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[PODCAST] Graine de Violence - John Cale

Avec John Cale, Graine de Violence n’a peut-être jamais aussi bien porté son nom. Voilà un mec qui appartient à la légende du rock malgré une célébrité toute relative. Les lauriers que l’on tresse pour le Velvet Underground échouent plus souvent sur la tombe de Lou Reed que sur ce natif du Pays de Galles, pourtant garant principal de son identité sonore. Les vicieux coups d'archers de Venus in fur, le piano martelé de Waiting for the man, l'alto malade de Black Angel's Death Song... Tout au long de sa carrière, John Cale ne cessera de corrompre le format pop avec des éléments issus de la musique contemporaine, inscrivant ses expérimentations dans le code génétique du punk, contribuant à l’esthétique de l’avant-garde du XXe siècle. Voici le récit d’un allumé notoire à la discographie superbement éclectique.

TEXTE DU PODCAST
(Pour nos amis les sourds et sourds-friendly)

"Bizarrement ce n'est pas vraiment Lou Reed qui m'a attiré vers le Velvet. Pour moi le son du groupe c’était John Cale. John Cale était l'élément subversif du groupe, l'un des musiciens les plus sous-estimés de l'histoire du rock. Ce mec est un danger, un vrai personnage. Je ne vois personne d'aussi sombre et terrifiant que lui. Lou Reed est un enfant de chœur à côté"

Oddly, it was not really Lou Reed who attracted me to the Velvet. To me, the sound of the band was John Cale. John was the subversive element of the band, one of the most underrated musicians in rock history. That guy is a danger, a true character. I cannot think of anybody more terrifying and dark. Lou Reed is a choirboy compared to him."

Cette phrase, elle date de 1993 et c’est David Bowie qui la prononce. Ce dernier fut probablement le plus fameux des héritiers légitimes du Velvet Underground, tout le monde l’adore et en principe, on donne du crédit à ce qu’il raconte. Pourtant, malgré une discographie magistrale et un parcours fascinant, John Cale reste, aujourd’hui encore, terriblement mésestimé, éternellement cantonné à un rôle de second plan lorsque ses collègues sont élevés au rang de génie. Cale n’a jamais su s’expliquer cette différence de traitement médiatique, lui qui n’aurait pas craché sur un succès populaire. Mais voilà, il faut bien reconnaître que ses frasques et son œuvre sont plus de nature à angoisser qu'à divertir. Cale ignore tout des postures mainstreams, il n'a pas d'alter-ego derrière qui se cacher, il ne connaît que le risque, l'inconfort, le précipice avec lequel il a flirté plus que n'importe qui. Si Lou Reed a passé sa vie à se battre contre la folie, John Cale s'y est jeté la tête la première, sans parachute.

EXTRAIT : FEAR IS A MAN’S BEST FRIEND – JOHN CALE

Musique de fond : Hanky Panky Nohow de John Cale

John Cale naît en 1942 à Swansea, au Pays de Galles, dans une famille au niveau culturel élevé mais complètement dysfonctionnelle. Jusqu’à l’âge de sept ans, il n’aura aucune conversation avec son père puisque les deux ne parlent même pas la même langue : à la maison, maman Cale impose le Gallois, auquel le paternel anglophone ne pite rien. De toute façon, le jeune John Cale est un agité qui ne comprend que les baffes dans la tronche, et ces dernières constitueront l’essentiel des échanges filiaux. A douze ans, John Cale prévient quand même son vieux que s’il s’amuse encore à le battre, il rendra coup pour coup, et sans mesurer sa force. Dès lors, son père s’adoucira. Déjà petit, John a un goût prononcé pour le danger. Dans son autobiographie il résume ainsi ses premières années : "Tout le plaisir de l'enfance réside dans le fait de pouvoir être complètement fou sans que ça n'ait de conséquences particulièrement extraordinaires". Cale adore jouer avec le feu, et cela rend sa mère folle d’angoisse. Cale n’en éprouve pour autant pas le moindre remord, car après tout, ses parents n’ont jamais été capables de le protéger, ni des maladies, ni des bigots aux mains baladeuses. Des mois durant, il fut abusé par l’organiste de l’église du village, et se garda bien d’en révéler quoi que ce soit, craignant silencieusement l’omniprésence de ce visage familier et monstrueux.

Bien sûr, l’adolescent a peu d’amis, et ne partage pas les passions sportives des garçons de son école. Son truc c’est la musique, et sa formation sera classique. Il travaille des pièces du répertoire de Tchaïkovsky et de Brahms, mais rapidement il se focalise sur la musique contemporaine et expérimentale : la musique atonale de Shoenberg, les improvisations de John Cage, les drones de LaMonte Young. Quand John Cale commence à composer, c'est déjà avec l'idée de déstabiliser l’auditeur, de le faire réagir. Il prend un malin plaisir à choquer ses professeurs alors que ceux-ci le considèrent déjà comme une sorte de surdoué. L'un de ses premiers faits d’armes scéniques, alors qu’il interprétait une pièce de Georges Brecht, consista à tambouriner les deux extrémités d’un piano avec ses coudes, dans un vacarme inhumain, jusqu'à ce le public monte sur scène pour l'en empêcher physiquement.

Musique de fond : Day Of Niagara – The Dream Syndicate

Derrière cette forêt capillaire se trouve LaMonte Young.

