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[PODCAST] GRAINE DE VIOLENCE - NICO

On connait peu la carrière solo de Nico. Et pour cause, son oeuvre ne s'appréhende pas avec facilité. Lorsqu'en 1967 sortit son premier album Chelsea Girl, un splendide petit classique orchestré par ses ex-comparses du Velvet Underground, on pouvait s'attendre à un avatar plaisant de Marianne Faithfull. Mais lorsqu'elle se mit à composer, ce fut un tout autre son de cloche. L'ex mannequin, égérie de Frederico Fellini, allait créer un univers sonore radical, oppressant, anti-glamour à souhait. Des cauchemars musicaux à la fois terrifiants et bouleversants qui illustraient, façon bande originale horrifique, une existence sordide et tragique.

Musique de fond : Lawn Of Dawn – Nico

Lorsque ses yeux bleu pâles plongeaient dans les vôtres, vous ne disposiez que de deux solutions : soit succomber à un coup de foudre exquis et risqué, soit être terrorisé par la froideur et la cruauté de ces minuscules iris perçants comme des seringues. Et lorsque résonnait sa voix d’outre-tombe, quelque chose se nouait dans votre estomac, une oppression sublime, une synthèse de douleur et de jouissance qui vous tiraillait de toutes parts et vous attirait comme le fond d’un précipice. A bien des égards, Nico avait l’apparence d’un fantôme.
Pas du genre bavarde, cette beauté germanique n’avait pas besoin de se faire remarquer pour focaliser l’attention. Sa présence était magnétique et son physique hors–normes fascinait. Plus grande que la moyenne avec son mètre quatre-vingt, Nico avait un visage d’une perfection angélique, des cheveux d’une blondeur irréelle et des lèvres pulpeuses et sensuelles qui refusaient systématiquement de sourire.

Le Velvet : John Cale, Lou Reed, Moe Tucker, Nico et Sterling Morrison

Elle ne faisait rien pour séduire, mais son charme dangereux opérait sans efforts. Andy Warhol voyait dans cette beauté insolente un potentiel subversif particulier dont il pourrait faire bon usage dans son fief newyorkais, la Factory. En fait, Warhol pense même avoir trouvé ce qu’il manquait au Velvet Underground, groupe proto-punk cradingue qu’il a commencé à produire en 1965.

Sur le premier album du Velvet, la voix de Nico vient contraster avec l’environnement sonore étouffant concocté par des maniaques adeptes de drogues et de dissonances. C’est la touche de glamour malsain que le leader Lou Reed et le lieutenant dissident John Cale auraient été bien incapables d’insuffler à leurs chansons obscures.
Cette voix, si grave qu’elle en devient androgyne, est l’ombre maternelle que suivent les quatre gamins paumés du Velvet, dévorés par leurs pulsions et leur colère. Et ce que raconte cette mère de substitution n’a rien de rassurant, c’est un monde cruel et injuste, où l’innocence finira toujours pervertie et torturée par des ténèbres charismatiques. All Tomorrow’s Parties, sixième titre du célèbre album à la banane, est en quelque sorte l’acte de naissance gothique de Nico en tant qu’artiste. Soutenue par l’hypnotique piano arrangé de John Cale, elle y chante les tourments d’une petite fille fragile en proie aux moqueries et dont l’existence se résume à une solitude totale et immuable.

TITRE : VELVET UNDERGROUND - ALL TOMORROW’S PARTIES

Nico & Andy Warhol, en 1967. Leur relation est un peu bizarre.

Le groupe voyait d’un sale œil l’arrivée de cette bimbo sans gêne qui semblait avoir hypnotisé toute la Factory. Sur le premier Velvet, Nico ne chante que trois chansons, malgré l’insistance d’Andy Warhol pour qu’elle s’approprie tout le répertoire. L’artiste pop comptait sur Nico pour apporter gloire et succès au Velvet Underground, mais encore fallait-il réussir à persuader le leader de la bande, probablement la pire tête de nœud de l’histoire du rock.

Musique de fond : Velvet Underground & Nico – Femme Fatale

Lou Reed n’est pas du genre à mettre de côté son égo pour le bien commun. Ainsi il laissera peu de place à Nico, privilégiant son timbre nasillard et méprisant sur la plupart de ses compositions. Et pourtant, cette faible contribution aura un impact colossal sur l’album et sur le monde du rock. La grâce perverse de Nico contrebalance les sarcasmes bouffis d’angoisse de Lou Reed, ce qui créé un équilibre déviant au sein d’une famille dysfonctionnelle qui s’assume comme telle. Le monde du rock ne s’en sera jamais relevé, l’album est encore aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs de tous les temps et Nico restera, pour la postérité, la chanteuse énigmatique du Velvet Underground.

