larguer les amarres : profitant d’une énième engueulade entre les trois autres qui comparent la taille de leurs moustaches, il quitte le groupe. Les chansons qui lui traversent la tête ne sont pas faites pour les rockeurs millionnaires.

Dans l'ordre : Nash, Crosby, Young & Stills

Bien sûr, il a lui aussi bénéficié du succès, au point de s’acheter un joli ranch à Topanga Canyon, au cœur de la Californie. Lorsqu’un voisin, à l’apparence modeste et d’un âge avancé, vient lui demander comment un type si jeune a pu se payer une si grande baraque, le chanteur répond simplement qu’il a eu de la chance. De cet échange aux allures de métaphore, Young tirera le titre Old Man sur l’album Harvest, l’une des plus célèbres de ses nombreuses considérations sur le temps inexorable, le changement inévitable et la sagesse qui ne s’acquiert qu’avec la perte. Il vit désormais avec l’actrice Carrie Snodgress, qui met au monde leur fils Zeke en 1972. Quelques mois plus tard, on lui diagnostiquera malheureusement une légère paralysie cérébrale. Désormais Neil Young aspire à une existence plus paisible et sa musique va s’en ressentir. Entouré d’une nature foisonnante, il s’absorbe dans la contemplation des nuits étoilées, reste attentif aux bruits des forêts et se fascine pour la fertilité de ses terres. C’est à cette époque qu’il développe une foi toute personnelle tintée de transcendantalisme : il croit en la force supérieure de la nature et prête une vie à des objets inanimés. Son autobiographie témoigne de son adorable manie à donner des noms à ses guitares et à ses voitures, ne tarissant pas d’éloges sur Mort’, son regretté corbillard auquel il consacrera la très belle Long May You Run en 1976.

Neil au volant de ce bon vieux Mort'

Musique de fond : Neil Young - I Believe In You

C’est alors que son ami l’acteur Dean Stockwell débarque chez lui avec dans les mains un scénario de sa confection, appelé After The Goldrush. C’est une histoire de désastre écologique qui voit Topanga Canyon enseveli sous un raz-de-marée dévastateur. Pas très sûr de lui, Stockwell n’acheva son écriture que sous les encouragements hystériques de Dennis Hopper, qui depuis le succès d’Easy Rider s’est surtout appliqué à terroriser l’industrie hollywoodienne. Il est tout à fait permis de remettre en cause le jugement de Neil Young quand au potentiel d’un projet filmique au vu de sa propre carrière de réalisateur, il faut absolument voir la sidérante bande annonce de son Human Highway pour se rendre compte à quel point on aime Neil Young quand il chante et qu’il tient une guitare. En l’occurrence il est totalement conquit par l’histoire d’After The Goldrush qui lui inspire immédiatement l’album du même nom, qui est, autant le dire sans détour, un chef d’œuvre absolu. Le film ne verra jamais le jour, mais il nous reste ces onze pépites sublimes qui, en variant les plaisirs du rock’n’roll à la country, permettent presque d’établir une synthèse de la carrière du canadien. Le Crazy Horse est de la partie sur plusieurs titres, même si Danny Whitten, en proie à une terrible addiction à l’héroïne, n’apparaît que sur When You Dance. L’ouverture Tell Me Why est le meilleur morceau à écouter au réveil, croyez moi j’ai tout essayé et celui-là est absolument parfait. After The Goldrush, le morceau titre, est un solo de Young au piano, voix tremblante et haute perchée, qui ne laissera insensible que ceux qui ont de la mousse dans les oreilles, une remarque également valable pour les magnifiques Bird et I Believe In You. Le terrible Southern Man, une attaque frontale contre les états sudistes nostalgiques de l’époque ségrégationniste, demeurera culte pour avoir inspiré la réponse cinglante de Lynyrd Skynyrd avec Sweet Home Alabama. Quand à Don’t Let It Bring You Down, c’est une vision poétique d’un monde en mouvement et de quelques personnages désœuvrés, une perle ambigüe qui inquiète et rassure en un même mouvement.