Lorsqu'en 1963, il quitte la Grande Bretagne pour intégrer le conservatoire Eastman dans le Massachusetts, c’est pour en repartir au bout de six mois. Dans cet établissement où il apprend la composition contemporaine, son prof adoré Aaron Copland tente de réfréner ses débordements conceptuels, et ce n’est pas efficace. Pendant une représentation, Cale sort une hache de son piano à queue et massacre une table devant l'audience blême. Il est invité à faire ses valises, et c'est l'occasion pour lui de se rendre à New York afin de rencontrer deux de ses idoles, avec qui il entretient déjà une relation épistolaire : LaMonte Young et John Cage. Si Cale est un anticonformiste volontiers provocateur, il est aussi travailleur et érudit, ce qui ne va pas manquer d’impressionner ces deux artistes novateurs. Cale rejoindra le Theatre Of Eternal Music de LaMonte Young, orchestre de drones symphoniques, des sons répétitifs et des bourdonnements hypnotiques, des textures que l’on retrouve dans l’œuvre du Velvet Underground.

Musique de fond : Vexations – Erik Satie

John Cage

Puis le Gallois est embarqué dans une performance sous la houlette de John Cage. L’œuvre du compositeur Erik Satie, Vexations, n’a jamais été reproduite en public dans son intégralité. Et pour cause, il s’agit d’un motif de piano d’une minute et demie qui doit être répété huit cent quarante fois pour que le morceau soit complet. John Cage dirige un orchestre de dix pianistes qui se relaient et dont John Cale fait partie. Le concert durera plus de dix-huit heures, attirant pas mal de curieux dont peu iront jusqu’au bout. Le futur producteur du Velvet Underground, Andy Warhol, assure être l’un des rares fous à avoir assisté à tout.

Les influences de John Cale sont donc très éloignées de celles de la Pop Star moyenne. Il prêtera attention à toute cette contre-culture rock tardivement, et quand il va s’y intéresser, ce sera pour lui faire subir une destruction primitive. Sa terrifiante reprise d’Elvis Presley de 1975 est un cas d’école, John Cale résumera l’affaire avec un humour glacial : « Je pensais qu’Elvis était mort en entendant ma reprise de Heartbreak Hotel »

EXTRAIT : HEARTBREAK HOTEL – JOHN CALE

Cette reprise du King, c’est son exutoire absolu, un passage obligé de ses concerts qu’il déconstruira de mille manières. Du solo piano funèbre au massacre électrique sadique, en passant par le tourbillon électro, toutes ses versions pourraient constituer une œuvre conceptuelle extrême sur la solitude, l'abandon et la folie.

Musique de fond : Sister Ray – Velvet Underground

Lou Reed, un garçon charmant en toutes circonstances.

Au milieu des années 60, il trouve en Lou Reed un frère spirituel encore plus amoché que lui. Esthète du verbe cinglant, chanteur narquois au potentiel bouillonnant, Reed est un mec brillant mais invivable, un antisocial au surmoi inexistant et à l’homosexualité durement réprimée par ses parents. Cale est époustouflé par les textes néoréalistes du new-yorkais, son don pour rentrer dans le vif du sujet et son insistance sur les détails qui choquent. Reed a des compositions odieusement simples sur lesquelles John Cale peut laisser aller ses divagations dissonantes. En résulte une musique abrasive et patibulaire pour laquelle les mots de Reed sont terriblement adéquats. Warhol se délecte de cette démonstration de provocation juvénile révoltante, et prend donc le duo sous son aile. La suite, c’est évidemment la phase la plus connue de la carrière de Cale, celle du New York cradingue, de la Factory et de l’album à la banane.

Le Velvet, de gauche à droite : John, Sterling, Moe, Lou et Andy.

L’histoire du Velvet Underground est l’une des plus sulfureuses du rock’n’roll, elle est très bien documentée et c’est pourquoi je ne vais pas m’y attarder. Alors pour bref rappel, le Velvet c’est un groupe au casting inconcevable : le guitariste Sterling Morisson, la batteuse Moe Tucker mais surtout les trois fou-furieux que sont Cale, Lou Reed et Nico. Le tout sponsorisé par Andy Warhol. Ils ne pouvaient pas perdre. Surprise, le proto-punk arty crapuleux du Velvet ne vend pas des masses, mais leur musique est une révolution qui va s’abattre sur toute la scène alternative à suivre, jusqu’à aujourd’hui. Evidemment, l’entente cordiale entre les membres ne va pas durer plus de cinq minutes. Nico est virée dès la sortie du premier album, Warhol est contraint de faire ses valises en même temps, tandis que John Cale a le droit à une dernière tournée avant d’être congédié à son tour par un Lou Reed bouffi d’égo et de paranoïa. Sur le deuxième album White Light White Heat, on trouve Sister Ray,  la dernière confrontation entre Reed et Cale, un hallucinant déluge de plus de seize minutes qui voit le groupe se faire la guerre avec des amplis à la place des fusils.

John & Lou

Le Velvet survivra encore avec deux albums excellents, mais Reed ne jouera plus sur le même tableau. Il n’est pas idiot et sait pertinemment qu’il ne pourra pas reproduire le choc des premiers disques sans John Cale. Le Gallois en était la matrice, la puissance sulfureuse, c’est à lui qu’on devait  les plus beaux attentats sonores.

