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[PODCAST] Graine de Violence - Sinéad O'Connor (Magda Davitt)

C'est la boule à zéro la plus emblématique des années 90. Son visage angélique, sa voix phénoménale et ses yeux humides avaient sorti de sa torpeur un paysage musical morne gouverné par MTV. Avec Nothing Compares 2 U, sa fameuse reprise de Prince, elle prouvait que même la pop mainstream pouvait s'envisager avec passion et sincérité. La môme irlandaise n'était jamais à court de révoltes, et, toujours très cash dans sa façon d'exprimer ses opinions, elle s'est logiquement mise à dos une trop large proportion démographique, à savoir les vieux croûtons réactionnaires. Dans cette émission, Graine de Violence tente de rendre justice à une grande chanteuse qui n'a pu exprimer tout le potentiel de son talent, crucifiée sur l'autel du politiquement correct.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - I Am Stretched On Your Grave

Bien avant qu’internet ne devienne une usine à vedettes jetables, des dizaines de millions d’anonymes rêvaient déjà de célébrité. L’envie de s’extraire du troupeau et de focaliser l’attention n’est pas une pulsion insensée dans une société où ce sont les tyrans narcissiques qui gagnent contre les gens qui ne sont rien. Le show-business est plein à craquer de ces pauvres diables en mal de reconnaissance, qui peinent à croire en leur propre existence. C’est MTV qui a divisé le monde en deux catégories : ceux qui veulent devenir des stars et ceux qui veulent les bouffer. Les seconds tiennent en joue les premiers, et au moindre faux-pas ils n’hésitent pas à tirer. Qu’on se rappelle cette pauvre Britney Spears qui, après avoir été la tête de gondole des teenagers à la fin des années quatre-vingt dix, fut conspuée par les mêmes qui l’eurent célébrée. South Park en avait fait un épisode horriblement pertinent, mettant en scène la détresse de la jeune femme livrée en pâture à une foule de paparazzis cannibales. Pendant des années, la midinette chanteuse s’était contorsionnée dans un impeccable déguisement de bimbo pré-pubère, mais dès que les coutures ont commencé à craquer, elle est devenue la cible de toutes les

Britney Spears dans South Park

humiliations. Le comble du malaise intervenait lorsque la Britney, visiblement à deux doigts du burn-out, s’était rasé les cheveux sous les objectifs lubriques des photographes. Symboliquement, quelque chose de radical se jouait dans cette image. En découpant ses mèches, c’est son image médiatique que Britney Spears a décapité. La chanteuse rompait avec sa féminité de pacotille, celle qui l’avait transformée en sex-symbol pour vieux pervers. Inconsciemment, la pop-star adressait un doigt d’honneur à ceux qui la reluquaient, elle crachait sur les conventions du showbizz qu’elle avait scrupuleusement respecté jusqu’alors.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - The Emperor’s New Clothes

Mais ne nous trompons pas ici : la première à avoir défié l’establishment pop à coups d’attentat capillaire, c’est bel et bien Sinéad O’Connor, et cette dernière n’a pas attendu d’être la tête de turc des médias pour mettre les points sur les I. Bien avant sa starification à la toute fin des années 80, la chanteuse s’était fait la boule à zéro en réponse aux conseils de sa maison de disque, désireuse de lui apprendre les rudiments de la féminité rémunératrice. Car Sinéad O’Connor n’est pas un produit Disney Channel. Irlandaise des pieds à la tête, O’Connor ne s’écrase devant personne, elle encaisse intimidations et pressions, la plupart du temps exercées par de vieux patriarches réactionnaires dont on respecte curieusement la sénilité. Chanteuse miraculeuse, personnalité sulfureuse, elle dû son succès à son talent autant qu’à sa verve incorruptible. Mais Sinéad paiera cher ses engagements courageux, au prix de l’une des plus insupportables injustices de l’histoire de la pop. Victime de l’incompréhension du public, de la mauvaise foi d’une certaine intelligentsia mais aussi d’une misogynie rampante, elle s’est marginalisée de façon tragique, allant jusqu’à changer de nom pour rompre avec son passé. La dernière apparition télévisée de celle que l’on nomme désormais Magda Davitt remonte au mois de septembre 2017 dans l’émission du Dr Phil, un psy américain ultra-médiatisé aux méthodes pour le moins non-conventionnelles. Aux dernières nouvelles, le docteur Phil a bien encaissé son chèque pendant qu’elle continue à souffrir de dépression post-traumatique.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Mandinka

L’histoire avait pourtant bien commencé. Fin 1987, son tout premier single en tant qu’artiste solo, Mandinka, commence à tourner en rotation sur MTV. La chaîne pense alors avoir déniché une nouvelle Madonna, une artiste affirmée, audacieuse et provocatrice qui peut aussi faire office de redoutable produit marketing.