NEIL YOUNG - DON’T LET IT BRING YOU DOWN

After The Goldrush, 1970
Musique de fond : Neil Young - Heart Of Gold

La suite est bien connue, c’est la sortie du monument grand public qui fait que vos parents sont probablement des fans de Neil Young, celui qu’il faut écouter au coin de votre cheminée avec votre chat sur les genoux, en vous baladant près d’une rivière un après-midi d’automne, ou en creusant la terre où vous allez planter vos tomates. Harvest est certainement un très bel ouvrage même s’il n’est pas le plus représentatif de son œuvre. C’est le disque qui achèvera de faire du Loner le nouveau  parrain de la musique folk, jusqu’à faire vaciller un Dylan cramponné à son trône. A l’époque en disgrâce artistique, le barde prend un coup au moral lorsque Heart Of Gold est diffusé à la radio : ce canadien venu de nulle part et qui n’aurait probablement jamais écrit une seule chanson s’il n’avait pas entendu Girl From The North Country est entrain de le battre sur son propre terrain. Des journaux commencent à faire la comparaison à l’avantage de Young, ce qui ne plaît pas du tout à ce dernier. Déjà parce qu’il n’aime pas qu’on manque de respect à Dylan, mais surtout parce qu’il n’a pas pour vocation d’être le nouveau qui que ce soit et ne désire pas devenir l’idole des fermiers de l’Arkansas. Il sait que s’il cède à la complaisance, s’il donne au public ce qu’il veut, il n’aura plus qu’à se transformer en photocopieuse et attendre de crever d’ennui. Alors, pour sauver son art, il va s’employer à détruire ce qu’il a battit.

Musique de fond : Neil Young - The Needle And The Damage Done

De toute façon il n’a pas vraiment envie de faire dans la philanthropie. Ça fait deux ans qu’il est à moitié paralysé par une douleur dorsale survenue lors de travaux dans son ranch. Son ranch qui, par ailleurs, est alors envahi par une bande de fans qui semblent considérer le Loner comme un mec à la cool qui kiffe la vie en communauté. Young a suffisamment soupé de tout ce baratin de hippies, ces bons sentiments qui s’effritent à mesure que la drogue ravage leur cerveau et les transforme en cleptomanes minables, près à foutre leur mère sur le trottoir pour une seringue supplémentaire. Comme Bruce Berry, brave roadie sur les tournées de Crosby, Stills & Nash qui se met à voler des instruments dans les coulisses et qui croit que personne n’a remarqué son petit manège. En même temps, les trois chanteurs sont eux-mêmes tellement défoncés que ce serait con de pas tenter sa chance. Et puis il y a  ce pauvre Danny Whitten, si talentueux et chaleureux, qui désormais n’assure plus une bille à la guitare. Pour son nouvel album, le live mal luné et injustement mal-aimé Times Fades Away, Neil Young est obligé de se passer de ses services. Young se contente de donner un billet d’avion et cinquante balles au guitariste historique de Crazy Horse sans plus de démonstrations d’affection. Young ne le sait pas encore, mais c’est la dernière fois qu’il le voit et toute sa vie il regrettera son geste.

Mais niveau destruction violente des idéaux sixties, on peut toujours trouver pire. Au milieu des années soixante, Dennis Wilson, l’un des frangins des Beach Boys, avait présenté à Neil Young un drôle d’illuminé qui lui avait laissé une sacré impression. The Wizard, comme tout le monde l’appelait, était systématiquement entouré d’une faune de paumés qui semblaient l’admirer. C’était un fan des Beatles qui vénérait tout particulièrement l’album blanc, dans lequel il croyait entendre un appel à l’insurrection contre la bourgeoisie hollywoodienne. Quelques années plus tard, Young reconnaît la gueule du magicien à la télé : c’est lui, ce bon vieux Charlie Manson, qui improvisait des chansons tarées sur une acoustique cabossée et désaccordée, et qui avait toujours le mot pour rire. Le même type qui avec sa clique vient de poignarder à mort Sharon Tate, enceinte de huit mois, ainsi que quatre de ses amis. Pour Neil Young, l’heure n’est plus au Flower Power, mais aux dingues qui ont récupéré le mouvement pour le transformer en une vaste entreprise de mort et de destruction. C’est le sujet de Revolution Blues, sur l’album On The Beach.