Musique de fond : It Was A Pleasure Then - Nico

Après son renvoi, Cale n’a pas chômé, il a vite repris ses activités avec son ex-collègue, Nico. Alors que Lou Reed tentait de la jouer plus grand public, Nico était en pleine révélation gothique et n’avait pas l’intention de mettre de l’eau dans sa magie noire. La partenaire idéale pour John Cale, qui trouve avec les albums solos de Nico un terrain de jeu fabuleux pour sa créativité déviante. Nico, beauté fatale fascinée par la laideur et la mort, était au moins aussi ténébreuse que le Gallois, avec qui elle eu une courte liaison à l'époque du Velvet. Iggy Pop avait d’ailleurs évoqué avec beaucoup de pertinence leur ressemblance avec Gomez et Morticia Adams. Bref, j’ai déjà longuement commenté leur collaboration discographique dans le podcast que j’ai consacré à Nico. Ensemble, ils vont enregistrer quatre albums à côté desquels Berlin de Lou Reed, c'est les vacance à la plage. Le premier que John Cale produit

Nico & John   

pour Nico s’appelle The Marble Index et sort en 1968. A l’intérieur, huit chefs-d’œuvre morbides. Parmi eux,  Frozen Warnings est peut-être le plus… Radiophonique ? En tout cas, Lester Bangs le décrivait ainsi :

 

 

« A travers la pâle lumière d’un soleil matinal arctique qui scintille faiblement sur la neige, une banquise d’altos émet une interminable note aigüe qui pour finir est électroniquement déformée par des pointes de glace allant et venant dans l’espace entre vos oreilles, descendant puis croissant impossiblement en volume et en intensité inéluctables jusqu’à ce qu’elles soient presque insupportables bien que d’une grâce infinie dans leur beauté ; enfin elles se dispersent entre les cieux, comme des volutes de rayons qui disparaissent. »

« Through a pale morning’s arctic sunlight glinting dimly off the snow, a bank of violins emits one endless shrill note which eventually becomes electronically distorted by points of ice panning back and forth through the space between your ears, descending and then impossibly ascending in volume and ineluctable intensity until they’re almost unbearable though infinitely graceful in their beauty ; at length they wind off into the skies trailing away like wisps of fading beams »

EXTRAIT : FROZEN WARNING - NICO

John & Nico

Musique de fond : Big White Cloud – John Cale

Church For Anthrax - John Cale & Terry Riley (1971)

Cale eu de l'appréhension à lancer sa carrière solo. Les premiers disques sortis sous son nom témoignent de son hésitation à se définir en tant que chanteur. S’il a toujours un goût prononcé pour les courants marginaux, la pop commence à le démanger. Cale est adoubé par les plus grands noms du contemporain, mais demeure méconnu dans un paysage rock en pleine expansion. En enregistrant The Academy In Peril, œuvre instrumentale mineure et The Church Of Anthrax avec le baron du minimalisme Terry Riley, John Cale rumine ses ambitions de pop-star. Dépité par l’expérience Velvet, le Gallois est d’autant plus motivé par sa rivalité avec Lou, dont il jalouse les facilités de compositeur et les postures arrogantes. Cale rêve d’exceller dans ce domaine, mais son talent de poseur est loin d’égaler la concurrence. Il sort son premier album de chansons en 1970, Vintage Violence, et c’est une réussite fort satisfaisante avec, étonnement, un bon potentiel commercial, gâché en partie par Cale lui-même qui refuse de partir en tournée pour le promouvoir, peu satisfait de ses performances vocales. Cale a pourtant un timbre pur, une tessiture riche et un accent gallois très classe. Quand tu vois que Lou Reed lui n'a jamais eu de doute sur ses compétences,

Vintage Violence (1970)

tu te dis que l'assurance est un truc assez mal réparti chez les êtres humains. En 1972, ce dernier est d'ailleurs sur le point de sortir Berlin, l'un de ses plus grands albums, dans lequel sa voix est à l'agonie durant dix chansons incroyablement marquantes. Quand à John Cale, il s’apprête également à achever l’un de ses plus merveilleux ouvrages, un disque qui lui aussi porte le nom d'une capitale européenne : Paris 1919.

Musique de fond : Antarctica Starts Here - John Cale

Le parallèle entre les deux disques est évident. Et je dis ça sans la moindre objectivité étant donné qu’il s’agit probablement des deux galettes que j’emmènerais sur une île déserte. Là où Berlin de Lou Reed est une descente aux enfers assez insoutenable, Paris 1919 est au contraire une lumière au cœur de l'obscurité. Le yin et le yang en quelques sortes. En 1919, la capitale française se reconstruit après une guerre traumatisante, et de nouveaux courants artistiques voient le jour. Le surréalisme d'Antonin Artaud et de Marcel Duchamp distillent une remise en question poétique et intellectuelle, la seule en mesure de réintroduire la paix. Parmi les décombres se faufilent les racines d'un nouveau monde, et au-dessus des cendres et des corps, des fleurs s'épanouissent. Paris 1919 met en musique une civilisation qui ressuscite à travers les idéaux et l’art. C'est la contemplation d'un paysage de désolation, où toutes les horreurs ont été commises, mais dont la terre demeure fertile. L’illustration d’un monde ambigüe, ivre de sa propre accalmie et qui ne voit pas la menace revenir, plus cruelle et féroce encore que la précédente. Paris 1919 sort en 1972, alors que la guerre du Vietnam n'est pas terminée, et que la Factory d'Andy Warhol, haut-lieu d'émulation artistique, se fissure de part en part. Pour ce qu'il évoque et pour ce qu'il représente, on peut considérer qu'il s'agit du chef d'œuvre de sa carrière. Pour moi, c’est l’album le plus émouvant et le plus élégant de l'histoire du rock, à l’image de sa chanson-titre.

Paris 1919 (1973)

EXTRAIT : PARIS 1919 - JOHN CALE

C'est avec Paris 1919 que j'ai découvert John Cale, et avant de connaître le reste de sa discographie, je le voyais comme le dandy british définitif, placide et distingué quoi qu'il arrive.

Musique de fond : Helen Of Troy – John Cale

Je pensais que Lou Reed était le punk du Velvet, le mal élevé sur lequel les Ramones avaient calqué leur look. En réalité, il ne faut surtout pas sous-estimer le poids du Gallois sur ce mouvement qui a mis le feu aux années soixante-dix. Les idées musicales qu’il a développées avec le Velvet sont essentielles à la culture punk. Mais plus concrètement, John Cale est un pionnier car il a aussi la particularité d’avoir produit un certain nombre de premiers albums de groupes devenus cultes par la suite. Parmi eux, les Stooges, un gang de Detroit composé de deux frangins aux tronches patibulaires et d’un authentique cinglé.