 

 

EXTRAIT : SINEAD O’CONNOR - MANDIKA

 

 

Cette voix, que beaucoup considèrent comme l’une des plus belles à avoir résonné dans les postes de radio FM à la fin du siècle dernier, O’Connor a su l’imposer grâce à une force de caractère peu commune. Tout comme Britney, elle sortit son premier album solo, The Lion And The Cobra, à l’âge candide de dix-neuf ans, mais sans s’encombrer de songwriters automates ni de producteurs industriels, la môme s’est démerdée toute seule ou presque. A première vue, sa personnalité semble calibrée pour réussir dans ce métier : talentueuse, travailleuse, exigeante, jamais elle ne se laisserait piéger par les affres de la célébrité.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Jerusalem

Ce bon vieux Legs !

Le journaliste Legs McNeil, proche du mouvement punk new-yorkais qui fourmille de personnages retors, reconnu pourtant avoir été intimidé par la chanteuse au cours d’un entretien assez poilant, principalement composé de joutes verbales et de révélations intimes fracassantes. Sinéad O’Connor ne sait pas la fermer. Elle ne ménage pas les susceptibilités et en agace beaucoup, en premier lieu ceux qui s’attendaient à une poule aux œufs d’or bien docile. Avant de devenir le crâne d’œuf le plus iconique des années quatre-vingt dix grâce à sa reprise de Prince, Sinéad était considérée comme une artiste difficile, qui ne s’était pas fait beaucoup de copains chez les anglais conservateurs ou chez les fans de U2. Dès ses premières interviews, elle créait des polémiques en prenant la défense de sa verte patrie soumise au gouvernement anglais qu’elle ne ménage pas. Elle avait prévenu : la notoriété était un tremplin qui lui permettait de déballer tout ce qui avait été si douloureusement gardé dans les plus obscurs recoins de sa conscience.

Prête à dire des trucs bizarres

Car outre ses positions politiques revendiquées et assumées, Sinéad O’Connor n’est pas avare en anecdotes sinistres concernant une enfance dévastée dont elle paye, aujourd’hui encore, les pots cassés. Depuis le début de sa carrière, Sinéad semble faire sa thérapie en public, malheureusement sans succès. Sa fragilité psychique sera bien pratique pour ses détracteurs, qui pourront en toute tranquillité l’accuser d’hystérie à chaque fois qu’elle exprimera une opinion un peu trop affirmée, à chaque fois qu’elle fera preuve d’un excès de personnalité. Et de personnalité, évidemment, Sinéad n’en manque pas. A l’âge de quinze ans, alors qu’elle est une ado en crise adepte de kleptomanie, la jeune irlandaise est repérée pendant qu’elle chante pour un mariage, par le groupe  In Tua Nua, premiers arrivés sur le label Mother, fondé par U2 en 1983.

Musique de fond : In Tua Nua feat. Sinéad O'Connor -Take My Hand

Les membres seront tellement impressionnés par la précocité de la môme qu’ils la laisseront écrire leur premier single, Take My Hand. Galvanisée, Sinéad insistera pour chanter sur l’enregistrement, ce que refuseront avec regret les musiciens d’In Tua Nua, ne préférant pas exposer une gamine si jeune. Il existe tout de même une version de Take My Hand interprétée par une Sinéad en pleine puberté, restée à l’état de démo précieuse jusqu’à ce qu’Internet ne la révèle.

In Tua Nua

EXTRAIT : IN TUA NUA feat. SINEAD O’CONNOR - TAKE MY HAND (DEMO)

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Just Like U Said It Would B

Au milieu des années 80, malgré son jeune âge et son mini-gabarit, Sinéad O’Connor avait l’air d’avoir vécu plusieurs vies. Déscolarisée et indépendante, elle avait décroché un petit boulot au Bad Ass Café, rade dublinois devenu mythique, où elle servait des pintes à une clientèle testostéronée. C’est dans ce même pub que, seule avec sa guitare acoustique, elle affrontait régulièrement un public de soiffards machistes pour y interpréter des reprises de Van Morrison ou de Bob Dylan. Ces premiers pas scéniques forgeront sa future persona artistique : une performeuse tour à tour gracieuse et véhémente, dont le charme angélique est régulièrement altéré par une colère pas toujours fédératrice. La chanteuse polarise malgré des atours séduisants. Ses lyrics, personnels à la limite de l’indécence, sa voix, sublime mais emplie d’une douleur non simulée, ses interviews, polémiques et toujours dans un langage fleuri lui vaudront une réputation controversée, et ce dès son premier effort discographique.