Musique de fond : La Dolce Vita – Nino Rota

Mais l’existence de Nico dépasse de loin son passage éclair chez les Velvet. En 1967, elle avait presque trente ans et une carrière déjà bien remplie dans le milieu de la mode et de la publicité.  Elle était bien partie pour mener une existence flamboyante de mannequin vedette, car personne ne restait insensible au charme de Nico. Au début des sixties, Frederico Fellini était prêt à en faire sa muse et à l’utiliser dans tous ses films. Nico n’avait pas à se forcer, il lui suffisait de se laisser paisiblement guider par la vie, son sourire et sa chance faisaient le reste. Pourtant, contre toute attente, Nico a saboté sa potentielle réussite populaire.

Avec une délectation masochiste, Nico a réduit en lambeaux toutes les promesses radieuses du show-business pour célébrer une existence sordide, vaste apologie de la destruction et du chaos. Difficile de comprendre précisément ce qui l’attirait inexorablement vers le fond du cratère, tant le mystère demeure autour de son passé. On peut être sûr d’une chose, c’est que son vrai nom était Christa Päffgen, et qu’elle est de nationalité allemande. De nombreuses sources contradictoires la prétendent née à Budapest ou à Berlin, mais le plus vraisemblable est qu’elle vit le jour en 1938 à Cologne.

Les premières années de Christa Päffgen coïncident donc avec le début de la Seconde Guerre Mondiale, au beau milieu des terres aryennes. Des images terribles hantent l’enfance de Nico : Berlin harcelée par les bombes américaines, des rues qui ne sont plus que de longues étendues de poussière et de détritus, des immeubles en ruines. Et puis en 1945, c’est la capitulation allemande, la fin d’un conflit effroyable que Nico est bien trop jeune pour comprendre. Nico a grandit dans le camp des perdants, des monstres sanguinaires, le pays d’Adolf Hitler. Pas difficile de comprendre ses réticences à évoquer son passé.

Contrairement à Lou Reed, Nico ne passera pas son adolescence à écouter du rock’n’roll, mais à subir les rengaines de Zarah Leander, une idole aryenne d’origine suédoise que sa mère écoute assidument. D’ailleurs, elle s’intéressera tardivement à la musique, bien qu’elle prétende avoir voulu devenir une grande chanteuse pour se venger d’une mauvaise condition pneumonique.
En 1962, Nico démarre sa carrière musicale à l’âge de vingt-quatre ans. Résidente à Paris, la splendide jeune femme a dégoté un rôle dans le film Strip-Tease de Jacques Poitreneau, et dans un premier temps elle est supposée chanter sur le titre de la bande originale, composé par nul autre que Serge Gainsbourg. Si, au final, le fumeur de Gitanes optera pour la version plus cabaret de Juliette Gréco, celle de Nico demeure une charmante curiosité que le public ne découvrira qu’en 2001 avec la sortie d’une compilation des musiques de films de Gainsbourg.

Serge Gainsbourg, Joe Turner et Nico dans Strip-Tease, de Jacques Poitreneau (1963)

TITRES : NICO - STRIP-TEASE (SERGE GAINSBOURG)

Musique de fond : Nico – The Last Mile

Nico fait preuve d’une maturité et d’une assurance surprenantes qui lui feront très vite gravir les échelons du milieu du mannequinat. Elle n’a que seize ans quand elle quitte l’Allemagne, cette terre natale patibulaire qui lui inspire un ennui mortel. Elle atterri à Paris où elle signe un contrat avec Vogue, et à partir de là son visage commence à apparaître un peu partout : sur les pages des magazines, sur des pochettes de disques, sur des affiches de pub pour du parfum, du whisky ou des fringues. Sa gueule de déesse volait immanquablement la vedette aux produits vantés par les réclames. Assez logiquement, Nico se lassa vite du monde de la mode.

Nico était magnifique, elle le savait et s'en servait, mais tout cela n'était qu'un tremplin pour elle. Elle n'avait pas pour ambition de devenir la chose des photographes, la jolie petite gueule qu'on utilise pour vendre de la lessive. Sa beauté était un outil, certes pratique pour intégrer un monde corrompu et superficiel, mais Nico avait des pulsions créatives qu'elle devait exorciser. Le cinéma s'offrit quasiment à elle. Flânant sur le tournage de La Dolce Vita, le réalisateur Frederico Fellini la repéra immédiatement et lui créa un rôle dans la foulée.