The Stooges, de gauche à droite : Dave Alexander, Iggy Pop, Scott Asheton, Ron Asheton

Musique de fond : I Wanna Be Your Dog – Stooges

La première fois qu'Iggy Pop entendit le premier Velvet, il l’a détesté. Pour un gamin ayant grandi dans une caravane dans le Michigan, les conneries arty d'Andy Warhol sonnaient comme de la branlette intellectuelle de petits étudiants bourgeois en mal de frissons. Ce n'est qu'à la deuxième écoute que l'album est devenu essentiel pour lui. Quand il forme les Stooges, Iggy n'écoute rien d'autre que les Doors et le Velvet. Sa témérité saura convaincre John Cale et Jac Holzman, mythique fondateur d’Elektra Records. Avec les frères Ron et Scott Asheton, Iggy Pop pose les bases d'une musique violente et primitive que l'on considérera plus tard comme la quintessence du punk. Scott frappe sa batterie comme le dernier des bourrins, Ron ne sait guère faire autre chose que des accords barrés à deux doigts sur sa guitare, et Iggy crache tout son fiel et sa frustration dans un micro, avec une brutalité encore inédite. Ils n'ont que quatre chansons, mais qu'importe, Cale est attiré par ces racailles dénuées de savoir-faire technique. Comme Andy Warhol, il trouve une force dans l'amateurisme, celle d'une expression sans filtre et sans interdits académiques. Les Stooges incarnaient la liberté dans tout ce qu'elle avait de plus transgressif. La collaboration ne va pas être évidente, ce qui, vous le verrez, est un peu le running gag de la carrière de John Cale. Durant l’enregistrement de l’album éponyme des Stooges, il s’acharne à instaurer un minimum de rigueur à Iggy Pop et son orchestre, ce qui revient à gonfler un pneu crevé.  John Cale est catégorique, on ne peut pas enregistrer un disque avec un mur d’amplis dont tous les potards sont au volume 10. Dans Please Kill Me, le bouquin génial de Legs McNeil et Gillian McCain, Ron Asheton explique que eux, bin ils font pas comme ça, et que de toutes façons, ils savent pas jouer autrement. Du coup les Stooges ont glandé dans leur coin, jusqu’à ce que John Cale revienne avec un compromis. Le compromis, c’était 9.

Le premier Stooges (1969)

Le résultat est évidemment d'une importance capitale dans l'histoire du rock, avec des classiques comme No Fun, 1969 ou I Wanna Be Your Dog inlassablement jouées sur scène cinquante ans plus tard par un Iggy Pop septuagénaire ressemblant de plus en plus à une marionnette du Muppet Show. Le premier album des Stooges doit plus à la sauvagerie des gars de Détroit qu'aux idées musicales de John Cale. Mais on retrouve certaines sonorités familières de son univers, comme ces dix minutes atmosphériques du troublant We Will Fall ou cet accord unique martelé tout au long de la célèbre I Wanna Be Your Dog.

L'autre grand symbole du punk que Cale va contribuer à lancer, c'est Patti Smith.

Patti et son t-shirt Keith Richards

Musique de fond : Redondo Beach – Patti Smith

Ca faisait un moment que Patti trainait dans le circuit underground de New York. A la fin des sixties elle fréquentait assidûment le Max’s Kansas City avec son ancien amant le photographe Robert Mapplethorpe, à l’époque où celui-ci n’avait pas encore révélé son homosexualité. Elle rêvait d’être remarquée par la clique de Warhol et de devenir l’une de ses stars, une nouvelle icône de la Factory. Artiste jusqu’au bout des ongles, elle consacrait le plus clair de son temps à la conception de petits objets étranges et fétiches, à dessiner des autoportraits, à fabriquer ses fringues elle-même. Elle pleurait les disparitions de Jim Morisson, Jimi Hendrix, et Brian Jones comme des drames personnels insurmontables. Patti Smith est une passionnée, sa vie toute entière est consacrée à l’art et par conséquent, elle se nourrit de pas grand-chose et traverse des années de disette sans jamais perdre la foi. Les poèmes qu’elle récite au St Mark’s Church commencent à faire du bruit, au point de convaincre le label Arista Records qu’ils défonceraient encore plus avec des guitares électriques. En 1975 sort donc le fabuleux Horses, premier album de Patti Smith produit par John Cale, une réussite artistique et commerciale qui résonne encore fièrement dans les mémoires. L’architecture des longs textes romantiques de Smith, indifférente à la contrainte couplet / refrain, inspirent à John Cale une dynamique électrique et offensive. Pour cela il va s’acharner à coacher les instrumentistes, ce qui déplait fortement à Patti Smith, qui se comporte comme une mère poule avec son groupe. Les tensions vont monter jusqu’à ce que la poétesse excédée s’en prenne physiquement à John Cale.

Le premier Patti (1975)

Malgré ces séances studio explosives, les deux ont scellé

une amitié encore d’actualité. A la suite de la sortie de Horses en 1975, John Cale a ouvert des concerts pour Patti Smith, et est même monté sur scène avec elle. Le groupe avait pour l’habitude de livrer une version non-censurée de My Generation des Who avec John Cale à la basse.

