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[ARTICLE] MON DISQUE CULTE - KORN - FOLLOW THE LEADER PAR VINCENT MONDIOT

Korn Korn Korn Korn Korn Korn Korn

L’album dont j’ai envie de parler ici, il y a quand même de sévères chances pour que tu le connaisses par cœur toi aussi. T’inquiète, pas de honte à avoir, on est entre nous et je ne t’obligerai pas à lâcher ton com’ à la fin.

Bon, cela dit, il faudrait que j’analyse un peu l’étude de marché de Chicane pour être totalement sûr de ce que je viens d’avancer… Mais malheureusement pour mon temps outrageusement précieux, il s’agit d’un ensemble de dossiers de plusieurs milliers de pages, complété par des graphiques dont la compréhension nécessite un Bac +7 et par un Powerpoint en cinq parties qui contient un slide fantôme montrant une vache qui photobombe un cheval. Triste histoire.

Sans commentaire.

Toujours est-il que si tu es là, ça signifie probablement que tu t’intéresses au moins un peu à la musique bruyante. Et que tu as probablement plus de vingt ans.

Cette dernière supposition n’a en réalité aucun fondement, c’est du gratos total. Bienvenue, les jeunes ! Venez écouter les belles histoires de grand-papy Vincent !

Là, on est à cent soixante-dix-sept mots, et absolument rien d’intéressant n’a été dit. Mais comme vous allez le voir, la suite ne va absolument rien rattraper à cette calamiteuse introduction.

Hey ! Ça va ?

Bon. Reprenons.

En 1998, je suis entré en classe de troisième.

(Je ne sais pas pour vous, mais me concernant, je ne trouve pas la phrase précédente pire qu’un quelconque « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »).

Pendant les trois années précédentes, j’avais été, dans mon collège, ce que nous n’appelions alors pas encore un « boloss ». J’étais moche, je m’habillais comme un sac, je n’étais jamais sorti avec une fille, j’avais des notes correctes mais sans plus, des lunettes, des boutons, pas beaucoup d’amis et qui en plus étaient tous des joueurs de Warhammer, et j’ai en plus le désagréable soupçon d’avoir été con comme un balai.

Sérieusement, je croiserais l’ado que j’étais aujourd’hui, je lui ferais direct un shampooing indien, avant de lui attraper la main pour le faire se gifler tout seul, tout en lui grognant au visage « pourquoi tu te tapes ? Pourquoi tu te tapes ? ».

Là je rigole, je me gausse et je fais le malin, mais en vrai c’est chiant, d’être un boloss. Quand tu rentres chez toi tu te dis que t’es une grosse merde qui ferait mieux de crever, ou alors tu te dis que c’est tous les autres les grosses merdes qui feraient mieux de crever. Dans les deux cas, tu te fous en position fœtale dans ton lit et tu chiales en écoutant Difool tout bas sur ton radio-réveille, ton regard embué fixé sur ta suscitée armée de Warhammer.

(Je jouais les Orks, à 40K. Je sais que tu te demandais).

T’es con, quand t’as quatorze ans. T’as l’impression que le monde devrait tourner autour de toi, mais qu’il n’a pas été mis au courant. L’impression d’être le premier, et même le seul, à vivre ce que tu vis. L’impression de solitude, d’échec, l’impression que la vie n’est qu’un long et ininterrompu malaise que, d’une façon vague, tu as peut-être mérité de subir sans trop savoir pourquoi.

Faut attendre quelques années de plus pour comprendre qu’en fait, tout le monde a vécu ça, même ces connards que tu haïssais au collège, ceux qui arrivaient en mobylettes à pots ninja, et ces filles tellement belles qu’elles ignoraient ton prénom après six mois dans la même classe. Ces têtes de bite aussi souffraient, et ça aurait été probablement plus facile pour tout le monde si on s’était avoué tout ça.

Pour un propos plus clair sur la question, je te conseille l’épisode dix-huit de la saison trois de Buffy contre les Vampires. Ce n’est pas une blague.

Un épisode de Buffy Contre Les Vampires, peut-être le 18 de la saison 3, qui sait ?

Mais bon, on ne récrit pas l’histoire, ni l’adolescence.

À mon arrivée en troisième, cependant, quelque chose s’est débloqué. Je ne suis pas passé de la caste des « victimes » à celle des « populaires », hein, n’exagérons rien, mais je suis tombé dans une classe remplie de gens cools, au milieu desquels je me suis senti accepté, enfin, après trois ans d’hostilité autant en moi qu’envers moi. Je ne vais pas te faire toute mon autobiographie, Chicane a quand même une bande passante à gérer, mais disons simplement qu’encore aujourd’hui, les souvenirs en lien avec cette année précise ont une place de choix dans mon entrepôt mental.