Marcello Mastroianni et Nico dans La Dolce Vita de Frederico Fellini (1960)

Mine de rien, ces quelques minutes de présence à l'écran où elle apparaît légère et enjouée est peut-être sa seule rencontre avec le grand public. Et pourtant, Nico avait toutes les chances d'accéder à une carrière grandiose ; elle prétend même avoir pris des cours à l'Actor Studio à New York en compagnie de Marilyn Monroe. Mais lorsqu'elle est engagée pour interpréter le rôle principal de Plein Soleil de René Clément, elle arrive avec plusieurs jours de retard et perd le job. Nico est trop indisciplinée pour se plier à la rigueur d'autrui. C'est pourtant sur le plateau de Plein Soleil que Nico fait l'une des plus importantes rencontres de sa vie. L'une des plus dramatiques aussi.

Musique de fond : Nico – My Funny Valentine (Chet Baker)

A l'époque, Alain Delon est encore relativement méconnu. Au début des années soixante, le jeune acteur est en passe de devenir l'emblème viril du cinéma français. Éblouie par la beauté arrogante de Delon, Nico tombe rapidement amoureuse et lui ne s'en plaint pas. Les deux amants se fréquenteront peu, mais ils auront suffisamment de relations sexuelles pour que Nico tombe enceinte d'un petit Ari qui naîtra en 1962. L'euphorie de Nico est de courte durée puisque Delon, symbole de l'élégance à la française, refuse catégoriquement de voir l'enfant et ne le reconnaîtra jamais.

Alain Delon ne voit pas la ressemblance.

Le genre de désillusion qui vous passe l'envie de voir la vie en rose. Et c'est une leçon que Nico ne manquera pas d'inculquer à son môme, car s'il est vrai qu'elle l'aima de tout son cœur, elle fut une mère incompétente et quasi inexistante pendant les dix premières années. Edith Boulogne, la mère de Delon, émue du sort cruel du jeune Ari, recueille l'enfant à Paris pendant que son père devient une star et que sa mère s’en va mener une vie de bohème à New York. Dans l’album The Marble Index de 1968, Nico consacre à son fils une berceuse effrayante, une démonstration d’affection inhabituelle car totalement dépourvue de joie. Avec une désolation prémonitoire, les paroles d’Ari’s Song mettent en garde le gamin infortuné contre les méfaits de la réalité : « Maintenant, tu sais que seuls les rêves t’amèneront là où tu veux être ».

TITRE : NICO - ARI’S SONG

Musique de fond : Nico - Wrap Your Trouble In Dreams

Avant les années Velvet Underground, Nico a passé pas mal d’heures en avion à traverser l’Atlantique de part en part. En 1964, elle rencontre Bob Dylan à Paris et entretiendra avec lui une relation amicale quoique ambigüe. Certaines rumeurs prétendent que c'est pour elle que Dylan écrivit la somptueuse Visions Of Johanna, on se contentera ici de rappeler qu'analyser les textes de Dylan est un sport extrême réservé aux professionnels.
L’année suivante, c’est une autre figure mythique du rock’n’roll qu’elle croise à Londres, puisqu’elle se retrouve au milieu d’une des fêtes sauvages des Rolling Stones. Brian Jones, le guitariste narcissique et incontrôlable du groupe est là, et à côté de lui Mick Jagger et Keith Richards passent pour des gentils garçons timides et puceaux.

Nico et Brian Jones

Comme toutes les femmes adultes hétérosexuelles des années soixante, Nico est sous le charme, et vu qu'elle est pas mal non plus, elle n'a aucun mal à l'attirer dans ses filets. Avec le manager des Stones Andrew Loog Oldham, elle enregistre son premier véritable single, auquel participe Brian Jones ainsi que le futur Led Zep Jimmy Page qui tient la rythmique avec une guitare à douze cordes. La chanson est un bel exemple de pop ironique aussi inoffensif musicalement qu’acide au niveau des paroles. Peu de temps après, le morceau parvient aux oreilles de Warhol qui le fait partager aux membres de la Factory.

Pour Lou Reed et John Cale, les deux coqs du Velvet Underground, l'arrivée de Nico est une vaste mascarade. Ils voient en elle une chanteuse approximative, qui doit sa place à sa paire de jambes plus qu'à ses cordes vocales. Ils pensent pouvoir la dominer sans mal, ils se trompent lourdement. Les années qui entourent la conception de l’album à la banane sont mouvementées, les relations entre les membres fluctuent de l’amour à la haine sans jamais trouver d’équilibre raisonnable.