 

EXTRAIT : MY GENERATION (LIVE) – THE PATTI SMITH GROUP

Musique de fond : Gun - John Cale

Cindy Wells, A.K.A Miss Cinderella

A New York, au moment où le punk se théorise grâce à l’héritage Velvet, John Cale n'a pas anticipé et se tire à deux mille kilomètres pour goûter aux joies du soleil de Los Angeles. En quittant New York, il pense pouvoir se refaire une santé et une hygiène de vie : fréquenter la clique de Warhol ou de LaMonte Young, ce n’est pas un raccourci vers la sobriété. Mais si la Grosse Pomme est la capitale de l'héroïne, L.A. serait plutôt celle de la coke, et Cale va s'empiffrer sans retenue. C’est aussi là qu’il rencontre Cindy Wells, membre des mythiques GTO’s avec qui il vivra quatre années d’un mariage catastrophique. Il n’en était pas à son premier, puisqu’il avait divorcé de la créatrice de mode Betsey Johnson au bout d’un an, en 1969. Plus connue sous le nom de Miss Cynderella, Cindy Wells était une personnalité terriblement fragile, sujette à toutes sortes de débordements émotionnels qui la menaient régulièrement en hôpital psychiatrique. On aurait pu espérer qu’avec John Cale, qui n’est pas un garçon beaucoup plus serein, elle allait trouver un équilibre miraculeux qui éradiquerait leur détresse à tous les deux, mais comme la vie n’est pas une comédie romantique, ça a complètement foiré. Cindy était camée et en proie à un terrible manque de confiance en elle qui la conduisait dans n’importe quel lit, à côté de n’importe qui. John Cale était régulièrement tenu au courant des escapades sexuelles de sa femme, par des potes pas forcément bien intentionnés. Il avait abandonné tout espoir d’un amour simple et inconditionnel et se comportait plus comme un tuteur déconcerté que comme un mari aimant. Pour parachever le tout, Cindy était une proche de Frank Zappa, ce virtuose taquin à moustache qui ne s’était pas gêné pour ridiculiser le Velvet lors d’une tournée californienne désastreuse. Au milieu des années soixante-dix, Cale va réinvestir la scène après beaucoup de tâtonnements, mû par l’énergie de l’humiliation. C’est à ce moment que le Gallois va muter en performeur hors-normes. En concert, il arbore un masque de hockey, quelques années avant que ce ne soit mis à la mode par un serial-killer fictionnel. Auparavant chanteur mal-assumé, John Cale désormais se lâche complètement, n’hésitant plus à pousser des hurlements hystériques et à se trainer par terre devant une audience pétrifiée.

Derrière le masque de Jason Voorhees, John Cale.

Musique de fond : Leaving It Up To You – John Cale

Ça fait un moment que le comportement de Cale est un sujet d'inquiétude pour son entourage et en particulier ceux qui travaillent avec lui. Chris Thomas, le producteur de Paris 1919, raconte qu'un jour alors qu'il était allongé sur le capot de la Mustang de Cale, ce dernier rentra dans sa voiture, la démarra et commença à rouler avant que Thomas n'ait le temps de réaliser. La caisse dévala Sunset Boulevard à toute vitesse, avec le producteur agrippé au capot et priant pour ne pas lâcher prise. "Tu te rends compte que j'aurais pu y laisser ma vie ?" lui hurla-t-il une fois redescendu sur la terre ferme. Ce à quoi John Cale répliqua : "Tu te rends compte que j'aurais pu y laisser mon permis ?" sans qu'on sache vraiment si c'était du second degré.

Fear (1974)

Slow Dazzle (1975)

Helen Of Troy (1975)

 

 

 

 

 

 

Les albums qu'il va enregistrer pour Island, son nouveau label, fourmillent d'indices sur sa santé mentale défaillante. Fear, Slow Dazzle et Helen Of Troy sont des disques à la fois abordables grâce à des ballades poignantes, comme les magnifiques Buffalo Buffet sur Fear ou Close Watch sur Helen Of Troy, et en même temps ce sont des œuvres malades. La limite est de plus en plus fine entre sa vie et son art, comme en témoignent le désespoir palpable de Heartbreak Hotel ou la rancœur terrible de Guts sur Slow Dazzle, dédiée au « petit enfoiré en manches courtes qui a baisé sa femme », Kevin Ayers, ex Soft Machine. Sur Helen Of Troy, c’est peut-être le titre Leaving It Up To You qui remporte la coupe de l’effroi avec son ambiance délétère, ses allusions choquantes et son chant totalement habité.

EXTRAIT : LEAVING IT UP TO YOU - JOHN CALE

Musique de fond : Day Of Niagara – The Dream Syndicate

Comme son collègue Lou Reed, Cale va vivre la naissance du punk avec une certaine frustration, celle de voir un mouvement qu'il a initié tenu par des ingrats. Alors que le Gallois tourne à Londres avec son groupe et qu'il était prévu que les Clash les accompagnent, la bande de Joe Strummer se désiste, prétextant que la tournée n’est pas assez radicale pour eux. C'est bien la première fois qu'on reproche ça à John Cale. Il prend assez mal leur pédanterie, et s'énerve contre tout ce cirque de rebelles en carton avec leur manteau cloutés, leur jeans troués et leur chaîne à vélo. Un soir de concert à Londres, fief des Sex Pistol et des Clash, Cale pète une durite et indigne toute la salle en décapitant un poulet sur scène, avant de balancer sa tête sur le public et son corps sur le batteur végétarien. Personne n'était prêt pour ce spectacle sanglant, et tous, musiciens et spectateurs, quittèrent la salle l'estomac noué. Cale resta seul en scène, complètement perché, la main crispée autour d'un hachoir dégoulinant.

Jusqu'où peut-on aller trop loin ?