Il faut dire que les premiers à interroger l’irréductible irlandaise ne furent pas déçus du voyage. Sinéad allait leur enfoncer des scoops sordides au fond de la gorge. Son premier opus solo, The Lion And The Cobra, laissait deviner une personnalité exacerbée au passé trouble. Bien sûr, les questions des journalistes portaient naturellement sur sa mère, décédée dans un accident de voiture, peu avant la sortie du disque. Ils espéraient recueillir des pensées émues et la touchante évocation d’une enfance chérie, ils récoltèrent exactement l’inverse. La mort de sa mère a libéré la chanteuse, et ce premier disque, si écorché vif, n’aurait pas été le même si elle avait encore été de ce monde. Marie O’Connor était une femme pathologiquement atteinte, accablée de dépendances alcooliques et chimiques, et qui faisait régner la terreur dans son foyer. Sinéad O’Connor décrira le traitement épouvantable dont elle fut victime à l’âge de porter des couettes. Violences physiques et sexuelles, humiliations, tortures psychologiques : on sort difficilement indemne d’un tel passif familial. Comme prise d’un besoin irrépressible d’exorciser ces traumatismes en public, elle gave ses interlocuteurs de détails choquants, au grand dam de ses frères et sœurs, qui, sans la contredire, la supplient de cesser ce grand déballage impudique. Coutumière d’un certain exhibitionnisme médiatique, Sinéad O’Connor est une môme brisée qui semble retrouver la parole après vingt ans de mutisme. Elle ne fera pas toujours preuve d’une grande adresse dans ses entretiens, comme inconsciente des dangers que peuvent entraîner une mise à nu publique. Quasi-omniprésente dans l’œuvre de la chanteuse au crâne rasé, Marie O’Connor sera le sujet d’un single intense, tiré de l’album de 1994 Universal Mother. Avec son trip-hop tortueux et sa verve explosive, Fire On Babylone est une peinture sans concession d’une figure maternelle inconsciente de sa propre cruauté.

Sinéad dans le clip de Fire On Babylone

EXTRAIT : SINEAD O’CONNOR – FIRE ON BABYLONE

Sa réputation de grande gueule pour petit gabarit n’était pas nuancée par le contenu de son premier album The Lion And The Cobra, un concentré bouillant des traumatismes de la chanteuse.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Just Like U Said It Would B

The Lion And The Cobra (1987)

Initialement, c’est l’expérimenté Mick Glossop qui est chargé de la production et des arrangements. Ce collaborateur de Van Morrison a une idée bien précise de la façon dont doit sonner une chanteuse irlandaise, et s’applique alors à minutieusement recréer tous les stéréotypes du folklore. Lorsque le projet commence à bien sentir la naphtaline, O’Connor est prise d’un judicieux sursaut narcissique et congédie Glossop pour tout reprendre à zéro. Malgré son amateurisme, elle va s’atteler à produire son premier album elle-même. Les critiques y virent une digne héritière vocale de Siouxsie Sioux et de Grace Slick, chanteuse de Jefferson Airplane, influences effectivement revendiquées par la principale intéressée. Mais la nature même des compositions de ce premier album sont inhérentes au parcours personnel d’O’Connor, qui semble se consumer en explosions de rage, réflexions dépressives et autres confessions choquantes durant quarante minutes tumultueuses. Tout en conservant une armature instrumentale conforme aux critères de son époque, les chansons de The Lion And The Cobra allaient plus loin que le tout venant pop / rock. Au vu des circonstances, la production légèrement datée de Sinéad alors débutante est plus qu’honorable. On y note la présence de beat et de samples typiquement hip-hop, ce qui n’a rien de surprenant pour une artiste s’affichant avec un t-shirt Public Ennemy à la moindre occasion. Il y a dans ce premier album toute l’ambivalence de Sinéad O’Connor, ce petit bout de femme au regard transperçant qui ne laisse personne l’emmerder, racaille à l’âme fragile, à la voix cristalline et au langage de charretier, punkette intimidante qui se réclame plus volontiers de Bob Marley que des Sex Pistols.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Jackie

Sur Jackie, le titre d’ouverture, Sinéad incarne un esprit tourmenté, hantant les plages irlandaises à la recherche de son amant de jadis, un marin qui prit la mer pour ne jamais revenir. Le texte raffiné semble s’inspirer de la littérature fantastique du XIXe siècle, l’ambiance fantomatique est entretenue par les accords étouffés d’une guitare saturée et l’absence notable de batterie, des chœurs intenses complètent ce tableau gothique envoûtant. Bien sûr, c’est la voix d’O’Connor qui, avant toute chose, retient l’attention. Loin du numéro de charme, elle traduit plus explicitement une rage anxieuse, retenue mais menaçante. Assumant sans trembler ses combats et ses faiblesses, elle déploie ses cordes vocales avec une facilité déconcertante, nuançant ses propres envolées lyriques en y ajoutant une bonne rasade de fiel. Même les morceaux les plus émouvants du disque sont délayés à l’acide, qu’il s’agisse de l’ironie sentencieuse de Never Get Old, du bouillonnant Jerusalem, de la rancune tenace de Just Like U Said It Would B. Le point culminant de ce grand huit émotionnel étant le mythique Troy, grand moment des premiers concerts de l’artiste, comme piquée d’une fureur incontrôlable à chaque interprétation.