Le sadomasochisme des textes de Lou Reed se retrouve entre lui et Nico : ils couchent ensemble, puis se tirent dessus dès qu’ils ont terminé. Lou est régulièrement mis K.O. par les réparties mortelles de la blonde, aussi chaleureuse qu’un congélateur dans un commissariat. A cette époque les drogues sont partout à la Factory, l’ambiance est aux messes-basses et à la paranoïa. Nico est déjà habituée aux amphétamines de ses années de mannequinat, mais c’est en 1967 que démarre sa relation catastrophique avec l’héroïne.
Et puis un jour, sans qu’on n’en connaisse bien les raisons, Nico disparaît du Velvet. Lou Reed voulait reprendre le contrôle de son groupe et elle avait besoin d’indépendance. Comme lot de consolation, Nico enregistra son premier album solo, Chelsea Girls, peu de temps après la sortie du premier Velvet. Le disque bénéficie de l’écriture prestigieuse de Lou Reed, John Cale, Jackson Browne et Bob Dylan. A croire que tous ses amants se sont concertés pour lui rendre hommage.

Chelsea Girl (1967)

Mais Chelsea Girls à peine sorti, Nico le renie publiquement, comme une enfant pourrie gâtée ; elle déteste les arrangements pompeux qui selon elle ringardise l’ensemble des chansons. S’il faut avouer que certains accompagnements instrumentaux sont relativement kitsch, l’album est pour autant une très belle réussite souvent émouvante. En attestent le gracieux Winter Song de John Cale, la perturbante Chelsea Girls par Lou Reed, toujours à l’aise quand il s’agit de faire le tableau de junkies dépravés, ou le magnifique hommage à Lenny Bruce qui vient ponctuer l’album. Et puis il y a le magnifique These Days, chanson magique de Jackson Browne où la voix de Nico mêle à la perfection fragilité et dignité.

 

 

TITRE : NICO - THESE DAYS (Jackson Browne)

Musique de fond : Nico - Prelude

Chelsea Girls est de loin l’œuvre la plus accessible de Nico. La blonde germanique se cherchait encore ; elle n’avait jamais travaillé seule à la composition. La plupart des chansons que Nico avait interprétées jusqu’ici étaient des créations d’amoureux transi, des trucs jolis et flatteurs comme le Somewhere There’s a Feather de Jackson Browne. Seulement Nico méprisait tout ce qui empestait l’eau de rose. Quelque chose grondait en elle, quelque chose de fondamentalement morbide et encombrant. Un hôte antipathique et informe qui avait pris ses aises dans sa psyché tourmentée.

Musique de fond : Nico - Roses In The Snow

A Los Angeles, Nico rencontre Jim Morrison et est fascinée par le personnage, sa sexualité brutale, ses pulsions mortelles et ses airs de poète. Dans le film qu’Oliver Stone a consacré aux Doors, Nico est montrée comme une groupie de bas-étage, une tailleuse de pipes pour le plaisir d’un Jim Morrison boursouflé par sa vulgarité. Cette lamentable scène donne une idée totalement fausse de la relation entre les deux musiciens.
Nico considérait Jim comme une âme sœur, l’extraversion du chanteur a libéré son inspiration et son écriture. Elle s’est sentie autorisée à cracher ses démons sur une page blanche, à la noircir de son écriture gothique en patte de mouches, comme l’a décrit John Cale. Dès lors, Nico va créer autour d’elle une atmosphère étouffante, favorable à son art.

Les premiers symptômes sont apparus lorsqu’elle acheta cet harmonium provenant d’Inde à un hippie de San Francisco. L’harmonium, c’est un orgue avec des airs d’accordéons, un clavier avec touches blanches et noires que l’on entend respirer entre les notes. C’est un instrument surtout utilisé pour les cérémonies religieuses, sa sonorité très solennelle et lugubre n’en font pas vraiment le compagnon idéal pour chansons pop.
Ce qui convient bien à Nico, car la pop, ça ne la concerne plus. Comme pour revenir aux sources, la blonde fatale se teint les cheveux et retrouve sa couleur natale : le noir, le noir absolu. Sur cet harmonium, Nico va s’exercer chez elle, pendant des semaines et des semaines, chaque jour pendant de longues heures, les volets fermés, dans l’obscurité à peine altérée par la lueur des bougies. Sa colocataire, une ancienne star de la Factory, ne supporte plus l’ambiance délétère imposée par Nico dans l’appartement. Elle parvient à tirer de ces séances des chansons sinistres et obsédantes, focalisées sur la mort et la perte.

The Marble Index (1969)

Ces morceaux se retrouveront l’année suivante sur l’album The Marble Index que produit John Cale. Le grand défi est de trouver un arrangement adéquat avec l’harmonium, un instrument dont les notes sont fausses. Il semble évident que les morceaux ne pourront fonctionner avec l’accompagnement classique basse-guitare, ce qui constitue une contrainte intéressante à détourner. Surtout pour John Cale, arrangeur avant-gardiste adepte de textures étranges.

Si le gallois était déjà le grand responsable des déviances sonores du Velvet Underground, son travail avec Nico ira beaucoup plus loin dans l’expérimental. Sur Marble Index, il jouera d’un peu de tout : du piano martelé, du glockenspiel dévertébré, du violon qu’on égorge. Avec ses drones symphoniques et son chant d’outre-tombe, Marble Index est un pied de nez révolutionnaire au rock’n’roll dont Cale s’inspirera pour son propre travail.