Musique de fond : Chickenshit - John Cale

A la fin des années soixante-dix, plus dépravé que jamais, il s’embarque dans une tournée explosive avec des nouvelles chansons au contenu politique et subversif. Et qu’est-ce qu’il faut ne surtout pas faire quand on est en pleine psychose chimique ? S’intéresser de très près aux guerres diplomatiques, aux secrets du gouvernement et à la menace terroriste, bien entendu. Sa paranoïa va prendre une ampleur chaotique. Cale va se croire régulièrement suivi par la CIA. Et c’est un cercle vicieux absurde, car la CIA va bel et bien finir par s’intéresser à lui, inquiète de ses obsessions géopolitiques. De cette incroyable série de concerts va être tiré un album live fabuleux : Sabotage. Cela s’ouvre sur une paraphrase de Nicolas de Machiavel.

Sabotage / Live (1979)

« Mercenaries are useless, disunited, unfaithfull, they have nothing more to keep them in a battle other than a middle wage, which is just enough to make them wanna kill for you, but not enough to make them wanna die for you »

« Les mercenaires sont inutiles, désunis et déloyaux, rien ne les retient au front à part un salaire médian, ce qui est suffisant pour qu’ils se mettent à tuer pour vous, mais pas suffisant pour qu’ils se mettent à mourir pour vous »

Puis Cale déverse sa vision d’un monde dégueulasse en perdition que peuplent des hommes lobotomisés, terrorisés, qui ne comprennent plus vraiment ce qui se passe, qui n’accordent de valeur qu’aux conneries qu’ils lisent dans les journaux, qui n’ont plus la moindre emprise sur leur petite vie lamentable et dont le seul espoir de laver leur honneur est de s’exploser sur une mine au combat. Rythmique punk et solo hard à l’appui, c’est un disque de rock brut de décoffrage, traversé par la voix étranglée de Cale qui se consume en incantations nihilistes. Au milieu du disque vient se greffer Only Time Will Tell, porté par l’alto électrique que John Cale avait ressorti pour l’occasion et chanté par la voix rassurante de Deerfrance, choriste sur la tournée de Sabotage. Ce morceau d’une grande douceur est un instant de flottement magique au milieu d’une œuvre à la violence désespérée, et c’est l’un des plus précieux moments de la discographie de John Cale.

EXTRAIT : ONLY TIME WILL TELL – JOHN CALE

Musique de fond : Sanities – John Cale

A la fin des seventies, John Cale flirte dangereusement avec la schizophrénie. Son énergie scénique kamikaze, il la puise dans sa frustration intolérable de ne pas être considéré au même niveau que ses contemporains, Lou Reed en première ligne de mire. Par cynisme ou par confort, Cale aurait pu rendre sa musique plus accessible, sauf qu’il va faire exactement le contraire. Bien dissimulé derrière une misanthropie assourdissante, Cale est au fond du trou, tiraillé par des obsessions moroses. Produit en solitaire, en partie improvisé et d'une noirceur encore plus opaque que les précédents, son album de 1981 Music For A New Society semble avoir été écrit pour les victimes de ce qu'il dénonçait avec rage dans Sabotage. L’essentiel du disque est composé en cours de production, Cale enregistre en s'accompagnant d'un simple piano ou d’une guitare. Puis, en studio, il tord les mélodies et rajoute des bruitages glauques, des grincements, des chocs métalliques, des cris, des pleurs, des rires nerveux. Il s'agit d'un pur travail d'arrangeur virtuose que les critiques vont célébrer. Mais bien sûr, Music For A New Society est impossible à commercialiser, peu d'auditeurs étant prêt à oser cette expérience morbide et sublime.

Music For A New Society (1982)

 

 

EXTRAIT : SANITIES – JOHN CALE

 

 

 

Musique de fond : Waiting For The Man – John Cale

Au début des années quatre-vingt, le compte en banque de John Cale est quotidiennement pulvérisé par sa consommation d’alcool et de cocaïne. Responsable d’un certain nombre d’anecdotes assez divertissantes,  sa dépendance aveugle aux psychotropes était le résultat d’une recherche artistique qui dégénérait mais aussi et surtout d’un mal-être dramatique. Probablement pour des raisons économiques,

Image tirée de l'incroyable Live At Rockpalast (1984)

John Cale se met à faire des concerts seul, armé exclusivement d’une guitare acoustique et d’un piano. Il va livrer pendant plusieurs années des performances d'une puissance sans égal. Sans groupe, sans amplification électrique, ces prestations sont les plus hardcore de sa carrière. En piochant dans son propre répertoire comme dans celui du Velvet, Cale propose des versions dépouillées de tout artifice, interprétées avec une intensité presqu’insupportable, s'explosant les poumons sur Fear, Guts ou la reprise effroyable de Waiting For The Man.

EXTRAIT : WAITING FOR THE MAN (LIVE) – JOHN CALE

Musique de fond : Heartbreak Hotel (live from Fragment Of A Rainy Season)

En 1984, Au milieu d'une tournée, il s'évanouit sur scène devant un public furibard. Le verdict du toubib est sans appel : s'il ne veut pas y laisser sa peau, Cale ferait bien d’arrêter toutes ses conneries. Il voyait une forme d’héroïsme dans sa défonce, d’autant plus qu’il semblait être le dernier à encore consommer lorsque tous les grands noms des sixties avaient décroché. Lors d’un gala en l’honneur de Bob Dylan, John Cale s’était mis la tête à l’envers tout seul, alors que la plupart des invités étaient passés par la case Alcooliques Anonymes. Il restait hébété dans son coin, pendant que des rock-stars autrement plus populaires que lui s’efforçaient de l’ignorer. Le coup de grâce vint évidemment de Lou Reed qui ne lâcha pas un mot mais lui lança un regard méprisant lourd de sens. Lorsque sa troisième femme, Risé Irushalmi, accouche d’Eden Cale, qui restera sa fille unique, John est pris d’un sursaut d’amour-propre. Il décide qu’Eden ne subira pas les conséquences de sa conduite irrationnelle. En nouvel adulte responsable, il tente de souscrire à une assurance vie, mais vu son quotidien suicidaire, toutes les compagnies refusent. Cale abandonne alors petit à petit l'alcool, la coke et l'héroïne, via un régime strict, un lourd traitement médicamenteux et beaucoup d'exercice. Ce changement de mode de vie fut aussi salvateur que long et douloureux. C'est ce que raconte Dying On The Vine, que voici dans une version live présente sur Fragment Of A Rainy Season, enregistrement d'un concert solo somptueux à Bruxelles en 1992.