C’est également à cette époque que je me suis mis à réellement écouter des disques.

Je veux dire, ok, avant ça j’écoutais quand même de la musique, hein, mais c’était une activité secondaire, qui allait très unanimement dans le sens du courant. Avant d’entrer en troisième, je devais posséder à tout péter une dizaine de CDs. D’ailleurs, les premiers que j’avais achetés de mon propre-chef avec mon argent de poche, au début du collège, ça avait été L’école du Micro d’Argent d’Iam et Homework de Daft Punk. Dit comme ça, ça pue la classe à un niveau assez phénoménal, mais juré, c’était juste parce que ça passait à la radio. Pour moi, jusque-là, la musique était juste un truc de fond, et certainement pas une activité ou une passion. Ce qui m’intéressait, c’était lire des romans de science-fiction, jouer à des jeux de rôle et regarder des films d’horreur. La musique, je m’en foutais, en vrai.

(Arriverai-je aux mille mots sans avoir encore dit le nom du disque dont je voulais parler au départ ? Le suspense est à son comble. Nous en sommes à neuf cent trente-trois).

Ce qui a changé en troisième, c’est qu’autour de moi, j’avais des nouveaux amis qui écoutaient du rock, et qui en parlaient toute la journée au fond de la classe. Alors, comme tout bon ado qui vient de se faire des amis plus cools que lui, j’ai voulu les imiter, et je me suis mis, pour la première fois, à réellement m’intéresser à la musique.

Le premier disque sur lequel ils m’ont fait me pencher, ça a été Americana, de The Offspring. Si aujourd’hui je pense qu’il a constitué l’un des piliers majeurs de ma construction musicale, à l’époque ce n’était pas aussi clair dans ma tête, et je trouvais simplement que ça faisait bande-son de teenage movie, ce qui n’était pas désagréable, mais ne me transportait pas outre-mesure. Son importance dans ma vie s’est installée sur le très long terme.

Par contre, il y a eu le deuxième album qu’ils écoutaient tous, et donc que je me suis moi aussi mis à écouter. Follow The Leader, Korn.

Follow the Leader de Korn, sortie en 1998 chez Epic et Immortal.

(Te fatigue pas à compter : on est à mille cent dix mots. Pari réussi en mode shiny).

Ce disque, ça a été une révélation. Une vraie de vraie, comme j’en ai vécues moins de dix dans toute ma vie. Un tournant immédiat, définitif et brutal.

Je te le disais plus haut : jusqu’ici, ce qui m’intéressait, c’était les figurines à peindre et la science-fiction. C’était chouette, hein, mais c’était des passe-temps. Des trucs qui me permettaient de sortir de ma vie pour la supporter.

Là, avec Korn, et tout ce que ce groupe m’a amené à découvrir par la suite, c’était le contraire : pour la première fois, j’avais l’impression qu’on me parlait de moi, vraiment de moi moi, de ma vie de victime sans intérêt, de ma gueule d’ado moche, de ma solitude, de mes tourments, de ma peur. J’avais l’impression que quelqu’un s’intéressait à mon existence et me disait qu’en fait, elle était aussi légitime qu’une autre.

Tout dans cet album m’a terrassé dès la première écoute. La pochette, déjà, de Todd McFarlane. Ces gosses qui jouent au bord de la falaise, le troupeau d’Holden Caulfield dans la brume sépia. Le fait que l’album commence à la piste 13. Les paroles qui me semblaient plus profondes que n’importe quelle autre œuvre littéraire dans l’histoire de l’humanité. Les pleurs de Jonathan Davis, qui semblaient mourir d’émotion à la fin de l’album, sur My Gift to You. Et puis, surtout, la violence. La putain d’énorme violence que l’auditeur de Skyrock que j’étais venait de se prendre dans la gueule. Des cris, des larsens, une batterie qui me donnait l’impression d’être à la guerre… Mes parents ont détesté. Moi, je suis resté à genoux avec les larmes aux yeux. Cette violence, elle était l’écho parfait de celle qui couvait, bâillonnée, dans mon cœur d’adolescent qui ignorait encore l’existence du mot « emo ».

Je venais de trouver un truc que j’avais cherché pendant des années sans le savoir. Impossible de mettre un nom dessus, à l’époque, mais c’était là, enfin, je pouvais le sentir, putain ! Quelque chose en moi venait d’exploser et ça faisait un bien fou. Je me sentais délivré d’un poids.