Music For A New Society de John Cale (1981)

Dans la grande tradition Velvet Underground, John Cale est un génie fêlé aux préoccupations sinistres. Durant les décennies qui suivront son renvoi du Velvet Underground, il n’aura de cesse d’explorer les recoins les plus ténébreux de l’âme humaine et proposera une musique difficile et fascinante. Son expérience de studio avec Nico fut ponctuée d’innombrables anecdotes violentes et scabreuses dont il ne ressortit pas indemne, mais il en tira également un savoir-faire de savant-fou  pour les montages sonores somptueux et insensés. Music For A New Society  l’opus le plus noir de sa discographie sorti en 1981, est l’apogée de son œuvre d’archéologue sonore siphonné, un album d’une exigence extrémiste qui ne conviendra pas à toutes les oreilles. L’un des morceaux les moins opaques du disque se nomme Chinese Envoy, une mystérieuse ballade asiatique hantée par les mots énigmatiques de John Cale.

TITRE : JOHN CALE -  CHINESE ENVOY

Musique de fond : Nico - Julius Caesar (Memento Hodie)

En toute logique, The Marble Index se vend très peu. En revanche, il obtient un succès critique flatteur. Lou Reed semble avoir oublié sa jalousie pour chanter les louanges de l’album à chaque interview, tandis que le critique siphonné Lester Bangs fait un portrait halluciné de deux titres mémorables, Frozen Warnings et Evening Of Light, tout en avouant qu’il est aussi admiratif que terrifié par The Marble Index. Essayez donc d’écouter Lawns of Dawn ou Facing The Wind seul dans le noir et vous commencerez à capter le sentiment. A l’aube des années soixante-dix, Nico s’est totalement affranchie de ses tuteurs artistiques, et on la présentera bientôt comme la grande prêtresse de la musique gothique. Ses éternels vêtements noirs rendent sa peau encore plus pâle qu’elle ne l’est réellement, sa gestuelle et sa conversation sont d’une lenteur malsaine, et son regard, d’un bleu excessivement clair, est si perçant qu’il est impossible à soutenir. A la fin de l’année 1968, invitée à la télévision américaine au Merv Griffin Show, Nico ne répond pas aux questions et se contente de fixer d’un œil glacial le présentateur totalement désemparé. Elle n’a plus grand chose de la blondinette enjouée de La Dolce Vita.

Sa rencontre avec le réalisateur français Philippe Garrel lui donne à nouveau l’occasion de faire du cinéma. Mais pas le même cinéma, néanmoins. Car Garrel n’a rien du cinéaste classique, même les extrémistes de la Nouvelle Vague font petits joueurs à côté de ses expérimentations. Soixante-huitard déçu et anticonformiste, Garrel refuse les structures classiques qui imposent une histoire avec des personnages et un début, un milieu et une fin. Ses œuvres font appel aux sens plus qu’à la raison, ce sont des rêves éveillés qui planent entre le calme et l’hystérie, traversés par des formes humaines qui trainent leur mal-être jusqu’au générique. Durant toutes les années soixante-dix, Nico sera sa muse et son amante. Ils vivront dans un appartement lugubre et bordélique près de Montmartre et tourneront six films ensemble. Selon Philippe Garrel, Nico avait une grande importance dans le processus créatif. En fait, la musique de Nico se mariait parfaitement avec les images de Garrel, les deux artistes semblaient apprivoiser la mort avec la même persistance insensée. La Cicatrice Intérieure, leur deuxième métrage, est un pèlerinage funèbre et surréaliste effectué par le couple torturé, à travers des déserts contrastés qui relient le sable égyptien aux plaines

Desertshore (1970)

enneigées de l’Islande. La bande originale du film est en fait tirée du deuxième album de Nico, le bien nommé Desertshore, une mise en musique de la peur du vide qu’aucun oasis ne vient apaiser. Pour la première fois, Nico chante dans sa langue maternelle sur deux titres. Le premier, Mütterlein, est une chanson pour sa mère qui vient de mourir dans la folie et la solitude, dans la maison d’Ibiza que Nico lui avait achetée. La deuxième s’appelle Abshied, et c’est aussi une veillée mortuaire, destinée cette fois-ci à Brian Jones, son ancien amant des Rolling Stones que l’on a retrouvé noyé dans la piscine de son hôtel à l’âge de 27 ans.