EXTRAIT : SINEAD O'CONNOR - TROY (LIVE)

Les critiques, dans l’ensemble, s’avouèrent impressionnées par la maîtrise de cette dure à cuire à peine sortie de l’adolescence. A vingt ans tout juste, et avec un môme dans le bide prêt à surgir à tout moment, O’Connor a arraché le director’s cut de son œuvre aux griffes du studio, accomplissant un petit miracle au sein d’une industrie peu respectueuse des jeunes artistes. Il fallut même qu’elle résiste aux pressions qui l’exhortaient d’avorter pour ne pas altérer l’enregistrement.

 

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Three Babies

Si The Lion And The Cobra témoigne d’un tempérament coriace, son album suivant, celui du succès planétaire, sera davantage marqué par une troublante sérénité. I Do Not Want What I Haven’t Got est une œuvre plus mature où la chanteuse prend ses distances avec ses ténèbres intimes. Sa voix a quasiment abandonné ses inflexions narquoises et agressives, désormais plus posée et appliquée. Pourtant, l’album est parfois encore plus déchirant que le précédant. Marquée par sa récente maternité, Sinéad O’Connor y compose l’un de ses titres les plus émouvants, Three Babies, un morceau lent et très dépouillé évoquant la douleur d’une mère ayant affronté des fausses couches successives.

I Do Not Want What I Haven't Got (1990)

 

 

EXTRAIT : SINEAD O’CONNOR – THREE BABIES

 

 

 

 

1990 n’est pas l’année la plus célébrée des fans de rock. Nous sommes un an avant le rayonnement international de Nirvana, et tous les objectifs sont encore braqués sur le neo-glam racoleur des Guns’N’Roses et de Billy Idol. Du côté de la pop mainstream, c’est une jeune arriviste décomplexée qui domine les charts à grands coups de singles imparables, Madonna. La musique s’écoutait sans difficulté, car la mode était à la superficialité assumée. MTV avait imposé sa ligne éditoriale à toute l’industrie musicale, et la recherche du plaisir immédiat à tout prix excluait toute authenticité. C’est dans ce contexte que le clip de Nothing Compares 2 U commença à tourner sur la chaîne préférée des ados.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Nothing Compares 2 U

Et beaucoup furent subjugués par le minimalisme absolu de la vidéo. On y voit simplement la chanteuse en plan rapproché s’appropriant le titre écrit par Prince avec une sincérité à fendre l’âme. Certes il y a des brefs instants de mise en scène pataude, des effets visuels forcément datés, mais personne n’y fait attention, car le véritable spectacle c’est Sinéad O’Connor, ce gros plan sur son visage sublime, son regard meurtri, son désespoir, cette larme déchirante qu’elle verse au moment propice. Elle est l’incarnation éclatante d’une femme laminée par un amour déçu, sa performance est un hold-up lacrymal, aucun effet spécial ne pourra imiter un tel déballage émotionnel. Un pur instant de grâce qui rendait bien ternes les grosses productions poussives de 1990. La plupart était médiocre, mais le pire était l’attitude des pop stars qui se bornait à l’insouciance sur-jouée ou à l’ironie de circonstance bien cynique. Sinéad O’Connor les a balayés d’un revers cette année-là. Nothing Compares 2 U a battu tous les records, et même Vogue, le rouleau compresseur de Madonna, a dû s’incliner. La Material Girl saura s’en souvenir, et n’hésitera pas à écraser sa concurrente au moment le plus opportun.