On The Beach, 1974

NEIL YOUNG - REVOLUTION BLUES

Musique de fond : Neil Young – On The Beach

On The Beach est un album pour le moins déprimé, très loin de la sérénité pastorale de Harvest. Passé Walk On, l’ouverture entêtante qui parvient à faire illusion, l’horizon s’assombrit au sens littéral dès le deuxième morceau. Profondément mélancolique, See The Sky About To Rain annonce que le plus dur est à venir. Les considérations cyniques de Revolution Blues et Vampire Blues essaient de nous faire croire à l’insensibilité du Loner, jusqu’à ce que deux longues ballades viennent faire le point sur la situation. Dans Ambulance Blues, sur le ton de la confidence, Young révèle à demi-mots les raisons qui le poussent à fuir sans cesse le confort de l’insouciance :

« It’s easy to get buried in the past / When you try to make a good thing last »

« Le passé a vite fait de t’enterrer / Quand t’essaies de faire durer un bon moment »

Tandis que sur la chanson titre, il questionne sa propre solitude, celle qu’il chérit tant, qui est si nécessaire à son art, mais qui prend des airs de malédictions au fur et à mesure que son entourage se rétrécit dans des circonstances macabres.

« All my pictures are falling / From the wall where I put them yesterday / I need a crowd of people / But I just can’t face them day to day »

« Toutes mes photos s’écroulent / Du mur où je les accrochées hier / J’ai besoin de monde autour de moi / Mais je ne peux les voir tous les jours »

Danny Whitten

Fin 1972, même pas vingt-quatre heure après s’être fait congédier par Neil Young, Danny Whitten a trouvé la mort, empoisonné par un mélange de valium et de whisky. La frontière entre l’accident et le suicide n’est pas bien claire. Quelques mois plus tard, c’est Bruce Berry, le roadie accroc à l’héroïne, qui succombe à son dernier shoot. Le Loner, habituellement si introverti et peu enclin à l’excès, craque et se laisse aller à de sidérantes explosions de colère. Plus question d’alimenter la bonne conscience des connards de Woodstock, l’hypocrisie des sixties a assez duré, l’utopie s’est cassée la gueule et Young en paye salement les frais. On The Beach, qui date de 1974, est un album malade mais il semble relativement bien portant à côté de celui qui aurait dû sortir à sa place si la maison de disque en avait eu le courage.

 

Musique de fond – Neil Young & Crazy Horse – Tonight’s The Night

Tonight’s The Night arriva finalement dans les bacs en 1975 et c’est certainement le diamant noir de sa discographie. C’est une compilation turbulente d’odes funèbres exécutées par des musiciens bons pour la cellule de dégrisement. A chaque mesure, c’est l’exutoire absolu, la douleur prend le pas sur la justesse et l’accident n’est jamais très loin. Neil Young s’y ruine les cordes vocales, déjà bien attaquées par un déraisonnable brouillard cannabique. La chanson titre, qui commence et conclue la galette, chiale la disparition de Bruce Berry sans s’encombrer de métaphores, on est plus là pour faire de la poésie. Borrowed Tune est un piano/voix pulvérisé par la tristesse, qui pompe sans vergogne le Lady Jane des Rolling Stones et qui n’a même pas honte de reconnaître son propre plagiat :

« I’m singing this borrowed tune / I took from the Rolling Stones / Alone in this empty room / Too wasted to write my own »