TITRE : NICO - ABSHIED

Musique de fond : Nico - Janitor Of Lunacy

Toujours produit par John Cale, Desertshore est la suite logique de Marble Index. C’est une œuvre toujours aussi exigeante et hermétique qui invite l’auditeur à une danse macabre au bord du précipice. L’harmonium de Nico en est la colonne vertébrale. L’instrument téléporte les morceaux hors du temps, dans une dimension moyenâgeuse où noyer les sorcières et torturer les traitres à la couronne est un loisir quotidien. Emprisonnée au sommet d’une tour, Nico est une princesse underground déchue et vieillissante entourée de fantômes que l’on distingue à peine à la lumière de la meurtrière.

Il y a sa mère, cruellement amaigrie par la maladie, Brian Jones, dont les drogues ont dévoré toute la jeunesse et la beauté, et Jim Morrison, devenu obèse et empestant la sueur et le pinard frelaté. Et puis il y a ceux qui ne sont pas encore morts, mais chez Nico, même les vivants sont des fantômes. Andy Warhol, rescapé d’une tentative d’assassinat, est là, avec son corset qui tient ses trippes en place. Philippe Garrel, tout juste sorti de l’hôpital psychiatrique, encore secoué des tremblements que lui ont causé des séances d’électrochocs. Et enfin, Ari, petit garçon de huit ans, enfant sacrifié sur l’autel du show-business.
Pour son fils, Nico écrit deux nouvelles chansons après Ari's Song sur Marble Index. D'abord My Only Child chantée a capella, qui permet de constater les progrès remarquables de sa voix. Puis un titre étrange appelé Le Petit Chevalier, un texte court dans un français approximatif qu'elle fait chanter à Ari.

Extrait : Le Petit Chevalier

Il y a dans cette étrange comptine toute la culpabilité et l'amour d'une mère impuissante à protéger son fils des démons invisibles qui l'assaillent. Dans les années qui suivront, Ari deviendra un toxicomane aguerri, exactement comme maman. Et papa ne sera jamais là pour le tirer d'affaire.

Musique de fond : Nico - We’ve Got The Gold

Nico elle-même a dû se construire sans la moindre présence paternelle. Ce qui n'aurait rien de très original s'il n'y avait pas un tel mystère autour de l'absence du père. Les informations contradictoires sur son compte ne manquent pas. S'il semble avéré qu'il fut enrôlé dans l'armée allemande au début de la seconde guerre mondiale, il est difficile d'affirmer s'il s'agit d'une contrainte ou d'un engagement volontaire. Et

The End (1974)

il ne faut pas compter sur Nico pour lever les doutes. A chaque interview, sa version change. Tour à tour, son père fut un poète russe, un prince polonais, ou même un fumeur d'opium proche de Ghandi. Souvent elle en parle de façon héroïque, mais à d'autres moments elle sous-entend qu'il a du sang sur les mains. En vérité elle déteste qu'on l'interroge sur son enfance. Son père fut blessé par un soldat français puis achevé par l'un de ses supérieurs hiérarchiques, sans plus de détails. C'était en 1942, Nico avait trois ans. Et pour rassasier le voyeurisme des charognards, elle a une phrase choc toute indiquée. "Je suis une junkie anarchiste nazie".

Pour enfoncer le clou de la provocation, Nico reprend l'hymne allemand sur son album The End, en y incluant les couplets supprimés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Il n'y a pas de trace d'idéologie nauséabonde chez Nico pour autant, mais une réaction virulente à un amalgame traumatisant. L'album The End vient clore une trilogie d'albums d'une noirceur inégalée, il s'agit peut-être de l'opus le plus sombre et dérangeant de l'artiste. Un monstre humain se cache derrière chaque titre. Un violeur sur Secret Side, Andreas Baader sur We've Got The Gold, Charles Manson sur Valley Of The King. Enfin Innocent and Vain tire son inspiration du portrait des treize criminels les plus recherchés de New York dont Andy Warhol fit une œuvre controversée en 1964.

"Thirteen Most Wanted Men", par Andy Warhol

 

TITRE : NICO - INNOCENT AND VAIN

Musique de fond : Brian Eno – The Big Ship

Les hurlements inhumains qui semblent tout droit sortir d’un enfer digital au début et à la fin du morceau sont l’œuvre de l’un des génies de la musique du XXe siècle, Brian Eno. John Cale est producteur pour la troisième fois consécutive, mais cette fois-ci il choisit d’appeler du renfort car sa relation avec Nico s’envenime. Tous les projets sur lesquels les deux anciens Velvet ont collaboré ont été ponctués par des disputes chaotiques. Mais pour The End, les tensions atteignirent une sorte d'apothéose.