I Do Not Want What I Havent Got sortit au mois de mars et son succès critique et public fut instantané. Comme pour souligner l’incongruité de son clip à l’impact planétaire, le disque s’ouvrait sur Feel So Different, balade d’ambiance au calme olympien qui fait penser à un mantra zen. L’irlandaise tire les leçons de ses blessures passées et observe désormais sa tristesse de loin, avec une poignante dignité. Son écriture est d’une simplicité presqu’enfantine, dépourvue d’effets de style, récit d’une introspection très littérale qui préfère la transparence à la licence poétique. Volontairement peu sophistiquées, les paroles reflètent son jeune âge tout en dégageant une certaine sagesse, une humilité que l’on prête généralement aux ainés. Outre les complaintes sentimentales que sont Nothing Compares 2 U et This Is The Last Day Of Our Acquaintace, les chansons de ce deuxième album ne craignent pas les sujets difficiles, évoqués avec une fausse naïveté qui lui permet une approche assez frontale, à la manière d’un gosse curieux qui poserait des questions sensibles sans se soucier des tabous. Ainsi Three Babies est l’un des rares morceaux pop à oser parler de mort prénatale, You Cause As Much Sorrow est une lettre ouverte d’une honnêteté choquante à sa mère disparue, Jump In The River le portrait dérangeant d’une relation abusive dans laquelle la chanteuse semble se complaire. Sur Black Boys On Moped, sans se départir d’un ton étrangement apaisé, elle dépeint l’Angleterre comme un état totalitaire bien dissimulé derrière ses apparentes bonnes manières.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Black Boys On Moped

Sinéad O’Connor a mis le pied dans la porte du show-business, et si elle vend des disques par camions entiers, l’intransigeance avec laquelle elle affirme des opinions subversives commence à déplaire fortement. Il faut dire qu’elle ne se refuse aucun crime de lèse-majesté, comme cette fois où elle menaça d’annuler un concert s’il était précédé de l’hymne américain, ce qui avait mit en rogne le vieux Sinatra, la menaçant de lui botter le cul. L’ingrate trouve même le moyen de s’écharper avec Prince, qui n’apprécie pas le langage châtié de l’irlandaise et le lui fait savoir avec une condescendance un poil machiste. O’Connor n’en rate pas une. D’ailleurs, le regard des détracteurs est rivé sur elle, attendant le moindre faux-pas pour dégainer l’artillerie. Et le jour de l’exécution publique va arriver, un soir de 1992 en direct lors de la diffusion du mythique Saturday Night Live. Devant une audience décontenancée, Sinéad O’Connor reprend a capella un standard de Bob Marley, avant de défrayer la chronique dans l’une des séquences les plus mémorables de l’histoire de la télévision…

EXTRAIT : BOB MARLEY & THE WAILERS - WAR

Le Saturday Night Live a certainement déjà eu affaire à des hôtes récalcitrants, et contrairement à ce que pourrait laisser penser la bonhomie apparente de l’émission, les écarts de conduite ne sont pas tolérés. Quelques années auparavant, la production avait été traumatisée par Elvis Costello qui, en bonne tête de mule, avait joué son morceau polémique Radio Radio malgré les interdictions. Le chanteur fut bannit pendant des plombes, réinvité seulement quarante ans plus tard. Sinéad, elle, a probablement pris perpète.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - War (Bob Marley Cover Live On SNL)

En ce soir d’octobre 1992, l’invitée musicale Sinéad O’Connor vient faire la promotion de sa sortie du moment, un album de reprise de standards jazz appelé Am I Not Your Girl. Alors qu’on l’attend avec tout son groupe, la voilà seule, au milieu de la scène, pour un titre même pas compris dans le disque qu’elle était venue vendre initialement. Le plan est fixé sur sa gueule, éclairée par quelques cierges. Elle n’a pas de guitare entre les mains, sa voix unique résonne comme dans une église et le public, cloué, est calme comme une tombe. De son regard glaçant, elle nourrit le malaise du silence qui vient ponctuer chacun de ses vers. L’hymne pacifiste de Bob Marley est plus austère que jamais. Peu à peu, sa voix enfle pour se faire inquisitrice, bizarrement intense, beaucoup trop pour une simple émission de divertissement. La tension monte encore d’un cran lorsqu’aux trois-quarts de sa prestation, elle modifie le texte de l’icône reggae pour y ajouter sa propre contribution. Avec une terrible colère sous-jacente, elle insiste lourdement sur les mots qui dérangent :

« Child abuse, yeah. Child abuse, yeah »

C’est à peine si l’audience ose respirer. Mais là n’est pas encore l’objet du délit qui va quasiment ruiner la carrière de Sinéad. Au bout de trois minutes d’une montée en puissance inéluctable, alors qu’elle promet la défaite des oppresseurs, la victoire de la vertu sur le vice, Sinéad O’Connor brandit une photo du Pape Jean Paul II, et, à une heure de grande écoute, commet le geste impensable que le monde ne lui pardonnera jamais : elle la déchire en petits morceaux, et conclue d’une phrase lapidaire :

« Fight the real enemy »

Si on tend l’oreille, on entend quelques spectateurs s’étrangler d’indignation, mais la majorité ne moufte pas, littéralement pétrifiée par l’affront.