« Je chante cet air que j’ai piqué aux Rolling Stones / Seul dans cette chambre vide et / Trop défoncé pour composer moi-même »

Tonight's The Night, 1975

Au détour de Come On Baby Let’s Go Downtown, on croise même le fantôme de Danny Whitten, revenu d’entre les morts pour chanter une dernière fois, tandis que Tired Eyes rapporte un règlement de compte meurtrier lors d’un deal qui a mal tourné, et qui a mené en taule un autre pote de Neil qui s’est paumé en chemin. On a beaucoup dit que Tonight’s The Night était une œuvre glauque d’un artiste au fond du gouffre, mais il est bien plus que ça. Contrairement aux apparences, la solitude du chanteur n’est pas le cœur du disque, car sa douleur est partagée par son équipe, et c’est cette cohésion face à l’adversité qui en fait toute la beauté. Les tristesses s’accumulent comme autant d’instruments maladroits, autant de voix qui se soutiennent pour ne pas s’effondrer. Et au final c’est la magnifique illustration musicale d’une bande de potes qui, désinhibés par une consommation cathartique de téquila, s’étreignent de toutes leurs forces et trouvent un réconfort poignant dans ces accolades endeuillées. Lors de leur concert aux arènes de Nîmes en juillet 2013, auquel j’ai eu la chance d’assister, Neil Young et le Crazy Horse concluaient leur performance avec un extrait de cet album, hommage ultime au soldat Danny Whitten, tombé pour le rock : Roll Another Number.

NEIL YOUNG - ROLL ANOTHER NUMBER

Musique de fond : Neil Young & Crazy Horse – Cortez The Killer

Alors que les drames s’empilent les uns sur les autres, Young n’est pas décidé à courber l’échine sous les coups du sort. Sa frénésie musicale ne ralentit pas, et même si American Stars’n Bars et Zuma ne possèdent pas la même constance que les précédents, ils offrent tout de même certains des plus grands morceaux de leur époque, à commencer par un Like A Hurricane que tout le monde adule et surtout l’énigmatique Cortez The Killer, sept minutes trente intenses qui commencent par faire l’éloge d’un conquistador pour s’achever ironiquement sur ses qualités d’assassins. Comme pour rappeler que la civilisation s’est construite dans le sang et que l’histoire est écrite par les gagnants.

Neil et sa famille : sa femme Pegi Morton (divorce en 2014), Ben et Zeke

En 1978, Pegi Morton accouche du deuxième fils de Young, Ben. L’enfant est atteint de la même pathologie que son demi-frère, mais cette fois-ci les symptômes sont encore plus graves. Il n’y a pas d’explication médicale concrète, rien qui ne soit en rapport avec des gênes défectueux, juste un acharnement du destin auquel Young fera face avec une remarquable force de caractère. De fait, il est difficile de moquer ses égarement musicaux des années quatre-vingt, car le Loner ne destinait pas ces travaux au public ou aux critiques mais bien à ses gosses handicapés. De toute façon Young ne laisse pas l’audience lui dicter sa ligne de conduite, il a toujours assumé les bizarreries de son répertoire et n’a jamais sorti le même album deux fois d’affilée. Il ne capitalise pas sur ses succès et change de crèmerie dès qu’on chante ses louanges : il ne vit pas pour la flatterie et la sécurité est l’ennemi de sa musique.

Les années soixante-dix furent pour Neil Young une succession d’épreuves douloureuses, mais là où d’autres se sont enfoncés dans la drogue, la dépression et la médiocrité artistique, le Loner n’a jamais déposé les armes. Autour de lui les murs se fissurent, le toit menace de s’écrouler, les idéaux s’éparpillent et les compagnons d’hier crèvent par grappes, mais pas question de cesser de marcher, il reste de la route et des paysages à découvrir, des sensations inexplorées, des émotions à développer.