En 1974, alors que Lou Reed remporte un sérieux succès avec ses albums live bourrés de guitares électriques racoleuses, les projets personnels de John Cale et Nico sont marginalisés et ignorés du grand public. On peut effectivement douter du potentiel commercial du duo, entre une Nico aussi aimable qu'un corbeau de cimetière et un John Cale  psychopathe dans sa période  décapiteur de poulets. Les séances studio entre les deux énergumènes dégénèrent constamment en crises de larmes ou en engueulades titanesques, souvent à propos de drogues et quelques fois pour des différents artistiques.

Brian Eno et Nico

C'est donc au milieu de ce chaos qu'interviennent le guitariste Phil Manzanera et Brian Eno, tous deux rescapés du groupe glam Roxy Music. Brian Eno est de ceux qui ont découvert le Velvet Underground lorsqu'il existait encore, et il a retenu la leçon : pas besoin d'être un virtuose pour monter un groupe de rock, il faut avant tout de l'énergie et de l'inventivité. Et Eno est un créatif débordant d'idées révolutionnaires.

C'est à lui qu'on doit la célèbre formule qui décrit si bien l'impact du Velvet sur la musique du XXe siècle : peu ont acheté leurs albums, mais tous ceux qui l'ont fait ont monté un groupe dans la foulée. En s'intéressant aux sonorités synthétiques bien avant qu'elles ne soient à la mode, Brian Eno a inventé un style que beaucoup essaient de reproduire depuis maintenant quarante ans. Dans les années soixante-dix, il a couru une rumeur selon laquelle le Velvet allait se réformer, avec à sa tête Brian Eno au lieu de Lou Reed. Tout cela tient évidemment du fantasme, mais il aurait été intéressant de retrouver l'esprit du Velvet dans les textures électroniques de Brian Eno.

June 1, 1974 : album live avec les performances de Nico, John Cale, Brian Eno et Kevin Ayers

Une rumeur qui fut probablement inspirée par ses multiples collaborations de 1974 avec John Cale et Nico. Outre The End, Brian Eno a travaillé sur deux albums de John Cale, Fear et Slow Dazzle, et a participé à un disque live en compagnie des deux anciens Velvet ainsi que de Kevin Ayers, ancien du groupe Soft Machine. Il y accompagne Nico au synthétiseur sur une éprouvante reprise des Doors, mais c’est aussi lui qui ouvre ce concert avec un bien étrange titre de son premier album solo Here Comes The Warm Jet. On y entend un piano répétant inlassablement les mêmes accords dissonants pervertis par la guitare lunaire de Robert Fripp, fondateur de King Crimson. Le chant, lui, semble provenir d’un schizophrène qui n’a pas choisi s’il voulait devenir David Byrne ou David Bowie.

 

TITRE : BRIAN ENO - DRIVING ME BACKWARDS

Musique de fond : Nico - Afraid

Tandis qu'Eno est en passe de devenir une référence incontournable de l'industrie pop, Nico plonge dans un sommeil artistique profond. Plus grand chose ne motive Nico, si ce n'est le contenu de ses seringues. La deuxième partie des années soixante-dix sonne le glas d'une déchéance annoncée. Nico continue péniblement à donner des concerts pour financer ses addictions. A peine encaissés, les cachets sont aussitôt dilapidés en héroïne. Elle vit chichement et recluse et semble en tirer une perverse satisfaction.

« Si je ne me suicide pas, c’est parce que je suis unique », dira-t-elle dans l’une de ses rares interviews. Sa dégradation physique est effrayante : elle a de grosses poches sous les yeux, sa peau presque transparente pend le long de son crâne et ses éternelles sapes noires la font ressembler à une sorcière adepte de magie noire. Nico était lassée de la beauté, elle voulait qu’on la trouve laide, repoussante, effrayante. Elle aimait son teint blafard ainsi que les nombreuses cicatrices qu’ont laissées les aiguilles sur ses bras.

Musique de fond : Nico – Into The Arena

Nico attendra six ans avant de réenregistrer un nouvel album, Drama Of Exile. C’est un disque rock beaucoup plus classique que les précédents, avec néanmoins des accents orientaux qui le démarquent des productions habituelles. Puis, en 1985, elle retrouve John Cale pour une dernière et remarquable collaboration, Camera Obscura. C’est une œuvre clé de la période post-punk, de la new-wave glaciale accouplée avec un free-jazz hypnotique.

Les textes sont parmi les plus personnels de Nico, en témoignent les terribles Fearfully In Danger ou le single My Heart Is Empty. Comme anesthésiée par ses angoisses et sa tristesse, Nico semble devenue incapable d’éprouver une quelconque émotion. Le livre Song They Never Play On The Radio de James Young, pianiste de Nico sur les dernières tournées, tourne en dérision la froideur proverbiale de la chanteuse. Cela prend même une tournure hilarante lorsque les musiciens de son groupe tentent de faire dire une blague à Nico, qui semble étrangère à toute forme d’humour. Elle est devenue infréquentable, et d’ailleurs, elle ne supporte plus personne.