Fragment Of A Rainy Season / Live (1992)

 

 

EXTRAIT : DYING ON THE VINE - JOHN CALE

 

 

 

Musique de fond : Introduction (Words For The Dying) – John Cale

On connaît bien la rengaine : un artiste qui arrête de se droguer, c’est tant mieux pour lui mais c’est tant pis pour son public. Et on a effectivement quelques exemples de musiciens qui ont perdu leur mojo en même temps que leurs addictions. Clean, John Cale a gardé toutes ses ambitions intactes et a même ouvert des nouvelles fenêtres de créativité avec la sortie consécutive de trois albums passionnants à la fin des eighties : Words For The Dying, Songs For Drella et Wrong Way Up.

Words For The Dying (1989)

Songs For Drella (1990)

Wrong Way Up (1990)

 

 

 

 

 

 

Dans Words For The Dying, sorti en 1989, il retourne aux origines de son érudition musicale en dressant des symphonies classiques autour de poèmes de Dylan Thomas, avec Brian Eno aux manettes. Words For The Dying n’était pas un titre anodin, puisque la sortie du disque suivait de peu la disparition de Nico et Andy Warhol. La mort de ce dernier réconcilia par miracle Lou Reed et John Cale le temps d’un disque hommage non moins miraculeux, Songs For Drella, en 1990.

Le mec qui a immortalisé Cale, Reed et Warhol entrain de se marrer, il peut mourir content.

Musique de fond : Style It Takes – Reed & Cale

Ils avaient tout partagé du temps du Velvet, les femmes, la musique, les cachets, les seringues, les hépatites. Et finalement ils se retrouvaient là, à quarante balais bien consumés, pour leur ultime collaboration discographique, un grand disque endeuillé. Entre fiction et réalité, tout Warhol est passé en revue : sa vie, son art, ses concepts et ses points de vue. En faisant preuve d’une subjectivité crue, Songs For Drella s’interdit toute mièvrerie, le portrait d’Andy Warhol proposé n’éludant pas ses penchants cruels et manipulateurs. Sans musicien additionnel, cette ode funèbre délivre une ambiance intimiste unique en son genre. C’est l’ultime coup d’éclat du binôme, et cela mérite autre chose qu’un paragraphe perdu dans un podcast, c’est pourquoi je vous renvoie à ma critique de Songs For Drella sur le site Albumrock.net, le lien est en fin d’article. Mais certaines choses ne changent jamais, et la mésentente entre Reed et Cale a repris peu après la sortie de l’album. Comme à son habitude, le premier s’en est attribué tout le mérite dans la presse, reléguant l’autre à un second rôle peu justifié. Etonnamment, John le prit avec une certaine philosophie, près à laisser cette satisfaction à Reed si la musique est aussi belle.

Best picture ever.

EXTRAIT : STYLE IT TAKES – JOHN CALE

A cette époque Cale a du mal à composer seul. La défonce avait pris une part si importante de son processus créatif, que désormais sobre, il avait perdu confiance. Après ses retrouvailles mitigées avec Lou Reed, il se lança dans une autre collaboration avec un vieux comparse.

Musique de fond : Empty Frame – Eno & Cale

Brian Eno

Brian Eno et John Cale se connaissaient bien, ils avaient collaboré plusieurs fois ensemble et à chaque fois le résultat a été génial, que ce soit sur Another Green World de Brian Eno, The End de Nico ou Fear de John Cale. Lorsqu’on écoute Wrong Way Up, sorti en 1990, on a instantanément la jouissance d’une synth-pop haut de gamme qui ne repose pas sur la froideur des machines. C’est une œuvre incroyablement chaleureuse, qui évoque dès les premiers instants le songe d’un après midi d’été insouciant, ce rare moment où l’on se permet d’oublier le temps qui presse pour s’abandonner à l’observation béate des choses fantastiques qui parfois nous entourent. Wrong Way Up est une œuvre positive, très éloignée de la noirceur proverbiale des travaux de John Cale. Et pour cause, l’enregistrement se fit dans une adorable maison de campagne anglaise tout près de la côte est, avec un soleil radieux et des oiseaux mélomanes. Pourtant, si Cale se délecte de l’ambiance élégiaque, Eno montre très rapidement des signes d’exaspération. En cause, les méthodes de travail du Gallois, légèrement plus bordéliques que celle de l’ex-Roxy Music. Doté d’une capacité de concentration remarquable, Eno se plonge la tête dans le boulot dès le réveil, et s’agace lorsque John Cale passe sa matinée à boire du café en dévorant les articles géopolitiques des quinze titres de presse qu’il achète quotidiennement. En studio, c’est encore pire lorsque John Cale tente de convaincre Brian Eno de pousser sa voix dans ses retranchements, lui qui avait passé une décennie à ne sortir que des albums instrumentaux, fantastiques au demeurant, et qui était attaché à la pudeur de son chant. Le conflit prit une tournure assez moche, surtout quand Eno s’empara de baguettes chinoises pour tenter de poignarder Cale. Il avait réussi à foutre les jetons au type qui avait produit quatre albums de Nico. Jolie performance. Au final, Eno déclara ne plus jamais vouloir travailler avec Cale, qui dû essuyer une seconde déception après la tournée avortée de Songs For Drella. Malgré leur réussite artistique et leurs ventes correctes, ces deux collaborations demeureront un crève-cœur pour John Cale. Il allait devoir réapprendre à travailler seul, histoire de ne plus faire subir son tempérament à personne  et surtout de ne pas avoir à supporter celui des autres.