Musique de fond : Neil Young & Crazy Horse – Hey Hey My My (Into The Black)

Rust Never Sleeps, 1979

Toute la bravoure et l’intelligence de son parcours se retrouvent dans Rust Never Sleeps, son chef d’œuvre qui vient clore les seventies. Ce disque somme fait le bilan d’une décennie âpre, qui a vu mourir tous les espoirs de la précédente, l’utopie s’est muée inexorablement en cynisme mercantile et les belles idées ont été définitivement enterrées par le punk. Avec sa première moitié acoustique et sa seconde électrique, l’œuvre est une odyssée rock bouleversante qui tire les leçons de la gloire et de ce qu’elle engendre.  Elvis Presley vient juste de crever dans des conditions lamentables, tandis que Johnny Rotten et ses Sex Pistols ont pulvérisé les idoles avec une cruelle lucidité avant d’exploser à leur tour. Il y a un monde entre Presley et Rotten, pourtant Neil Young les fait cohabiter au détour d’une strophe. «Rock’n’roll is here to stay » sont les premiers mots de My My Hey Hey, le morceau acoustique qui ouvre cet album. Une phrase qui résonne douloureusement lorsqu’on pense à tous ces rockeurs qui ont succombé au combat, morts pour la cause. Kurt Cobain, ce type qui a tant rêvé de célébrité avant de réaliser que c’était ce qui allait le tuer, inscrivit dans sa lettre de suicide une phrase de cette chanson :

« It’s better to burn out than to fade away »

« Il vaut mieux brûler d’un coup plutôt que de se consumer »

Une interprétation toute personnelle de ce qu’a voulu dire Neil Young, lui qui a survécu et qui, aujourd’hui vieil homme, est encore capable d’injecter une sacré dose d’adrénaline à son public. Le dernier titre de Rust Never Sleeps enfonce le clou. C’est une relecture brutale et vivifiante du même thème. « Hey, Hey, My, My, Rock’n’roll can never die », scande-t-il avec une fureur à foutre la chair de poule. Autrement dit, on peut vieillir dans ce putain de business sans se flétrir ni se prostituer, car le rock’n’roll est une fontaine de jouvence qui autorise la folie créatrice, repousse les limites de l’expression et permet d’entrevoir la liberté dans un monde de contraintes. Terminons en beauté avec le deuxième morceau de Rust Never Sleeps, une sublime dissertation poétique sur la vie et ses embûches, ce qu’on gagne et ce qu’on perd en cours de route, les erreurs qui permettent l’apprentissage et la nécessité d’avancer, voici Thrasher.

NEIL YOUNG & CRAZY HORSE - THRASHER

Quelques références :

Des bouquins :

  • "Neil Young, Une Autobiographie" - Neil Young
  • "Ma Nuit Avec Neil Young" - Noël Balen
  • "Shakey" - Jimmy McDonough
  • "The Dark Stuff, chapitre "Neil Young, Encore et toujours sur la route" - Nick Kent
  • "Waiting For The Sun" - Barney Hoskyns
  • L'excellent site français http://www.ed-wood.net/

Des disques :

(Pour rester dans le thème de l'émission, les oeuvres ici conseillées sont toutes antérieures aux années 80, ce qui n'empêche pas d'aller fouiner plus loin !)

  • Buffalo Springfield : Buffalo Springfield (1966), Buffalo Springfield Again (1967)
  • Crosby, Stills, Nash & Young : Déjà Vu (1970)
  • Joni Mitchell : Blue (1971)
  • Neil Young : After The Goldrush (1970), Harvest (1972), On The Beach (1974)
  • Neil Young & Crazy Horse : Everybody Knows This Is Nowhere (1969), Tonight's The Night (1975), Zuma (1976), Rust Never Sleeps (1979), Live Rust (1979)

Des films :

  • Neil Young Trunk Show - Jonathan Demme (2009)
  • Heart Of Gold - Jonathan Demme (2006)
  • Neil Young Journey - Jonathan Demme (2011)
  • Dead Man - Jim Jarmush (1995) pour la fantastique B.O. de Neil Young

 

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