Musique de fond : Massive Attack feat. Sinéad O'Connor - Special Cases

Une merdeuse au crâne rasée, irlandaise de surcroît, et qui s’était déjà permise de cracher sur l’hymne américain, vient de blasphémer en direct à la télévision, en s’attaquant au plus intouchable des symboles catholiques. Le scandale est international, la presse est unanime, et c’est un euphémisme de dire que Sinéad O’Connor s’en est pris plein la gueule. Même le très progressiste Tim Robbins, qui parrainait l’émission ce soir là, refusa de la saluer. Au show suivant, Joe Pesci, invité d’honneur, tendit au public la photo du Pape qu’il avait au préalable re-scotchée, et sous des applaudissements nourris, précisa qu’il lui aurait foutu une tarte s’il avait été là. Quant à Madonna, elle tenait enfin sa revanche. La reine de la pop s’empressa de lui faire la leçon à coups de médias interposés. Et pourtant à l’époque, elle-même tentait de choquer le bourgeois avec la sortie d’un livre de photos érotiques, mais celui-ci était finalement bien mignon à côté de l’acte subversif de Sinéad O’Connor.

Personne ne semblait s’intéresser à ce qui avait motivé son geste, mais tout le monde était d’accord pour la descendre. Il y eu des rassemblements de protestation, où l’on détruisait les disques de la chanteuse dans une ambiance moyenâgeuse très conviviale. Aujourd’hui encore, on présente fréquemment l’incident comme un pétage de plombs, ce qui est une malhonnêteté intellectuelle intolérable. Sinéad O’Connor dénonçait les abus sexuels perpétrés sur des enfants dans l’Eglise catholique et que le Vatican refusait de reconnaître. A l’époque, les faits sont peu connus mais aujourd’hui, seuls les obscurantistes et les bigots de la pire espèce peuvent prétendre les ignorer. Les hystériques accusèrent Sinéad d’insulter des millions de croyants, alors qu’elle-même n’a jamais caché sa foi catholique, ses chansons ne manquant pas de références bibliques. Seulement, elle a toujours dénoncé les dérives de la religion institutionnalisée dont elle-même fut victime. Au début des années quatre-vingt, alors qu’elle n’était qu’une adolescente paumée, délinquante à mi-temps, elle fut envoyée dans un couvent de la Madeleine, où elle passa une année et demi cauchemardesque, à lui faire regretter sa vie de famille chaotique. Ce n’est qu’au milieu des années quatre-vingt dix qu’éclata le scandale de ces pensions de tortionnaires et qu’on les ferma enfin. Sinéad O’Connor était fort légitime pour mener ce combat. Son happening au Saturday Night Live n’était en rien un « pétage de plomb », c’était un geste politique, une provocation calculée que les médias se sont empressés de décrédibiliser. Aujourd’hui, ce boycott n’a jamais semblé plus ridicule, lamentable, complètement à côté de la plaque. Qu’importe. Elle est passée par le vide-ordure du show-business, et n’obtiendra aucune réparation médiatique.

EXTRAIT : SINEAD O’CONNOR - RED FOOTBALL

Musique de fond : Sinéad O'Connor Vs Public

Kris Kristofferson tentant de réconforter Sinéad

Deux semaines après sa prestation au Saturday Night Live, Sinéad O’Connor fut invitée par Kris Kristofferson à participer à une série de concerts en hommage au trentième anniversaire de carrière de Bob Dylan. Les invités sont prestigieux : on y retrouve notamment Stevie Wonder, Lou Reed, Neil Young et beaucoup d’autres. Mais l’instant le plus mémorable de l’évènement intervint quand ce fut le tour de la chanteuse irlandaise de livrer sa reprise du barde, le titre I Believe In You. Pour tout dire, c’est cette séquence incroyable qui m’a décidé à dédier un podcast à Sinéad O’Connor. A la seconde où Kristofferson annonce sa prestation, le public se met à la huer de toutes ses forces. D’abord détendue, Sinéad déchante vite. Il lui faut quelques instants pour réaliser à quel point l’audience lui est hostile. La lueur joviale qu’on lisait dans ses yeux s’éteint peu à peu, jusqu’à ce qu’elle ferme les paupières, le visage impassible, encaissant l’humiliation dans un silence douloureux. Les protestations ne faiblissent pas. Kris Kristofferson, sincèrement désolé par la réaction des spectateurs, s’approche de Sinéad pour lui glisser un mot d’encouragement. « Je n’ai pas fini », lui souffle la chanteuse. Le pianiste commence alors les premières mesures du morceau, mais c’est à peine si on l’entend au milieu de cette cacophonie. Soudain, d’un geste saccadé, elle fait signe aux musiciens de s’arrêter. On pense qu’elle va quitter la scène, vaincue par l’assaut populaire, mais il n’en est rien. Son regard est maintenant furieux, et tout en s’arrachant l’oreillette, elle attrape le micro et, hurlant presque, en remet une couche.