Par la suite, d’autres poids sont venus le remplacer, évidemment, la vie étant ce qu’elle est, plus on connaît les hommes, plus on aime son chien, blablabla. Mais ce poids-là, ce poids précis, il n’est jamais revenu. Follow The Leader m’a appris, une bonne fois pour toutes, que je n’étais pas seul.

Pendant les quelques années suivantes, cet album est devenu une icône religieuse, et son titre, un mantra. Suis le chef. C’est ce que j’ai fait. J’ai suivi Korn. Durant tout le chapitre lycéen de ma vie, nombreuses ont été les tables de cours à être tombées sous mes coups de stylo-bille. Korn Korn Korn Korn Korn Korn Korn, réécrit et réécrit comme un « amen » neo-metal. Au tip-ex sur mon sac Eastpak, à la bombe sur les murs de ma ville. Mes cheveux sont devenus des dreads puantes pour s’accorder au look du groupe, mes pantalons en velours des baggys, mes chemises moches des sweats à capuche.

Korn Korn Korn Korn Korn Korn Korn.

En trois ans, j’avais acheté dix CDs. En trois mois, j’ai dû en acheter le triple. Korn m’a fait découvrir Limp Bizkit, grâce au featuring avec Fred Durst sur le titre All In The Family. Puis, par la compilation de leur tournée Family Values, je me suis intéressé à Incubus. Et puis j’ai commencé à acheter Rock Sound, qui faisait sa couverture avec Korn, et là c’est devenu incontrôlable.

(NDLR 🙂 Comme vous pouvez le constater, Rock Sound a fait plusieurs couvertures sur Korn. Pourquoi ? Et bien la raison est que Thomas VDB (oui, oui) était à l'époque rédac' chef de la revue, et pour ceux qui ne le savent, il fut également l'ancien fondateur du fan club de Korn. Alors ? Pas mal, hein.

Encore aujourd’hui, il se trouve chez mes parents une collection aussi impressionnante qu’un peu gênante d’albums de neo-metal. Tout y est passé, jusqu’à des choses comme Primer 55 ou Dry Kill Logic. Les vrais sauront et rougiront.

Évidemment, toute la discographie de Korn a fait partie de mes priorités d’achat. Mais à chaque fois, c’était vers Follow The Leader que je revenais. Je veux dire, ok, l’éponyme est une œuvre culte, et Issues et Untouchables sont aussi de très bons disques, mais au final, à mes yeux, ça a toujours été Follow The Leader, « l’œuvre » réelle de Korn. Celle qui me murmurait en hurlant ce que j’avais besoin d’entendre.

Ça a duré quatre ans, je dirais. Quatre ans pendant lesquels j’étais fier de pouvoir dire que Korn était mon groupe favori et le resterait toujours. Quatre ans à porter tous les jours un immonde sweat bordeaux à leur effigie. Quatre ans de Korn Korn Korn Korn Korn Korn Korn.

Mais après il y a eu la fac. L’âge adulte qui se rapprochait, et avec lui l’expérience qui grossissait. Et puis, aussi, surtout, il y avait ma boulimie musicale, dont les vannes semblaient désormais impossibles à refermer.

Après le neo-metal, il y a eu le metal. Puis le hardcore. Puis le punk. Puis le DIY.

Et puis un jour, je me suis rendu compte que même si, lorsqu’on me le demandait, je continuais à dire que Korn était mon groupe favori, je savais au fond de moi que ce n’était plus vrai, et qu’en fait, dans mon discman, il y avait désormais bien plus souvent All The Footprints You’ve Ever Left And The Fear Expecting Ahead que Follow The Leader.

(Point bonus pour le name-dropping sur la dernière phrase).

Et à la sortie de leur album Take A Look In The Mirror, j’ai officialisé la chose avec moi-même. Non, Korn n’était plus mon groupe favori. J’avais grandi, et désormais, les ficelles, je les voyais.

Les paroles de Jonathan Davis m’apparaissaient enfin pour ce qu’elles étaient : des formules assez creuses et vagues, qui ne parlaient pas de grand-chose, au final. L’ambiance générale du groupe ? Une drague facile destinée aux ados mal dans leur peau, dont Korn flattait l’égo de manière assez vulgaire, sans finalement chercher à les tirer vers le haut. Leur musicalité ? Une version assez molle de ce que le metal pouvait être, un truc bien plus radio-friendly que ce que ça se disait être. Typique du mec qui vient de découvrir le grind, j’avais honte d’avoir un jour pu qualifier Korn de « violent ». Et l’identité même du groupe ? Une énorme machine commerciale gérée par des avocats, des communicants, les publicitaires de Puma et, en dernier lieu, par des musiciens cocaïnomanes.