EXTRAIT : CORDOBA – ENO & CALE

Depuis John Cale à continué sa route, débarrassé des aspects les plus toxiques de sa personnalité tourmentée mais sûrement pas de sa créativité tumultueuse. Il a passé ces presque trente dernières années à sortir régulièrement des disques solos attachants et de très belles bandes originales pour des films souvent européens. Son succès reste relatif et il indiffère toujours les couvertures des magazines, mais Cale

M: FANS (2016)

ne semble plus en tirer une quelconque frustration. Il faudra probablement attendre sa mort pour que le monde redécouvre son œuvre à sa juste valeur.

Musique de fond : Thoughtless Kind (M :FANS) – John Cale

Lorsqu’on observe John Cale aujourd’hui, c’est un vieux dandy excentrique qui réussit à être élégant même en short. Avec son sourire en coin et la lueur démente qui jaillit de son regard, ses coupes de cheveux impossibles et son accent gallois éternellement classe, il a l’air d’un vieux sage à l’humour pince-sans-rire qui a appris à canaliser sa folie. Il est bien difficile d’y voir le psychotique qui hantait les scènes les plus cradingues des années soixante-dix et quatre-vingt. John Cale a tout du survivant, mais contrairement à beaucoup de ses contemporains, il répond toujours intelligemment aux questions qu’on lui pose, ne reste pas engoncé dans les schémas rabâchés du rock et ne méprise pas systématiquement la nouveauté.

Même en short, je te dis.

Ces temps-ci la musique qui l’inspire, c’est le hip-hop moderne, audacieux et abrasif de Kanye West, Chance The Rapper ou Vince Staples. En 2016, il se servit de ces influences dans son propre travail. Cale a retroussé ses manches d’arrangeur cinglé pour l’enregistrement de M :FANS, une mutation électronique assez osée de son chef d’œuvre oublié Music For A New Society. De la dépression virtuose et dépouillée de la première version, on passe à un cauchemar imprévisible dégommé par des beats poids lourds et des samples vicieusement incorporés, Cale poussant la provocation jusqu’à l’auto-tune décomplexé. Le résultat est une expérience ludique pour qui prend plaisir à entendre les savants-fous s’offrir une seconde jeunesse. Evidemment, personne n’est allé l’écouter, le peu de critiques ayant couvert la sortie de ce M:FANS se répandant surtout sur leur passion tardive pour Music For A New Society premier du nom, qu’il est désormais bon ton d’adorer. C’est pourquoi nous terminerons ce podcast avec Back To The End, le dernier titre de M :FANS, que John Cale avait laissé de côté au début des années quatre-vingt pour d’obscures raisons. Fraîchement déterré, Back To The End est encore une perle comme il en existe dans tous les albums de Cale, une de celles à côté desquelles nombreux sont passés sans remarquer leur considérable beauté. C’était Graine de Violence, retrouvez mon actualité sur la page facebook et l’article de l’émission sur le site Chicane Magazine.

BACK TO THE END – JOHN CALE

Quelques références...

Des bouquins :

  • What's Welsh For Zen ?, de John Cale et Victor Bockris
  • Sédition et Alchimie, de Tim Mitchell
  • White Light White Heat, le Velver Underground au jour le jour, de Richie Unterberger
  • The Velvet Underground, de Jim DeRogatis
  • Nico - Songs they never paly on the radio - James Young
  • Please Kill Me, de Legs McNeil et Gillian McCain
  • La citation de Lester Bangs est tirée de l'article "Votre ombre a peur de vous : une tentative de ne pas avoir la trouille de Nico" présent dans le livre Fêtes Sanglante et Mauvais Goût

Des documentaires :

  • John Cale, de James Marsh (documentaire de la BBC)
  • Nico Icon, de Susanne Ofteringer

De l'internet :

- Fear Is A Man's Best Friend (https://werksman.home.xs4all.nl/cale/index.html)

Des concerts filmés de dingue :

  • Fragment Of A Rainy Season (1992) *****
  • Live At Rockpalast (1984) ****

Et puis des disques :

John Cale en solo :

- Vintage Violence (1970) ****

- Paris 1919 (1973) *****

- Fear (1974) *****

- Slow Dazzle (1975) ***

- Helen Of Troy (1975) ****

- Sabotage / Live (1979) ****

- Honit Soit (1981) ***

- Music For A New Society (1981) *****

- Words For The Dying (1989) ***

- HoboSapiens (2003) ***

- M:FANS (2016) ***

John Cale en collaboration :

- The Velvet Underground & Nico - The Velvet Underground & Nico (1967) *****

- White Light / White Heat - The Velvet Underground (1968) *****

- Church Of Anthrax avec Terry Riley (1971) ***

- Songs For Drella avec Lou Reed (1990) *****

- Wrong Way Up avec Brian Eno (1990) ****

John Cale producteur :

- The Marble Index (1969) *****, Desertshore (1970) *****, The End (1974)****, Camera Obscura (1985) *** - Nico

- The Stooges - The Stooges (1969) ****

- Horses - Patti Smith (1975) ****

- The Modern Lovers - The Modern Lovers (1976) *****

En bonus, ma critique de Songs For Drella

https://www.albumrock.net/album-lou-reed---john-cale-songs-for-drella-8898.html

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