EXTRAIT : SINEAD O'CONNOR - LIVE ON BOB DYLAN 30TH ANNIVERSARY AT MADISON SQUARE)

A ce moment-là, c’est elle contre le monde entier, et elle n’est pas décidée à déclarer forfait. Quand elle achève son monologue, elle jette un regard terrible à ses opposants, un regard magnifique d’arrogance, un regard enragé mais fier, un regard qui dit : « Vous n’avez rien compris, bande de cons. L’histoire me donnera raison. »

Ce mépris dans le regard...

Musique de fond : Sinéad O’Connor - All Apologies (Nirvana Cover)

Universal Mother (1994)

Malheureusement, la suite ne jouera pas en sa faveur. L’engouement suscité par ses deux premiers disques ne sera jamais renouvelé. Son image publique est comme définitivement abimée, ses ventes d’albums ne décollent plus, la presse ne prend plus la peine de se pencher sérieusement sur son travail. D’un point de vue strictement musical, il faut bien reconnaître qu’elle n’est jamais parvenue à atteindre le niveau de ses débuts fracassants. Sinéad n’a pas toujours été inspirée, en témoignent un nombre trop élevé d’albums de reprises et quelques disques médiocres. Au niveau des réussites, on pourra citer le sympathique Universal Mother de 1994 et le très joli

Gospel Oak (1997)

Gospel Oak, mini album sorti en 97. Non pas que le reste de sa discographie soit totalement dénué d’intérêt, mais la chanteuse est contrainte par ses propres sujets. Psychiquement instable, perpétuellement empêtrée dans des romances catastrophiques, et toujours en guerre contre les tabloïds, elle est sur la défensive en permanence, elle ne semble pas jouir d’un environnement propice à la créativité. Elle flirtera avec le suicide durant la seconde partie des années quatre-vingt dix, laminée par la haine d’elle-même, peu aidée par le reflet déformé que lui renvoient les journaux.

 

La naissance de sa fille Roisin en 95 sera un réconfort de courte durée, puisque cela entrainera une bataille judiciaire quasi instantanée avec le journaliste irlandais John Waters, le père de la petite. En 1999, elle trouve une porte de sortie pour le moins originale à sa dépression, s’abandonnant à un mysticisme discutable. Michael Cox, évêque indépendant, la fait nommer prêtresse d’une branche dissidente de l’Eglise catholique qui, bien sûr, ne la reconnaîtra jamais en temps que telle. Consciente du caractère provocateur de sa nomination, elle se déclare toujours hostile aux organes religieux officiels, fustigeant leurs mensonges et manipulations, arguant que Dieu existe par-delà les religions et qu’il n’est pas nécessaire d’être pratiquant ou croyant pour jouir de sa bienveillance. Elle s’éloignera de ses fonctions religieuses quelques années plus tard, se déclarant musicienne avant tout. De nos jours, Sinéad est devenu un sujet racoleur, un fond de tiroir bien pratique que les tabloïds adorent farfouiller quand il s’agit de rameuter des clics de moquerie ou de pitié.

En soutane rock

Musique de fond : Sinéad O'Connor - This Is A Rebel Song

Durant mes recherches pour la préparation de ce podcast, j’ai réalisé à quel point la chanteuse était encore aujourd’hui victime d’un mépris médiatique totalement injuste. C’est bien simple, je n’ai trouvé que deux bouquins sur la chanteuse, tous les deux écrits en 1991, soit une année après le deuxième album d’une discographie qui en compte aujourd’hui une bonne dizaine. Maintenant je vous invite à compter le nombre d’ouvrages élogieux sur Axl Rose, Eric Clapton ou même David Bowie, trois stars masculines dont on se souvient encore des dérapages racistes mais dont les carrières ne furent jamais entravées. Comprenez, eux n’ont jamais déchiré la photo du Pape. Et encore, je suis à peu près certain que si Kurt Cobain avait blasphémé à la place de l’Irlandaise, son statut de légende du rock n’aurait pas été écorné. De là à en déduire que Sinéad a payé le prix fort parce qu’elle n’avait pas le bon sexe, il y a un pas que je franchis sans trop prendre de risques. Les rebelles, ont les aime avec des cheveux longs et du poil au menton, apparemment.