Korn, aujourd'hui, preuve qu'il y a des styles qui vont bof bof au cinquantenaires.

Korn Korn Korn Korn… Korn…Korn… Korn ?

Fin. La magie était terminée, entre eux et moi.

J’ai rangé leurs disques, j’ai arrêté d’acheter du neo-metal, et j’ai continué ma route tandis que la leur prenait des directions de plus en plus désespérées. Leur âge d’or était derrière eux, et derrière moi.

Il m’a fallu presque dix ans pour réécouter, assez récemment, Follow The Leader.

Je suis désormais adulte, je n’ai plus honte de rien, et ça ne me gênait plus de replonger dans mon passé le temps d’une heure et de quatorze morceaux (me provoque pas en commentaires, je compte la piste cachée). Je m’attendais à grincer un peu des dents derrière un sourire nostalgique, et puis voilà.

Et c’est à peu près ce qui s’est passé. Il y a eu le sourire nostalgique, en tout cas. Mais pas tellement de grincements de dents.

En 2017, Follow The Leader est presque un meilleur disque qu’en 1998. Ou, du moins, un disque plus important. Outre avoir entériné, quoi qu’on puisse en penser, le neo-metal comme musique mainstream absolue pendant deux ou trois ans, ce disque représente aussi une certaine facette de la musique américaine pré-internet : une production énorme, une décomplexion totale dans la putasserie musicale, et, finalement, une liberté assez rafraîchissante, aujourd’hui, dans le ton de tout ça.

À une époque où tout est fait et reçu avec un degré et demi, ou rien ne semble échapper au cynisme, Follow The Leader et ce qu’il représente apparaissent auréolés d’une sincérité touchante. Les mecs de Korn utilisaient leur public, le brossaient dans le sens du poil pour se payer des piscines en or et des bars à requins, mais par contre, ils ne se moquaient pas de lui. Il n’y a pas de second degré, dans Follow The Leader, pas de clins d’œil. Ce disque est ce qu’il dit et dit ce qu’il est, en permanence.

Ça n’en fait pas pour autant un album que je vais soudain me remettre à écouter. Je sais faire la part des choses, et j’ai bien conscience du poids de la nostalgie dans mon jugement. De la valeur que je donne à mes souvenirs de troisième, à ces gens que je ne fréquente plus et dont les versions adolescentes me manquent énormément. À ma propre version adolescente, que je ne connais plus. À ce bref moment de ma vie où on écoutait tous la même chose, vivait tous les mêmes moments, partageait tous les mêmes peurs, les mêmes espoirs, les mêmes goûts, le même quotidien. La fin du collège. Aujourd’hui c’est surtout ça, Follow The Leader, pour moi.

C’est surtout ça, mais, ouais, franchement… Réécoute-le un coup, toi aussi, gosse des années quatre-vingt-dix. Tu verras ce que je veux dire. Le chef n’a plus sa couronne, mais il a survécu. Et malgré mes trente-trois ans et mes quelques points punk durement acquis, Follow The Leader est un album auquel je n’ai pas honte d’avoir consacré les deux mille cinq cents mots que tu viens de lire.

Korn Korn Korn Korn Korn Korn Korn.

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Vincent Mondiot a 33 ans, il a grandi dans une ville de banlieue parisienne où toutes les maisons se ressemblaient, et même si ses éditeurs aiment dire dans sa bio officielle qu’il est enseignant de français langue étrangère, en vrai c’est plutôt en étant veilleur de nuit qu’il paie son loyer.
… As-tu remarqué avec quelle subtilité était placé le mot « éditeurs » ?
Parce que ouais, le seul truc vaguement intéressant, c’est surtout que Vincent écrit des livres.
Plusieurs de ses romans ont déjà été publiés ici et là, et le prochain, Nightwork, sortira début octobre aux éditions Actes Sud.

Il est également l’auteur du blog Survivre la Nuit [https://survivrelanuit.wordpress.com/], et comme toi, il est sur Facebook [https://www.facebook.com/vincentvjm] et sur Instagram [https://www.instagram.com/vincentmondiot].
Et voici sa bibliographie :

- Nightwork (2017, Actes Sud)
- Terrortriste (2016, recueil de son fanzine d'adolescence)
- Tifenn : 1 - Punk : 0 (2013, Sarbacane)
- Teliam Vore (2011, Pygmalion)

Tout est chopable là : https://survivrelanuit.wordpress.com/shop/

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