Camera Obscura (1985)

Seul son fils Ari, compagnon de défonce, trouve grâce à ses yeux. Cependant elle a des façons bien étranges de lui montrer son affection. Dans le documentaire Nico Icon, Ari Boulogne raconte qu’après une tentative de suicide, sa mère est venue le voir à l’hôpital pour enregistrer le bruit de sa respiration artificielle, dans l’idée de l’utiliser pour une chanson. Après avoir traversé une enfance quasi orpheline, Ari a renoué avec sa mère et leur relation est pour le moins morbide. Mais impossible de nier l’amour qui les unis. Durant les deux dernières années de sa vie, Nico mis enfin un terme à sa consommation d’héroïne pour s’occuper de la santé vacillante de son fils. Aujourd’hui, lorsqu’Ari, heureusement désintoxiqué, parle de sa mère, c’est avec des étoiles plein les yeux.

Musique de fond : Nico - My Heart Is Empty

Nico est morte le 18 juillet 1988 à l’âge de quarante-neuf ans. A Ibiza, la chanteuse gothique fut victime d’une insolation fatale alors qu’elle faisait du vélo. Nico, qui a vécu sa vie dans l’obscurité comme un vampire, a été tuée par le soleil, ça ne s’invente pas.

Dans l’univers très machiste du rock, Nico s’est imposée comme une artiste unique en son genre. Les années soixante-dix ont vu arriver des tonnes de durs-à-cuire venus baiser des groupies par dizaines et rouler des mécaniques. La compétition artistique n’était plus tellement de mise, les Beatles semblaient avoir gagné de toute façon. Des problématiques de cour de récré ont fait leur apparition. Dans un joyeux bordel ludique, les rockeurs se crêpaient le chignon : à qui jouera le plus fort, à qui jouera le plus vite, qui utilisera le plus de notes dans son solo, qui vivra le plus dangereusement. A tous les punks et les métalleux de la terre, je vous le dis : cessez de vous fatiguer, Nico vous a battus.

Certes, sa musique ne fait pas autant de bruit que le hard-rock, et Nico ne pousse pas de hurlements hystériques. Mais aucune de ces démonstrations de virilité à la Spinal Tap n’atteignent le degré d’effroi que l’on ressent à l’écoute de Marble Index, Desertshore ou The End. Nico est un vrai monstre, les autres se contentent de porter des masques. Son œuvre se trouve quelque part entre la pudeur et l’exhibition, une fascinante introspection cryptée. Nico vous ouvre les portes de ses entrailles et vous y enferme. Vous êtes dans le ventre de la bête, cette créature Lovecraftienne, avec les yeux de Nosferatu et l’esprit torturé d’Edgar Poe. Sur les parois de son cœur, de ses poumons et de son estomac, vous distinguez d’étranges pictogrammes gravés au poignard, un langage occulte que vous hésitez à déchiffrer, car vous avez peur de ce que vous allez y lire.

L’art de Nico n’a rien d’un produit de consommation courante, il met l’auditeur au défi, lui remue les tripes dans tous les sens, le jette contre les murs jusqu’à ce qu’il y prenne du plaisir. Je suis fier de dire que je fais partie de ces masochistes qui s’administrent régulièrement la musique de Nico, car j’y trouve une beauté inimitable, incomparable, addictive, dangereuse. C’était Graine de Violence, et on va terminer cette émission par la fin, c'est-à-dire une reprise lugubre d’une des plus célèbres chansons des Doors, The End, par Nico.

TITRE : NICO - THE END (The Doors)

Quelques références :

Des bouquins :

  • "Vous n'étiez pas là", biograhie / hommage / fiction de Alban Lefranc
  • "Cible Mouvante", poèmes, chansons et d"but d'autobiographie de Nico
  • "Songs They Never Play On The Radio" de James Young
  • "What's Welsh For Zen, une autobiographie" de John Cale
  • "White Light White Heat, Le Velvet Underground au jour le jour" de Richie Unterburger
  • "Pop Yoga" de Pacôme Thiellement, chapître "The Velvet Underground & Nico, l'album blême"

Des Albums :

  • The Velvet Underground & Nico - Velvet Underground (1967)
  • Chelsea Girl - Nico (1967)
  • The Marble Index - Nico (1968)
  • Desertshore - Nico (1970)
  • The End - Nico (1974)
  • Drama Of Exile - Nico (1981)
  • Camera Obscura - Nico (1985)
  • Music For A New Society - John Cale (1981)
  • June 1, 1974 - Kevin Ayers, Brian Eno, Nico et John Cale

Un Doc :

  • Nico Icon de Susan Ofteringer

 

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