EXTRAIT : SINEAD O'CONNOR - THIS IS A REBEL SONG

I'm Not Bossy I'm The Boss (2014)

Depuis toujours semble-t-il, la vie de Sinéad O’Connor est digne des montagnes russes, une longue succession de descentes aux enfers entrecoupées de brefs instants de félicité. Entre le moment où j’ai commencé la rédaction de ce podcast et celui où je la termine, il s’est passé beaucoup de choses qui ont retardé mon écriture. Musicalement, c’est le calme plat depuis 2014 et la sortie de son dernier disque I’m Not Bossy, I’m The Boss. Mais concernant sa vie privée, c’est une autre histoire. D’abord, il y eut cette terrible vidéo confession sur Facebook où Sinéad, en larmes, parlait de ses tendances suicidaires. Je n’ai jamais eu le cœur de la regarder, je laisse ça aux sites people de merde qui se sont rappelé d’elle à ce moment là.

Musique de fond : Sinéad O'Connor - A Perfect Indian

Puis la chanteuse a multiplié des attaques d’une violence inouïe envers John Reynolds, son premier mari et Jake, son fils ainé, les accusant de maltraitance alors que sa santé mentale est plus que préoccupante. Quand à son père, elle lui incombe la responsabilité de la démence de sa mère. Ses emportements sur les réseaux sociaux s’apparentent à de longues litanies douloureuses que, par pudeur, je me suis refusé de lire jusqu’au bout. Le caractère indécent de ces confessions ont attiré quelques vautours, comme ce docteur Phil que je citais en début d’émission, à qui l’irlandaise a tout d’abord accordé une confiance aveugle avant de s’apercevoir que ce psychologue en carton était surtout un gros con de présentateur télé. Ces évènements semblent avoir mené la chanteuse à une énorme remise en question identitaire, au point de la faire changer de nom. A ce moment-là, je me suis retrouvé bien emmerdé. Car par respect pour la personne, il aurait fallut que je la nomme Magda Davitt durant toute l’émission, mais pour des raisons pratiques, dans un souci de compréhension, j’ai préféré utiliser son ancienne identité. Alors si par hasard vous la croisez dans la rue, ne faites pas comme moi et appelez la Magda, sans quoi elle risque de se fâcher.

Magda Davitt chez le "docteur" Phil

Musique de fond : Sinéad O'Connor - Thank You For Hearing Me

Enfin après tous ces déboires déprimants, voilà que, début août, le site musical Pitchfork m’a apporté la bonne nouvelle que j’espérais pour parvenir à une conclusion optimiste. Il semble que Magda Davitt soit parvenue à rebondir, puisque vient de paraître une démo de son futur album prévu pour octobre 2019. Le disque devrait s’appeler No Mud No Lotus, comprenez « pas de lotus sans boue »,  jolie métaphore de son parcours. Par la même occasion, elle a annoncé son retour scénique imminent. Alors que les plus cyniques s’attendaient à l’annonce de sa mort d’une seconde à l’autre, Magda Davitt vient de prendre tout le monde par surprise, se révélant plus forte que ses détracteurs, plus forte que ses exploiteurs, plus forte que sa maladie. Alors quel plaisir de terminer cette émission avec le mantra triomphal, euphorique et certes un peu débile que voici : Go Magda, Go !! C’était Graine de Violence sur l’ancienne Sinéad O’Connor, la sublime Magda Davitt.

EXTRAIT : SINEAD O’CONNOR - THANK YOU FOR HEARING ME

Quelques références...

La plupart de mes sources me viennent d'un bouquin, pas très épais (So Different de Dermott Hayes, évidemment jamais traduit)  et d'interviews trouvées sur le site officiel de Sinéad O'Connor (http://www.sinead-oconnor.com/). Sinon, des interviews par-ci par-là, sur youtube, dans des magazines qui ont eu la gentillesse de numériser leurs articles... Bref, comme je l'explique dans le podcast, pas grand chose.

Quelques disques :

  • Sinéad O’Connor – The Lion And The Cobra (1987)
  • Sinéad O’Connor – I Do Not Want What I Haven’t Got (1990)
  • Sinéad O’Connor – Am I Not Your Girl (1992) (album de reprises jazz)
  • Sinéad O’Connor – Universal Mother (1994)
  • Sinéad O’Connor – Gospel Oak (1997)
  • Sinéad O’Connor – Sean-Nos Nua (2002) (album de reprises folklore irlandais)
  • Sinéad O’Connor – Throw Down Your Arms (2005) (album de reprises reggae)
  • Sinéad O’Connor – Collaborations (2005) (Avec Asian Dub Foundation, The Blockhead, Peter Gabriel, Jah Wobble…)
  • Massive Attack – 100th Window (2003) (trois morceaux avec Sinéad O’Connor)

Et un chouette live :

  • Year Of The Horse, live at Forest National, Brussels (1991)

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